Valenton : Aïssatou racontée par ses amies au procès de son ex-compagnon pour assassinat

Tour à tour, ses copines ont relaté sa dernière soirée avant qu’elle ne soit mortellement attaquée en rentrant chez elle par Gianni D., en détention depuis 2016.

 Aïssatou a succombé à ses blessures à l’âge de 21 ans.
Aïssatou a succombé à ses blessures à l’âge de 21 ans. DR

« Je t'aime bébé. » « T'es qu'une sale pute. » A eux seuls, ces deux exemples de textos envoyés au cours d'une même conversation par Gianni D. illustrent les montagnes russes qu'il a pu faire vivre à Aïssatou avec qui il partageait une relation depuis au moins cinq ans. Avant qu'il ne la laisse pour morte le 18 septembre 2016, devant l'ascenseur du 3e étage de son immeuble à Valenton (Val-de-Marne). Vendredi, cela fera quatre ans, jour pour jour, que la jeune femme a succombé à ses blessures à l'âge de 21 ans.

Ce soir-là, parce qu'elle avait « peur de lui », Aïssatou qui travaillait comme intérimaire dans une chaîne de produits culturels avait demandé à être raccompagnée chez elle par une amie. Elle en avait beaucoup. Et ce sont elles qui l'ont racontée jeudi au premier jour du procès de son ex-petit ami pour assassinat. Cheveux longs attachés, Gianni D., 21 ans, tête baissée la moitié du temps, encourt la réclusion criminelle à perpétuité à ce procès dont le verdict est attendu lundi.

Les proches d’Aïssatou ont collé des affiches près du tribunal judiciaire de Créteil à l’approche du procès de son ex-petit ami pour « assassinat ». LP/F.D.
Les proches d’Aïssatou ont collé des affiches près du tribunal judiciaire de Créteil à l’approche du procès de son ex-petit ami pour « assassinat ». LP/F.D.  

«Je l'ai frappée parce que je suis jaloux»

« Je l'ai frappée parce que je suis jaloux », explique-t-il spontanément le 18 septembre alors que les policiers viennent l'interpeller chez sa mère vers 10 heures. Il tente de prendre la fuite et menace de se défenestrer. Avant de se rendre et d'être placé en garde à vue où il invoque son droit au silence. Alors qu'il croise des amies d'Aïssatou au commissariat, il assure qu'il va « les attacher dans une cave et les buter », comme le relate à la barre cet enquêteur du SDPJ, présent à ce moment-là.

Aïssatou, elle, est à l'hôpital et dans le coma après avoir été découverte au sol, la tête dans une mare de sang. Elle a reçu une gifle et plusieurs coups de pied au niveau de la tête. A en croire le témoignage d'une voisine de palier, qui donne l'alerte, son cri a traversé deux portes et un long couloir. « J'ai tué ta sœur », annonce Gianni D. par téléphone à la sœur d'Aïssatou avant de partir.

Pourquoi ces coups ? Parce qu'elle était « sortie », résument ses amies au procès. Quelques heures plus tôt, leur petit groupe croise trois copains de Gianni D. devant une boîte de nuit. On sait désormais qu'il lui a envoyé un texto pour l'insulter avant d'aller l'attendre à son domicile. « Ce n'était pas pensable qu'elle sorte sans lui ? » demande le président à l'une de ses copines. « Ce n'était pas pensable qu'elle sorte tout court, rétorque-t-elle. Les seuls moments où elle était tranquille, c'est quand il était en prison. »

Symbole des violences faites aux femmes

« Connu localement » des policiers, Gianni D. compte 17 mentions à son casier judiciaire, dont une condamnation à huit mois de prison pour vol avec violence avec une interruption temporaire de travail de huit jours. Dans la foulée de son hospitalisation, celle d'Aïssatou est estimée à vingt-et-un jours. Elle décède le 30 octobre après six semaines de coma.

Et devient une « figure » des violences faites aux femmes. Son oncle, Noël Agossa, crée le collectif « Plus jamais ça » et organise une marche blanche en mémoire d'Aïssatou. L'année qui suit sa mort, il lance une pétition pour dénoncer le « harcèlement » dont sa famille fait l'objet de la part de Gianni D., depuis la prison qui recueille aujourd'hui plus de 30 000 signatures.

Valenton. Le 12 novembre 2017, environ 300 personnes avaient marché en silence à la mémoire d’Aïssatou. LP
Valenton. Le 12 novembre 2017, environ 300 personnes avaient marché en silence à la mémoire d’Aïssatou. LP  

« Ça nous a détruits », relate une de ses amies à la barre. Dans l'un des messages transmis aux proches, il annonce qu'il « sortira », avec une émoticône représentant un pistolet à eau.

Dans une vidéo envoyée à Aïssatou quelques mois plus tôt, il lui explique, muni d'un revolver et de munitions, qu'il va « la tuer ». Elle la montre d'ailleurs à l'une de ses copines le soir du 17 septembre. « Elle m'a dit qu'elle n'avait pas peur parce qu'il avait fait ça bourré », raconte celle-ci à la barre. « Et même si c'est le cas, est-ce qu'il n'y a pas de raison de s'inquiéter ? » interroge une avocate de la partie civile.

«Il faut toujours nuancer les choses»

« Je lui donnais des conseils mais elle finissait toujours par se remettre avec lui », résume cette témoin. A les écouter, les amies d'Aïssatou savaient toutes sans exception qu'elle était victime de violences d'une manière répétée, « quotidienne », qu'elle était « sous emprise ».

L'une d'elles est interrogée par un avocat de la défense pour avoir en 2016 à dix jours d'écart expliqué qu'Aissatou avait porté plainte avant de la retirer, « par amour » la première fois, « sous la pression de Gianni » la seconde.

« J'avais 18 ans, recadre celle-ci. J'ai pris du recul. C'est triste à dire mais j'ai grandi avec une image de femmes victimes de violences et c'était banal pour moi. » A plusieurs reprises, ils sont dans leur rôle, les avocats de la défense prennent le soin de qualifier leur relation de « très complexe » : « Il faut toujours nuancer les choses. »

Valenton. A droite, l’oncle d’Aïssatou, Noël Agossa, a créé le collectif « Plus jamais ça » pour les femmes victimes de violences faites aux femmes. LP/C.P.
Valenton. A droite, l’oncle d’Aïssatou, Noël Agossa, a créé le collectif « Plus jamais ça » pour les femmes victimes de violences faites aux femmes. LP/C.P.  

Aïssatou avait déposé deux mains courantes contre Gianni D. Elle n'en parlait pas. « C'était une fille très classe et réfléchie », raconte l'une de ses copines arrivée dans sa vie les deux dernières années. Les pires, à en croire ces quatre témoignages.

« Si elle était telle que vous décrivez, comment a-t-elle pu accepter un tel déferlement de violences ? » demande le président. « Aujourd'hui encore, je ne sais pas, répond la jeune femme. Ils vivaient à côté, ils se connaissaient depuis longtemps, elle ne pouvait pas lui échapper. »

Salle bondée : comment le procès a frôlé le huis clos

« Ce n’est pas le moment d’avoir une audience de cette manière ! » Le regard tourné vers le public ce jeudi, l’un des deux avocats de la défense de Gianni D. a demandé au président de prendre des mesures pour que le procès se déroule en toute sérénité… sanitaire. Il n’y avait en effet plus une place assise à l’ouverture des débats.

« Il faut que des gens sortent, ça me paraît relever du bon sens », explique-t-il, se défendant de vouloir nuire à la « publicité des débats ». Il a donc été demandé à ceux ne faisant pas partie de la famille de la victime ou de la partie civile de sortir. Même exigence vendredi et lundi pour la suite du procès, alors que le confinement entre en vigueur à minuit dans la nuit de jeudi à vendredi.