Douze heures de travail payées dix : à Cachan, des soignants de l’Ehpad sont en grève

Depuis lundi matin, une vingtaine de salariés de l’Ehpad Saint-Joseph font le piquet de grève jour et nuit contre le passage à douze heures de travail payées dix. La direction assure qu’elle n’a pas le choix.

 Cachan (Val-de-Marne), le 21 octobre 2020. Une partie des salariés de l’Ehpad Saint-Joseph sont en grève depuis lundi pour protester contre une nouvelle réorganisation du temps de travail.
Cachan (Val-de-Marne), le 21 octobre 2020. Une partie des salariés de l’Ehpad Saint-Joseph sont en grève depuis lundi pour protester contre une nouvelle réorganisation du temps de travail. LP/A.H.

Ils n'ont pas quitté la salle commune depuis lundi matin, 7 heures. Une quinzaine de salariés de l'Ehpad (établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes) Saint-Joseph, à Cachan (Val-de-Marne), y tiennent un piquet de grève, soit environ 15% de l'effectif global. Ils s'opposent au «surcroît de travail, au sous-effectif permanent» dans cette maison de 110 résidents, pris en charge par le personnel administratif et paramédical non-gréviste.

Une annonce en particulier a tout déclenché un mois plus tôt : celle du passage de sept à douze heures de travail… Payées dix, car incluant deux heures de pause fragmentées dans la journée. Du «travail dissimulé», selon la CGT : «Nous considérons que c'est du temps de travail en coupure car vous ne pouvez pas rentrer chez vous si vous habitez à Cergy par exemple (Val-d'Oise). Et les aides-soignantes doivent garder leur bip d'appel si un malade sonne, parce qu'elles sont sur place.»

L'établissement souffre d'un «très fort déficit chronique»

Un point de vue que réfute Bertrand Decoux, directeur général de l'association Monsieur Vincent, qui gère le site. «Les heures de pause sont de vraies coupures, du temps de repos ou de loisir. Aujourd'hui, cette trame horaire est utilisée massivement dans les Ehpad du secteur privé de région parisienne.»

Cette mesure économique ne concernerait pas l'encadrement ni le personnel administratif, mais uniquement le personnel soignant. Conséquence du «très fort déficit chronique» dont souffre l'établissement depuis deux ans, «lourdement impacté» par la crise du Covid, comme d'autres établissements publics du département.

«On n'a pas envie d'être maltraitants malgré nous»

Un argument insuffisant, estiment les salariés. «J'entends le déficit, mais essayons de trouver une autre solution, de faire des économies ailleurs, résume Universima, agent hôtelier de nuit de 37 ans, qui vit en Seine-Saint-Denis. La prise en charge est de plus en plus lourde, on n'a pas envie d'être maltraitants malgré nous, d'être énervés parce qu'exténués. Et l'Ehpad est isolé, je vais faire quoi dehors ? Ce n'est pas de la pause.»

Cachan, le 21 octobre 2020. Pour Universima, l’impact des nouvelles mesures sur le personnel soignant se répercutera forcément sur les résidents. LP/A.H.
Cachan, le 21 octobre 2020. Pour Universima, l’impact des nouvelles mesures sur le personnel soignant se répercutera forcément sur les résidents. LP/A.H.  

En attendant leur rendez-vous avec la direction, ce mercredi après-midi, les grévistes ont passé deux nuits sur place. Même si ce n'était pas spécialement prévu. «On se fait des toilettes VMC, visage-mains-cul, et on mange sur le pouce, au lance-pierre. On n'a pas le temps !», lâche Barbara Filhol, secrétaire générale de la section santé de la CGT 94.

Une heure avant la rencontre, un petit rassemblement de soutien, initié par la CGT, regroupait salariés et représentants de l'organisation intersyndicale des retraités et de la confédération nationale du logement du Val-de-Marne. «Nous les retraités sommes aux premières loges pour être ensuite en Ehpad ! Tout ça, c'est pour éviter les embauches», critique Odette Terrade, secrétaire générale des retraités CGT 94.

Un projet «inacceptable»

Les grévistes peuvent aussi compter sur l'appui de Laurence Cohen, sénatrice (PCF) du Val-de-Marne. «Dans les Ehpad, ce sont les premières de corvée et on ne valorise pas leur travail. Là, on veut les faire travailler 12 heures, elles vont craquer», s'alarme la sénatrice.

Dans un courrier envoyé au directeur de Saint-Joseph, elle fustige un projet «inacceptable» qui «constituerait un recul social important», avant de solliciter un rendez-vous. «L'existence d'une unité Alzheimer au sein de votre établissement rend encore plus complexes les conditions de prise en charge de ces patient(e)s, et nécessite du personnel en nombre suffisant et formé. […] Ces salarié(e)s, notamment dans le contexte sanitaire actuel, ont besoin d'augmentation salariale et non l'inverse.»

Mais la direction est étranglée financièrement : en tant qu'association à but non lucratif, elle assure n'avoir «aucune marge de manœuvre au niveau des revenus». «L'intégralité de nos revenus et de nos dépenses est corsetée, nous avons des dotations, mais pas de capital ni d'actionnaire, justifie Bertrand Decoux. On essaye de survivre.» L'ultimatum est clair : si les salariés n'acceptent pas le nouveau planning, l'association n'exclut pas la vente de l'établissement.

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