Yvelines : bloqué au Maroc à cause du confinement, Brahim perd son emploi et son logement

Brahim Kiou, chef d’équipe chez Etanco, une société du bâtiment, se dit victime d’un licenciement abusif après avoir été bloqué près de cinq mois au Maroc. L’entreprise, elle, évoque «un abandon de poste».

 Aubergenville (Yvelines), le 29 septembre 2020. Brahim Kiou (à gauche), employé au sein de la société Etanco, crie à l’injustice. Il est soutenu par Philippe Gomard et la CGT dans sa procédure auprès du tribunal des prud’hommes.
Aubergenville (Yvelines), le 29 septembre 2020. Brahim Kiou (à gauche), employé au sein de la société Etanco, crie à l’injustice. Il est soutenu par Philippe Gomard et la CGT dans sa procédure auprès du tribunal des prud’hommes. LP/Yves Fossey

Il a « tout perdu » à cause du Covid. Pour Brahim Kiou, un habitant d'Aubergenville (Yvelines), la crise sanitaire n'est encore qu'un long cauchemar sans réveil. Chef d'équipe dans l'entreprise Etanco, une société du bâtiment située dans le quartier d'Elisabethville, il a été licencié fin août pour, selon sa hiérarchie, « un abandon de poste ».

Le 12 octobre prochain, il sera également expulsé du logement de fonction qu'il occupe avec son épouse et leur fils de 6 ans. « Je travaille depuis 30 ans et je vais me retrouver à la rue », déplore, dépassé, le quinquagénaire.

Cette terrible descente aux enfers a commencé en mars dernier. Alors que l'épidémie due au coronavirus ne fait encore que commencer, Brahim Kiou part au Maroc suite au décès de l'un de ses proches.

Alors qu'il doit reprendre l'avion le 19 mars pour rentrer en France, il apprend que les frontières sont fermées à cause de la pandémie. Son vol, comme tous ceux prévus au décollage, est annulé. « J'ai cherché une solution de repli mais le 20 mars les autorités marocaines ont instauré un confinement total. Il était donc devenu impossible de se déplacer », raconte l'homme, contraint de trouver refuge chez des proches près de Fez.

Il prévient son employeur de sa situation

Brahim Kiou prévient immédiatement son employeur. Il assure ainsi avoir téléphoné à son responsable pour lui indiquer qu'il était « bloqué » au Maroc en raison de la crise sanitaire. Impossible donc pour lui de reprendre son poste de travail le 23 mars comme prévu.

Un souci de santé vient s'ajouter au problème. « Je suis suivi pour de la tension artérielle et j'ai un traitement pour ma sclérose en plaques », explique-t-il. Malgré les difficultés à se déplacer en plein confinement marocain, il se rend chez un médecin qui lui prescrit des médicaments et un arrêt de travail. « J'ai à nouveau appelé mon chef d'atelier, atteste-t-il. Je lui ai demandé de me mettre en chômage partiel mais cela n'a pas été fait. Et puis, je n'ai plus réussi à joindre mon entreprise. Ma ligne de téléphone a été coupée. »

Un billet de retour délivré… fin août

Au Maroc, la situation ne s'arrange pas et fin avril, près de 5000 touristes français sont toujours bloqués de l'autre côté de la Méditerranée. Des vols spéciaux sont annoncés jusqu'à fin mai. Mais impossible pour Brahim de monter à bord, et ce malgré maintes tentatives. « J'ai pu effectuer deux réservations mais il y avait de nombreuses demandes et comme les décollages se faisaient au compte-gouttes, je n'ai pu obtenir gain de cause que fin août », détaille-t-il.

Le 27 août, Brahim Kiou parvient enfin à rentrer chez lui après presque cinq mois d'absence. Mais en ouvrant sa boîte aux lettres, l'homme tombe de haut. Son employeur lui signifie son licenciement « pour abandon de poste » dans un courrier expédié deux semaines plus tôt. « J'ai été choqué, confie le chef d'atelier. L'entreprise était au courant que j'étais bloqué au Maroc. »

Il est reçu début septembre par la direction du site et son licenciement lui est confirmé. S'estimant victime d'une « injustice », il se rapproche alors de la CGT pour contester la procédure. « C'est un licenciement abusif. Son employeur profite de la crise sanitaire pour le licencier et nous avons saisi les prud'hommes », réagit Philippe Gomard, délégué CGT de l'usine Renault de Flins, implantée à proximité.

Quelques jours plus tard, on lui signifie qu'il doit quitter le logement de fonction qui lui avait été attribué pour surveiller le site en cas de déclenchement des alarmes. « C'est inhumain », juge encore le syndicaliste.

La société Etanco fournit une large gamme de produits pour les professionnels du bâtiment. LP/Yves Fossey
La société Etanco fournit une large gamme de produits pour les professionnels du bâtiment. LP/Yves Fossey  

Attaquée, la société Etanco, qui emploie environ 300 salariés sur le site et dont le siège social est implanté au Pecq, se défend. Elle évoque « une rupture de contact » avec son salarié. « Il nous était impossible de comprendre le comportement de Monsieur Kiou, réagit la direction. Nous avons essayé de le joindre à maintes reprises. Il disposait d'un téléphone d'entreprise en parfait état de fonctionnement et d'un abonnement téléphonique payé par l'entreprise. »

Une absence injustifiée pour l'entreprise

Courant mai, après plusieurs tentatives, un contact est toutefois établi. « Nous lui avons indiqué que la situation était inacceptable et qu'il était nécessaire qu'il justifie de cette absence, indique l'entreprise. Quelques jours plus tard, il nous a fait parvenir des arrêts maladie couvrant les premiers mois passés au Maroc. Ensuite, nous n'avons plus aucune nouvelle. Il n'y avait aucune raison valable à son absence totale de communication. »

Selon la direction d'Etanco, qui dit avoir vérifié auprès du ministère de l'Europe et des affaires étrangères, « les ressortissants français, résidents ou non, ainsi que les Marocains résidant en France pouvaient librement quitter le territoire marocain et se rendre en France ». Et l'entreprise d'ajouter que « des vols ont été opérés entre le Maroc et la France à compter du 15 juillet 2020 » mais aussi que « d'autres salariés se sont rendus au Maroc et sont rentrés sans aucune difficulté entre le 15 juillet et le 30 août ».

Expulsé de son appartement dans une semaine

Concernant le logement de fonction qui se situe dans l'enceinte de l'entreprise, « sa mise à disposition prend fin immédiatement à la date de rupture du contrat », explique-t-on. « Dans un souci de lui laisser le temps nécessaire pour se reloger, nous lui avons laissé deux mois supplémentaires dans ce logement », conclut la direction.

Brahim Kiou a pris les services d'un avocat. Le conseil des prud'hommes doit étudier l'affaire le 2 novembre prochain. Un huissier devrait intervenir au domicile de l'employé le 12 octobre pour l'expulsion. « Nous ferons barrage devant la porte même s'il y a les forces de l'ordre », prévient-on déjà du côté de la CGT.

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