LE PARISIEN MAGAZINE. Nicole Garcia, l’obstinée

Le désir, le sexe, l’émancipation… Dans Mal de pierres, la cinéaste met en scène une héroïne qui ne jure que par la liberté. Une femme qui, comme elle, ne laisse personne lui dicter son destin. Rencontre.

Nicole Garcia a posé pour notre magazine à Paris, le 20 septembre 2016.
Nicole Garcia a posé pour notre magazine à Paris, le 20 septembre 2016. Rüdy Waks

Un demi-siècle de cinéma et un mépris féroce pour le conformisme. Depuis ses débuts, dans les années 1960, Nicole Garcia séduit les réalisateurs, attirés par son élégance, sa beauté singulière, son mystère. Depuis les années 1990, elle mène surtout une fructueuse carrière de réalisatrice, balisée par des films exigeants et populaires. La « patte » Garcia, ce sont des héroïnes en quête d'émancipation. Des femmes qui lui ressemblent : obstinées, volontaires, combatives. Après Place Vendôme (1998) et Un beau dimanche (2014) – entre autres –, la cinéaste née en 1946 signe aujourd'hui Mal de pierres, une libre adaptation du roman de l'Italienne Milena Agus (2007). Nicole Garcia, tout en sensualité et intelligence, y suit au plus près une jeune femme qui cherche à s'affranchir des carcans d'une époque (la France des années 1950) en comptant sur sa croyance en l'amour et la puissance de son imaginaire. L'occasion de revenir avec la cinéaste, en six mots clés, sur ses choix de cinéaste et de femme libre.

Le désir

Elle ignore les règles prévisibles de la promotion, parle à toute vitesse et cherche le mot juste avec une exigence qui ressemble à celle de ses films. Des films où émotion ne rime jamais avec complaisance ni sensiblerie. Dans Mal de pierres, Nicole Garcia retrace dix-sept ans du destin de Gabrielle (Marion Cotillard) : une femme prisonnière des conventions de son temps, élevée dans une famille qui la considère comme une folle – la « faute » à son goût « coupable » pour la sensualité –, victime d'un mariage arrangé avec un homme qu'elle ne désire pas, et amoureuse d'un autre garçon. « Quand j'ai découvert le roman de Milena Agus, j'ai immédiatement été captivée, se souvient Nicole Garcia. Ce qui m'attirait en premier lieu ? Ce que Gabrielle nomme la "chose principale", c'est-à-dire son désir pour l'amour, pour le sexe et pour la liberté. Pour elle, ce désir est une valeur sacrée, et elle n'y renoncera jamais. » Ne pas renoncer, malgré les interdits qui pèsent dans la France de l'après-guerre, malgré le regard accusateur de ses proches, malgré la maternité qui pourrait l'inciter à « rentrer dans le rang » : Gabrielle mène une guerre. « Une guerre de résistance contre ceux qui veulent la brimer, ajoute la cinéaste. Le film a beau se situer dans les années 1950, les aspirations de cette héroïne sont intemporelles. Gabrielle est comme appelée par son désir. Cette aspiration est extrême chez elle, mais je crois qu'elle existe chez tout le monde : vous, moi, chaque spectateur. »

La liberté

Ce n'est pas la première fois que Nicole Garcia incarne ou met en scène une héroïne qui lutte pour assouvir ses désirs et affirmer son identité. Dans sa carrière d'actrice, elle a fréquemment interprété des femmes éprises de liberté, depuis les Mots pour le dire, de José Pinheiro (1983), adapté du livre de Marie Cardinal où l'écrivain évoquait son enfance meurtrie et ses années d'analyse, aux Bureaux de Dieu (2008), de Claire Simon, sur le planning familial et le droit à l'avortement. Parallèlement, côté réalisation, les femmes nées de l'imaginaire de Nicole Garcia (lire également ci-contre) se distinguent toujours par leur insoumission et leur pugnacité. « Mes héroïnes sont souvent bousculées, humiliées, incomprises. Le temps du film sert à les libérer, explique-t-elle. Gabrielle, dans Mal de pierres, est la quintessence de toutes les femmes que j'ai inventées. C'est mon héroïne à la puissance carrée ! » Nicole Garcia, ennemie jurée de l'exhibition et du déballage autobiographique, n'en fait pourtant pas mystère : non seulement elle éprouve une profonde empathie pour ses héroïnes, mais elle se reconnaît en elles. « Dans tous mes films, il y a une façon détournée de parler de moi, explique-t-elle avec pudeur. Je ne m'adonne jamais à l'autofiction, mais je raconte quelque chose de profondément intime quand j'évoque les pulsions et les obsessions de mes personnages. Mes films me permettent de mettre en scène ce qui me hante et me construit. »

Le féminisme

Dans les années 1970, alors qu'elle menait déjà une brillante carrière d'actrice, Nicole Garcia a soutenu les grands combats du féminisme. Malgré ses convictions, elle n'a pourtant jamais milité. Une question de tempérament doublée d'une méfiance vis-à-vis des mots d'ordre et du manichéisme. De même, si elle a constamment lutté contre les diktats machistes, elle n'a jamais été en guerre contre les hommes. Ses films en témoignent : Le Fils préféré (1994) ou L'Adversaire (en 2002, d'après le livre d'Emmanuel Carrère, lui-même inspiré par l'affaire Jean-Claude Romand) prouvent combien le masculin l'intéresse autant que le féminin. Aujourd'hui encore, dans Mal de pierres, les mâles qui entourent Gabrielle (« cette pré-féministe qui s'ignore », comme la définit la cinéaste) ne sont en rien des faire-valoir. « Quand je suis devenue réalisatrice, au début des années 1990, se souvient Nicole Garcia, les femmes derrière la caméra étaient très rares. J'ai été une pionnière, et j'en ai bien sûr profité pour mettre en scène des héroïnes dans toute leur complexité. Cependant, les tourments des hommes m'intéressent autant que ceux des femmes. Je me méfie des généralités et du compartimentage. Et si je me réjouis de voir que les réalisatrices sont désormais nombreuses dans le cinéma français, l'appellation "film de femmes" m'horripile, elle est réductrice, communautariste et… machiste. »

LE PARISIEN MAGAZINE. Nicole Garcia, l’obstinée

Le risque

Tout au long de sa carrière, elle a refusé la facilité et les choix dictés par les impératifs commerciaux. Intransigeante, Nicole Garcia a tracé sa route, joué pour les metteurs en scène qui l'attiraient (récemment pour Lucas Belvaux dans 38 témoins, en 2012, ou pour Claire Simon dans Gare du Nord, en 2013) et pris des risques quand elle est passée de l'autre côté de la caméra. A l'époque, son agent la met en garde et s'inquiète de voir son étoile de comédienne pâlir. Rester à « sa » place ? Hors de question. « Les risques, je les ai assumés sans faiblir, souligne Nicole Garcia. Quand je suis devenue réalisatrice, j'ai reçu beaucoup moins de propositions de rôles. Cela ne m'a pas effrayée. Inconsciemment, je pense que je désirais depuis longtemps raconter mes propres histoires. J'aime profondément le métier d'actrice, être regardée et séduire, mais inventer mon propre monde, c'est tout autre chose. Avec le temps, j'ai pu concilier les deux activités : la mise en scène et le jeu. »

Le combat

Réaliser et interpréter : Nicole Garcia, aujourd'hui comme hier, ne renonce à rien. L'obstination, encore et toujours ! « J'ai besoin de ces deux pôles qui m'enrichissent, raconte-t-elle. Ils n'impliquent pas la même énergie et… ne suscitent pas les mêmes angoisses. Pour cette raison, je n'ai jamais imaginé me mettre en scène dans mes propres films. Le vertige narcissique du métier d'actrice, je le connais suffisamment avec les autres réalisateurs. » Nicole Garcia est évidemment bien placée pour évaluer les évolutions ou les stagnations du cinéma français, qu'elle arpente depuis plusieurs décennies. On l'interroge sur la carrière des meilleures actrices d'aujourd'hui : Sandrine Kiberlain, Karin Viard ou Emmanuelle Devos, ses cadettes qui, toutes, incarnent de grands rôles après leurs 40 ans, ce qui était quasi inimaginable il y a quinze ans. La cinéaste marque un long silence, réfléchit, puis répond avec son débit tumultueux. « Vous trouvez vraiment que l'on progresse ? Probablement, mais pas assez ! Le cinéma reste quand même très clivant : la séduction que l'on prête aux hommes dure plus longtemps que celle que l'on concède aux femmes. Il reste beaucoup à faire sur ce terrain. ».

L'invention

Devant ou derrière la caméra, Nicole Garcia reste fidèle à celle qu'elle fut adolescente, quand, à l'âge de 13 ans, à Oran (Algérie), elle prit conscience de sa vocation et mit tout en œuvre pour que ses désirs deviennent réalité. « Etre actrice venait probablement réparer des choses de ma vie personnelle, raconte-t-elle à mi-voix. Jouer m'a permis d'aborder des territoires dont j'avais besoin. Réaliser m'a ensuite considérablement enrichie. » Un parcours qui s'écrit toujours au présent et au futur. La cinéaste travaille déjà sur un prochain film, dont elle ne veut rien dire sinon qu'il évoquera une nouvelle fois une femme confrontée à deux hommes. Côté jeu, elle rêve d'un retour au théâtre, là où tout a commencé. « Gabrielle, dans Mal de pierres, doit impérativement croire en ses rêves pour continuer à vivre, conclut-elle. Tout comme moi, cinéaste, j'ai besoin d'inventer de nouvelles histoires pour avancer. » Qu'elle avance encore, nous marchons avec elle.

Quatre femmes libérées… par Nicole Garcia

Divorcée, Camille (Nathalie Baye, photo) ne voit ses enfants qu’un week-end sur deux. Pour sa première fois derrière la caméra, Nicole Garcia dresse le portrait émouvant d’une femme aux abois, qui reprend son existence en main.

Après le suicide de son époux, Marianne plonge dans une aventure à haut risque et affronte les zones d’ombre de son passé… Dans ce film vertigineux, Nicole Garcia dirige Catherine Deneuve (photo), remarquable en femme qui refuse de céder au désespoir.

Camille, dans Un week-end sur deux (1990).

Marc, un agent immobilier, retrouve Cathy (Marie-Josée Croze, photo), la femme qu’il a aimée il y a longtemps, lorsqu’il vivait en Algérie. Nicole Garcia évoque ici sa propre jeunesse à Oran et signe un portrait de femme ultra-sensible.

Sandra, dans Un beau dimanche (2014).

Sandra rencontre l’instituteur de son fils, un homme mystérieux… Nicole Garcia met en scène une femme instable qui lutte pour sa liberté et, face à Louise Bourgoin (photo), dirige Pierre Rochefort, son fils né en 1981 de son union avec Jean Rochefort.

L’amour, toujours

La France des années 1950. Mariée contre son gré et souffrant d’une mystérieuse maladie, Gabrielle est envoyée en cure dans une clinique. Elle y rencontre un jeune homme et choisit de bouleverser son destin… Dans son nouveau film, Nicole Garcia invite à un voyage vertigineux dans l’intimité d’une femme. Remarquablement mis en scène et interprété – Marion Cotillard tient ici son meilleur rôle –, un grand film sur le désir, l’intériorité et l’amour.

Mal de pierres, drame de Nicole Garcia, France (1 h 56). Avec Marion Cotillard, Louis Garrel, Alex Brendemühl… En salle le 19 octobre.