«Mon frère me violait chaque mercredi» : #MeTooInceste fait sortir cet élu d’Orly du silence

Philippe Bouriachi, élu EELV à Orly (Val-de-Marne), ému par la vague de témoignages des victimes d’inceste, accuse son frère aîné de l’avoir violé chaque mercredi de ses 8 ans à ses 12 ans. Au terme d’un récit bouleversant, il demande au président Macron de supprimer la prescription de ces crimes de violences sexuelles.

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 Créteil, le 24 janvier. C’est l’affaire Duhamel qui a décidé Philippe Bouriachi à se délivrer de ce secret enfoui. D’abord par l’écriture, puis par la parole.
Créteil, le 24 janvier. C’est l’affaire Duhamel qui a décidé Philippe Bouriachi à se délivrer de ce secret enfoui. D’abord par l’écriture, puis par la parole. LP/Marine Legrand

Derrière son sourire et son énergie, il y a un enfant brisé, meurtri à jamais. Mais qui a appris à vivre avec cette souffrance enfouie. Philippe Bouriachi, élu d'opposition EELV dans la ville d'Orly (Val-de-Marne), a décidé de témoigner. Il a accepté de raconter à notre journal l'inceste dont il assure avoir été victime du CE2 jusqu'à la 6e de la part de son frère aîné.

Il avait caché ces années sombres au plus profond de lui, jusqu'à ce qu'elles ressurgissent avec l'émergence du hashtag #MeTooInceste lancé après la révélation des accusations de viol et agressions sexuelles du politologue Olivier Duhamel sur son beau-fils, frère jumeau de Camille Kouchner.

Qui êtes-vous, Philippe Bouriachi ?

J'ai 48 ans, je suis marié, père de trois enfants, autoentrepreneur et chroniqueur radio. J'habite dans la ville d'Orly où je suis élu EELV de la minorité, responsable de la section locale EELV. J'y fus candidat aux municipales en 2014 et 2020. Je suis membre des instances départementales, régionales et nationales d'Europe Ecologie Les Verts et candidat aux élections régionales de 2021 en Ile-de-France. J'ai deux frères : un aîné et un cadet, Taïeb.

Que s'est-il passé de vos 8 ans à vos 12 ans ?

Durant ma deuxième année de CE2, quand j'avais 8 ans, mon frère aîné qui avait 14 ans s'est mis à me violer chaque mercredi. Ce jour-là, je n'avais pas école et maman travaillait, donc j'étais à la maison avec lui. J'avais beau hurler, me débattre, il continuait et me donnait des coups. J'étais rachitique à l'époque. Face à un ado de 14 ans, je ne faisais pas le poids. Je souffrais, je saignais. Je criais, hurlais. Comment mes voisins n'ont-ils jamais rien entendu alors que je les entendais dès qu'ils toussaient ? Parfois, je parvenais à m'échapper en partant tôt le matin. Je traînais alors dans la ville, allais déjeuner chez un copain de classe de temps en temps. Pour moi, le mercredi c'était pas « ravioli » ; c'était viol.

« Ma mère lui a dit : Si tu le retouches, je te tue de mes propres mains »

J'ai tenté plein de fois d'en parler à ma mère. Mais j'avais peur car mon frère avait menacé de me tuer puis de tuer maman si j'en parlais. Ce cauchemar a duré jusqu'à la 6e, quand j'ai eu 12 ans. Un jour, ma mère m'a appris que j'étais le fruit d'un adultère, que c'était un secret de famille et que c'était très dur à vivre. Je lui ai répondu : « Moi aussi j'ai un secret de famille à te dire ». Et je lui ai raconté. Elle était en état de choc : « Pourquoi tu inventes ? Si c'était le cas, tu me l'aurais dit plus tôt ! » Or, ce n'était pas si simple. J'avais peur, j'avais honte. Maman m'a fait promettre de garder ça entre nous car les gens ne comprendraient pas, ils se moqueraient, on serait déshonoré et mon beau-père — que nous adorions — risquerait de partir.

Le lendemain, elle a convoqué mon grand frère. Au début, il a nié. Puis elle lui a assuré qu'un médecin m'avait examiné et constaté des lésions. Il a alors avoué. « C'est parce que tu ne m'as pas donné les sous pour aller voir des prostituées », a-t-il justifié. « Si tu le retouches, je te tue de mes propres mains », lui a-t-elle répondu. Plus jamais mon frère ne m'a retouché depuis ce jour-là.

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Pourquoi témoigner aujourd'hui ?

Pour que la honte change de camp. Et pour aider les autres. Quand tu es victime d'inceste, une grande partie de ta vie est une amnésie tellement tu as enfoui ces souvenirs au fond de ton cerveau. Dès que tu y penses, tu es neutralisé. Alors tu te forces à oublier car quand les souvenirs ne sont plus là, tu revis, tu entreprends, tu grandis. Je me suis engagé en politique pour l'écologie et pour combattre les injustices car j'en ai été victime. Ce qui m'est arrivé m'a donné une soif de dingue de revanche sur la vie.

« Une nouvelle vie a commencé pour moi »

Mais ces dernières semaines, avec l'affaire Duhamel, tout a ressurgi. Mercredi 20 janvier, le fameux jour de la semaine que je déteste, j'ai reçu un appel de Julien Bayou, secrétaire national d'EELV. Nous avons échangé sur différents sujets dont l'injustice. « A 8 ans, je ne pouvais pas me défendre », lui glissai-je. « Si tu n'arrives pas à le dire, écris-le », a-t-il répondu. Je ne sais pas s'il a ressenti quelque chose, eu un sixième sens mais cette phrase a provoqué un déclic en moi. Je n'avais pas du tout prévu d'en parler. Pourtant je l'ai fait. J'ai écrit un mail à des collègues EELV puis j'ai rédigé un tweet. Ce jour-là, une nouvelle vie a commencé pour moi.

Quelles furent les réactions à votre confession ?

J'ai reçu des centaines de messages de soutien et de remerciements. Je ne m'attendais pas à cela. Ils saluent mon courage mais je ne m'inscris que dans la continuité de tous ces autres qui ont témoigné ici et là ces dernières semaines.

Quel père êtes-vous aujourd'hui ?

Un papa surprotecteur (rires). Je ne veux pas qu'il leur arrive quoi que ce soit. Je suis tout le temps avec eux, y compris pour leurs activités extrascolaires. Je les attends devant la piscine ou le gymnase par exemple. Je respecte leur intimité totalement. Je dors en bas de notre logement pour empêcher toute intrusion éventuelle et qu'on puisse un jour faire du mal à ma famille.

Que pensez-vous de l'allocution sur les violences sexuelles par le président Macron, qui souhaite « adapter notre droit »?

Je lui réponds : « Chiche! » Qu'il supprime la prescription des crimes de violences sexuelles sur les adultes et les enfants! Je n'ai jamais osé déposer plainte contre mon frère lorsque j'étais jeune. Je me suis renseigné pour le faire en 2001 mais l'avocate m'a dit qu'il était trop tard. Les faits sont prescrits. Je pense qu'Emmanuel Macron ne fera pas d'adaptation de la loi, ce ne sont que des effets d'annonce. Il faudrait enseigner ces notions dès l'école primaire et jusqu'au lycée, expliquer que ton corps t'appartient, ce qu'est le viol, l'inceste… Quand on voit le nombre de personnes touchées par ce crime, on comprend que c'est plus qu'une nécessité.