«La question est de savoir qui va payer» : après la crue, l’insoluble problème des déchets flottants

La crue de la Seine a notamment touché les Yvelines. Et en se retirant, le fleuve laisse derrière lui un amoncellement de plastiques et de débris qu’il s’agit d’évacuer. Problème : les responsabilités ne sont pas définies.

AbonnésCet article est réservé aux abonnés.
 Le Port-Marly, début février. Après chaque épisode de crue, des déchets venus de l’amont jonchent les rives de la Seine. Et personne n’est chargé de les collecter.
Le Port-Marly, début février. Après chaque épisode de crue, des déchets venus de l’amont jonchent les rives de la Seine. Et personne n’est chargé de les collecter. LP/Sébastien Birden

Des sacs plastiques accrochés aux branches des arbres et un amoncellement de canettes, de bouteilles en plastique, de troncs d'arbres et d'objets flottants non identifiés. Une fois la crue passée, voilà ce qu'on retrouve un peu partout le long des berges de Seine. Reste alors à faire place nette. Mais à qui en revient la charge? En vérité, à personne. Et c'est tout le problème.

A ce jour, aucun cadre légal ne permet en effet de déterminer précisément quels sont les collectivités ou les organismes compétents en la matière. Et tous les acteurs possibles évoquent « un sujet complexe », plus encore que celui des dépôts sauvages.

Car en ce qui concerne les déchets flottants, impossible de dégager des responsabilités nettes ou de faire appliquer le principe du pollueur payeur. De fait, certains élus locaux se disent « démunis ».

«On sait que ça va se reproduire mais il ne se passe rien»

« Le problème est qu'on récupère tout ce qui vient de l'amont et notamment de Paris », pointe Cédric Pemba-Marine, le maire (MoDem) du Port-Marly, « une ville qu'on a fait en sorte de tourner vers la Seine », son principal espace de respiration.

L'élu, qui « n'accuse personne », dit vouloir « tenter de trouver des solutions » à un problème de plus en plus récurrent. « On y a déjà été confrontés et on sait que ça va se reproduire mais il ne se passe rien », regrette le jeune maire de 36 ans, en soulignant une problématique supplémentaire pour cette crue de 2021 : « Celle des masques qui sont jetés dans les égouts. »

A Méricourt, en 2018, une véritable marée noire de déchets s’était formée au niveau du barrage. LP/M.G.
A Méricourt, en 2018, une véritable marée noire de déchets s’était formée au niveau du barrage. LP/M.G.  

En février 2018, une image avait fortement marqué les esprits. Celle de cet impressionnant amoncellement de déchets au barrage de Méricourt. Près de 200 tonnes en tout. A l'époque, le maire (SE) de la commune, Philippe Geslan, avait déjà tiré la sonnette d'alarme. Une vaste opération de ramassage avait été menée par l'agglo avec l'appui technique des Voies navigables de France (VNF), mais aussi le renfort des équipes de la mairie de Paris et le soutien de la région Ile-de-France.

«Une fois dans la Seine, les déchets n'appartiennent à personne»

Aujourd'hui retiré de la vie politique locale, l'ancien élu s'est très longuement penché sur la question. En 2019 et 2020, il a d'ailleurs participé à un groupe de travail pour le ministère de l'Environnement.

Et pour lui, le constat est sans appel : « Ce n'est de la compétence de personne. Tout le monde essaie de se renvoyer la balle car la question est de savoir qui va payer. Les communes n'ont pas les moyens et VNF, dont le métier est la navigation, fait ce qu'il peut. »

Newsletter L'essentiel du 78
Un tour de l'actualité des Yvelines et de l'IDF
Toutes les newsletters

Quant aux agglos, « elles sont chargées de la collecte et du traitement des déchets domestiques qui sont financés par la taxe sur les ordures ménagères » explique-t-il. Mais les déchets importés, « ce n'est pas de leur ressort ».

En résumé, « il n'y a pas de politique globale et il n'y a pas de responsable, dénonce Philippe Geslan. Une fois dans la Seine, les déchets n'appartiennent à personne. » Puis une fois l'épisode de pollution passé, « on oublie jusqu'à la prochaine crue ». Selon l'ancien maire de Méricourt, « il faudrait que quelqu'un ait le courage de mettre tout le monde autour de la table ».

Une réflexion collective à mener

C'est justement ce que propose aujourd'hui de faire Cédric Pemba-Marine. Ce dernier lance un appel « à tous les acteurs » du fleuve : associations, élus, organismes publics et professionnels privés. Tout en précisant que la question des déchets n'est pas son « cœur de métier », VNF explique déjà collecter « tout ce qui est récupérable au niveau des ouvrages et pourrait entraver la navigation ».

L'opérateur assure aussi « travailler avec les collectivités » pour des interventions ponctuelles. Exemple encore à Méricourt où une nouvelle opération d'extraction des déchets a été organisée ces derniers jours. « Sensible » à la question, VNF se dit « ouvert » à une discussion plus large.

Du côté du syndicat mixte d'aménagement des berges de Seine et de l'Oise (SMSO), on reconnaît que « la vraie difficulté est l'absence d'interlocuteur unique ». « Je n'ai jamais vu de texte. Les choses se font sans cadre alors qu'il faudrait mettre en place une vraie politique », estime le président Daniel Level, qui se dit, lui aussi, prêt « à participer à une réflexion collective ». La table ronde commence à prendre forme. Déjà un point de départ.

Les associations en première ligne

Face à cette inertie, ce sont le plus souvent des bénévoles à l'appel des communes ou des membres d'associations qui, le printemps venu, enfilent les bottes et les gants pour effacer les traces visibles des crues.

L'opération « Berges Saines », organisée par l'association la Seine en partage en est le meilleur exemple, même si au sein de l'association, on reconnaît que ces grandes collectes sont finalement « peanuts » par rapport à l'immensité du problème. L'association SOS Mal de Seine, qui œuvre entre Rouen et l'estuaire, estime que la quantité des seuls plastiques transitant dans la Seine est de « 100 à 200 tonnes ».

« C'est simple, on a l'impression d'être sur un tapis de caisse dans un supermarché, explique son président Laurent Colasse. On voit passer tout ce qu'on trouve en grande surface. » Mais pas seulement. L'un des déchets emblématiques des berges de Seine est… le coton-tige. « Notre étude a participé à son interdiction », souligne d'ailleurs ce chimiste de l'université de Rouen, qui dit également récupérer beaucoup de produits médicaux ou paramédicaux, ce qui supposerait des failles dans le système de collecte et de traitement. Voire, comme l'envisage Laurent Colasse « l'existence de filières de trafic de déchets ».

Dans le sud de l'Oise, une «zone de non-droit environnemental»

Bien en amont, dans le sud du département de l'Oise, ce ne sont pas les dépôts sauvages et les décharges illégales qui manquent en bordure de rivière. Déchets variés, hydrocarbures, électroménager, véhicules… Autant de polluants qui se retrouvent dans l'eau lors des crues, voire de simples pluies.

Une « zone de non-droit environnemental », estime VNF. Sous l'impulsion de l'agglomération Creil sud Oise, un Comité opérationnel départemental anti-fraude (Codaf), dédié à cette délinquance environnementale, doit voir le jour prochainement, réunissant tous les acteurs concernés.

Du procureur de la République à l'Office français de la biodiversité, en passant par les élus et le commissariat, tous entendent travailler ensemble. Et pour agir efficacement, ils sont d'accord sur un point : il faut se réapproprier les bords de l'eau. « Il y a des secteurs où plus aucune parcelle à proximité de l'Oise n'est dans le domaine public, détaille Thierry Brochot, adjoint à la mairie de Creil. La ville souhaite reprendre la maîtrise du foncier afin de récupérer une bande de quelques mètres de terre au bord de la rivière et, ainsi, mieux surveiller ce qu'il s'y passe. »