Ile-de-France : dans ces bureaux de tabac, le gaz hilarant s’achète comme un paquet de cigarettes

Le danger de l’usage détourné des capsules de gaz pour siphon à chantilly n’est plus à démontrer mais certains débits de tabac n’hésitent pas à les exposer en vitrine… et les vendre avec un « cracker » permettant de les percer pour les respirer.

Bien en évidence, entre un jeu de cartes et des briquets dans un bureau de tabac du cœur de ville. Exposé en vitrine également dans un autre, à hauteur du regard avec du poppers, autre substance euphorisante controversée. A Mantes-la-Jolie (Yvelines), les cartouches de gaz hilarant s'achètent aussi facilement qu'un paquet de cigarettes.

Inutile de prétendre préparer une crème chantilly avec ces cartouches : le bureau de tabac propose même un « cracker » pour l'un, rebaptisé « bottle opener » dans le second, à quelques rues de là. Comment ça marche ? « Je ne sais pas trop », souffle la vendeuse, bien plus sûre d'elle quand on s'inquiète d'éventuels risques.

«On en trouve partout»

« Noooon, c'est pas dangereux, c'est pour rigoler! » lance la jeune femme sur le ton de la plaisanterie, ignorant les risques principalement neurologiques mais aussi cardiaques et psychiatriques, avant de s'enquérir de la couleur choisie. Violet, doré, argenté, rouge… Il y en a pour tous les goûts. Ici, le décapsuleur, qui tient dans la main et se glisse dans une poche, est vendu 5,90 euros, quand la cartouche est à 1,20 euros.

Violet, doré, argenté, rouge… Il y en a pour tous les goûts. LP/A.F.
Violet, doré, argenté, rouge… Il y en a pour tous les goûts. LP/A.F.  

Dans le second tabac, à trois rues de là, le même modèle est un peu plus cher (8,90 euros) et la buraliste est à cours de cartouche. « Mais on en trouve partout, assure-t-il. Il y en a dans les supérettes, c'est pour la chantilly mais les gens s'en servent pour le respirer et rigoler. » Elle non plus « ne sait pas comment ça marche ». « Les gens les mettent dans le cracker pour l'ouvrir et voilà », avance-t-elle, manifestement pas au courant des risques de brûlures graves du protoxyde d'azote, un gaz d'un froid extrême.

En réalité, une fois le décapsuleur acheté, il suffit de glisser à l'intérieur une ampoule d'aluminium contenant du protoxyde d'azote. Le bouchon vissé à fond pour percer la capsule, il ne reste plus qu'à appliquer un ballon de baudruche par dessus pour transférer le gaz et attendre quelques secondes qu'il se réchauffe à l'air ambiant avant de le respirer.

L'un des produits psychoactifs les plus consommés par les jeunes

Cinq minutes d'euphorie pour le prix d'une capsule de café. La défonce est tentante, d'autant plus que légale et facile d'accès. Drogue à la mode, le protoxyde d'azote est devenu récemment le troisième produit psychoactif consommé par les jeunes après le cannabis et le poppers selon une étude de la mutuelle étudiante Smerep. « C'est est un phénomène identifié depuis plusieurs décennies, notamment dans le milieu festif. Mais la recrudescence de cet usage chez des collégiens, lycéens et étudiants avec des consommations répétées, voire quotidiennes, au long cours et en grandes quantités, contribue à expliquer la gravité des dommages signalés », note la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mild&ca).

VIDÉO. Gaz hilarant : « Je préfère tester ça que de boire de l'alcool »

Cet été, les autorités sanitaires, qui dénombrent une quarantaine de cas graves en 2019, ont d'ailleurs rappelé « les dangers de l'usage du protoxyde d'azote, chez les adolescents comme chez les adultes ». Pour tenter de freiner le phénomène, une proposition de loi déposée par la sénatrice Valérie Létard a été votée à l'unanimité en première lecture au Sénat. Elle prévoit l'interdiction de vente aux mineurs de produits contenant du protoxyde d'azote et de la mise à disposition de ce gaz dans les débits de boissons permanents (bars, discothèques…) ou temporaires (ex. : soirées étudiantes).

«La Confédération des buralistes ne valide évidemment pas ce genre d'usage»

« Des propositions pour compléter ce cadre seront intégrées lors de la poursuite de l'examen de la proposition de loi », précise le ministère de la Santé. En attendant son entrée en vigueur, il en appelle « à la responsabilité de ceux qui participent à promouvoir cette pratique d'usage détourné notamment dans un intérêt lucratif ».

« La Confédération des buralistes ne valide évidemment pas ce genre d'usage, tance Jean-François Vigouroux, son représentant des Yvelines. Je ne sais d'ailleurs pas quel biais les collègues de Mantes-la-Jolie se les sont procurées puisque même à Metro, ils ne sont plus en accès libre… » Sur Internet, en revanche, les sites de vente en gros, et même de livraison à domicile, sont légion.

En Ile-de-France, les maires sont de plus en plus nombreux à prendre des arrêtés d'interdiction de vente aux mineurs. Mais la marge de manœuvre reste mince : « Le maire peut, au titre de ses pouvoirs de police générale, édicter certaines mesures en cas de troubles au bon ordre, à la sûreté, la sécurité et la tranquillité publiques, le trouble doit être démontré localement et justifié par des éléments matériels inscrits dans les considérants comme des comportements récurrents et déjà constatés par l'autorité de police, comportements agressifs ou dangereux pour la circulation », détaille la Mild&ca sur son site. Si une interdiction de la consommation sur la voie publique est « juridiquement envisageable », elle ne doit pas revêtir le caractère d'une interdiction générale et absolue.

Dans les Hauts-de-Seine, le parquet de Nanterre semble avoir trouvé la parade : il poursuit les vendeurs de cet euphorisant pour « trafic de substances psychotropes », infraction punie de cinq ans d'emprisonnement. Et ouvre ainsi la voie à une répression sévère, en attendant l'adoption d'une loi spécifique.

« Utiliser les capsules pour faire de la crème chantilly n'est évidemment pas interdit. Mais inhaler le gaz, c'est un usage détourné, donc illicite, explicite le procureur adjoint de Nanterre, Jean-Pascal Oualid. Donc, quand la police arrête des vendeurs de capsules, encore faut-il prouver que l'usage prévu est illicite. Pour cela, en général, nous avons les décapsuleurs. » Comme ceux exposés en vitrine dans le tabac de Mantes-la-Jolie.