«Ne parlez pas en notre nom !», prévient le nouveau porte-voix des seniors vivant en Ehpad

A 83 ans, Philippe Wender préside l’association Citoyennâge, qui vient d’être créée. Ce résident d’un Ehpad du Val-de-Marne estime que les personnes âgées sont les mieux placées pour parler de la vieillesse et de leur quotidien.

 Sucy-en-Brie (Val-de-Marne), le 27 octobre 2020. Philippe Wender vit depuis deux ans avec son épouse dans l’Ehpad de la Cité-Verte.
Sucy-en-Brie (Val-de-Marne), le 27 octobre 2020. Philippe Wender vit depuis deux ans avec son épouse dans l’Ehpad de la Cité-Verte.  LP/Marine Legrand

A 83 ans, son allure frêle ne laisse pas soupçonner le sacré caractère qui se cache derrière Philippe Wender et son costume impeccable. Ce résident de l'Ehpad de la Cité-Verte à Sucy-en-Brie (Val-de-Marne) devient le porte-voix des personnes âgées vivant en maison de retraite, via l'association Citoyennâge qui vient d'être créée et dont il est désormais le président.

Il estime que les seniors sont les mieux placés pour parler de la vieillesse et de leur quotidien. Et ils en ont des choses à dire actuellement : confinement face au Covid-19, projet de loi grand âge et autonomie repoussé à 2021, débats âpres mi-octobre à l'Assemblée nationale autour de la création d' une 5e branche de la sécurité sociale dédiée à l'autonomie et la dépendance… Rencontre avec un grand-père motivé et dynamique, pour qui la vieillesse est loin d'être une déroute.

Avec le reconfinement de la population, les visites sont maintenues en maison de retraite. Est-ce une bonne nouvelle ?

Philippe Wender. Oui! C'était prévisible, ils ne pouvaient faire autrement. Il ne faut pas isoler totalement les personnes âgées! Cela rend fou, malade. Durant la première vague de l'épidémie de coronavirus, nous avons été privés de visites et de toutes les animations des maisons de retraite : concert, pièce de théâtre, lecture à voix haute… Ce sont des activités qui comptent beaucoup pour le moral. Elles rythment la semaine. Et certains résidents n'ont plus de famille, plus de visite. La venue des intervenants leur est donc cruciale (NDLR : les activités et interventions de personnels extérieurs sont maintenues pour ce nouveau confinement, mais avec des mesures sanitaires renforcées : animations en petits groupes, distances physiques, port du masque…).

Nous nous interrogions aussi de savoir si nous pourrions continuer à faire des promenades. Certains marchent toute la journée, ça leur est indispensable. Cela fut très dur d'en être privé durant le premier confinement. La réponse est oui ! Dans la limite d'un kilomètre autour de la résidence. Nous sommes des personnes comme les autres.

Comment est née l'association Citoyennâge ?

Citoyennâge existait depuis quinze ans mais sous la forme de groupes informels de personnes âgées, sans être structurés. Nous venons de créer cette association au niveau national afin de porter notre voix de manière plus audible. Nos membres sont présents un peu partout dans le pays : Ile-de-France, Bretagne, Grand-Est, Auvergne, Midi…

Quel en est le but ?

C'est un lobby (rires)! Je suis sérieux, cela correspond parfaitement à la définition du mot. Par exemple, je vais ainsi pouvoir faire partie des groupes de travail pour bâtir la future loi sur l'autonomie prévue début 2021. J'ai aussi déjà été en contact par visioconférence avec la ministre chargée de l'Autonomie, Brigitte Bourguignon, à l'occasion de sa venue début octobre à Saint-Maur-des-Fossés dans l'un des cinq Ehpad du groupe dont dépend ma résidence.

Quels thèmes se dessinent d'ores et déjà parmi vos réflexions ?

Il y a de la matière car les groupes régionaux de Citoyennâge avaient déjà produit des documents. De mon côté, je dois préparer un texte pour le groupe de travail sur la future loi autonomie : il s'articulera autour de la notion de liberté. A partir de la liberté, on peut décliner toutes nos préoccupations.

Par exemple, la liberté d'aller en maison de retraite aborde la question de son prix ; la liberté des moyens pour y exercer lance la question du personnel. La liberté de parole aussi : pendant le confinement, les médias faisaient intervenir des chefs d'établissement, des infirmières ou des familles, qui ont dit beaucoup de bêtises d'ailleurs. Je pense à cette fille de résidente qui avait lancé dans le reportage : « Je vais reprendre maman à la maison ! »

Les gens croient que les Ehpad sont des mouroirs. Donnons la parole aux premiers concernés, les résidents des maisons de retraite ! Certains ont du mal à s'exprimer, certes, mais pas tous. Ne parlez pas en notre nom !

C'est votre choix d'être venu en Ehpad, un établissement pour personnes dépendantes ?

Absolument. Je suis ici avec ma femme. A la suite d'un AVC, elle se déplace en chaise roulante car elle a peur de tomber. Donc elle a besoin d'aide. Moi, j'ai une maladie qui évolue sur le long terme mais je me porte pas mal. Ma propre mère a résidé ici auparavant et ça s'est très bien passé. Alors, il y a deux ans, mon épouse et moi avons décidé de nous installer ici. Le mot dépendance signifie juste qu'on a besoin d'aide, donc de personnel. Ce terme ne nous fait pas peur.

Les professionnels du secteur enthousiasmés par cette initiative

Le Dr Olivier Guérin, président de la Société française de gériatrie et de gérontologie (SFGG), interviewé par l’AFP, salue une démarche associative « sensée et utile », mais qui constitue selon lui un « vrai challenge » car les seniors vivant en maison de retraite sont souvent « éloignés du lien social ».

« A peu près la moitié des résidents d’Ehpad n’ont aucun trouble cognitif », souligne ce spécialiste, mais les seniors ont d’autant plus de mal à se faire entendre que « la société porte un regard péjoratif sur le vieillissement ».

Pour Françoise Gobled, vice-présidente de la Fédération nationale des associations et amis des personnes âgées et de leurs familles (FNAPAEF), également interrogée par l’AFP, les seniors souffrent de ce qu’« on ne respecte pas assez leur personnalité, leurs qualités, ce qu’ils peuvent encore apporter ». Elle salue une démarche « complémentaire » de celle de son association.

Complémentaire mais pas identique, prévient Philippe Wender. Chez Citoyennâge, « on ne veut pas d’adhésion des familles », car il n’est pas question que « quelqu’un veuille encore parler en notre nom ».