Yvelines : violences conjugales, viol… le cas d’Estelle interroge sur l’accompagnement des victimes

Cette femme de 41 ans s’est vue refuser son dépôt plainte pour tentative de viol, puis pour viol. Son avocat dénonce des pratiques judiciaires «scandaleuses», tandis que le parquet de Versailles confirme la bonne prise en charge de ce dossier. Explications

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 Versailles, ce vendredi. Plus de deux mois après sa chute dans l’escalier, la cheville d’Estelle n’est toujours pas guérie.
Versailles, ce vendredi. Plus de deux mois après sa chute dans l’escalier, la cheville d’Estelle n’est toujours pas guérie.  LP/Julie Ménard

L'affaire sera jugée le 4 novembre 2021. Renvoyée car l'avocat de la défense souffre du Covid-19, l'audience de ce vendredi au tribunal de Versailles oppose Estelle, 41 ans, à son ex-compagnon domicilié à Chatou pour des faits de violences aggravées.

Or, c'est bien pour tentative de viol que la victime a souhaité déposé plainte ce 27 décembre 2020, puis pour viol quelques jours plus tard, au commissariat de Saint-Germain-en-Laye.

« Les policiers ont refusé de prendre la plainte pour tentative de viol, sous prétexte qu'on avait parlé de violences en appelant le 17 au préalable, raconte Me Arash Derambarsh, l'avocat d'Estelle, qui l'accompagnait ce jour-là. J'ai demandé à voir la supérieure hiérarchique qui m'a dit que non, la plainte ne pouvait pas être requalifiée. »

Ce vendredi, il n'avait qu'un objectif en tête en arrivant au tribunal : faire du bruit pour révéler ce « scandale ». « En 2021 ça arrive encore trop souvent que des plaintes soient refusées, notamment quand des femmes sont victimes, alors que c'est illégal », enchaîne-t-il.

Une plainte pour viol entre concubins

Pourtant, les deux plaintes ont bien été prises en compte pour tentative de viol et viol dans les jours qui ont suivi cet épisode. « La procédure a été scindée, l'enquête pour les faits criminels suivant son cours au commissariat de Saint-Germain-en-Laye », confirme le parquet de Versailles.

Estelle et son avocat n'en ont pas connaissance malgré plusieurs sollicitations du parquet depuis janvier. Pour preuve, Me Arash Derambarsh a déposé une nouvelle plainte pour « viol entre concubins » directement au tribunal ce vendredi.

Après un an et demi de relation, deux fausses couches et un avortement contraint, Estelle perd pied en août 2020. Elle raconte que son compagnon, qui « a l'air du prince charmant », aurait peu à peu pris le dessus sur elle.

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« Il a fait de moi une vraie merde, résume-t-elle la voix sanglotante. Il me rabaissait, me faisait culpabiliser pour les fausses couches, et me faisait passer pour une folle. J'ai perdu tous mes amis à cause de lui. »

Sur 21 jours d'ITT évoqués, trois déclarés

La quadragénaire tente une première rupture mais sans logement, sans travail et sans famille auprès d'elle pouvant l'aider, elle finit par se laisser convaincre de réessayer. « Je l'aimais encore mais je ne voulais plus coucher avec lui, je ne sentais même plus mon corps à cette période, j'allais très mal. C'est là que les viols ont commencé. »

Estelle raconte comment l'emprise morale et les intimidations physiques l'obligent à céder aux envies de son conjoint « une à deux fois par semaine ».

Le 3 décembre 2020, « il m'a poussée dans l'escalier ». La quadragénaire se relève avec un œil au beurre noir et la cheville enflée. Ce n'est que le 27 décembre, alors qu'elle envoie des photos de ses blessures encore bien visibles à son avocat, que ce dernier lui propose de déposer plainte. Après un appel au 17, ils se rendent ensemble au commissariat de Saint-Germain.

Le lendemain, Estelle est convoquée à l'Unité médico-judiciaire (UMJ) de Versailles. Le médecin statut sur 21 jours d'ITT (incapacité totale de travail) à cause de ses blessures. Pourtant en recevant la citation à comparaître, Me Arash Derambarsh s'étonne de voir que seuls 3 jours d'ITT ont été retenus, sans explication.

Une pression d'un policier ?

Selon un document que nous avons pu consulter, un officier de police judiciaire de Saint-Germain-en-Laye serait entré en contact avec le médecin de l'UMJ de Versailles le 29 décembre. Il aurait demandé au praticien « s'il lui est possible d'effectuer une distinction entre l'ITT de l'entorse et celle de l'hématome à l'œil ».

Le médecin aurait répondu qu'il souhaite qu'une réquisition lui soit adressée. Ce qui a bien été fait comme nous le confirme le parquet de Versailles. « Je n'ai jamais vu ça, les fonctionnaires de police soutenus par le parquet ont fait pression pour modifier le diagnostic d'un médecin, c'est une tentative d'escroquerie au jugement », fusille l'avocat.

« À aucun moment un officier n'est autorisé à intervenir, il n'est pas médecin, nous confirme-t-on au commissariat de Saint-Germain-en-Laye. Nous n'avons aucun intérêt à minimiser les blessures d'une victime. »

«On ne protège pas la victime ici»

Ne pouvant statuer précisément sur ce dossier en cours, le parquet rappelle que de manière générale, il est important de dissocier « les lésions ou blessures d'origine accidentelle » de celles « susceptibles de revêtir une qualification pénale ».

Me Arash Derambarsh, lui, n'en démord pas. « L'ex de ma cliente a raconté aux policiers qu'elle était folle et qu'elle s'était blessée seule à la cheville. J'ai refusé qu'elle subisse une expertise psychologique au commissariat mais ils l'ont quand même appelée trois fois dans mon dos pour essayer de la faire venir. On ne protège pas la victime ici. »

Et Estelle de douter : « Parce qu'il gagne 8000 euros par mois et qu'il présente bien on le croit lui ? J'ai l'impression que tout le monde est contre moi, même ceux qui sont censés m'aider. »