Covid-19 : à l’aéroport d’Orly, les travailleurs redoutent le crash financier

Orly rouvre son terminal 4 ce jeudi mais l’activité y reste extrêmement réduite. Les intérimaires n’ont plus de travail, les nombreux salariés au chômage partiel voient leurs revenus amputés et ADP annonce un plan de 1150 départs.

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 Aéroport d’Orly. Seul le terminal 3 était en fonction depuis la réouverture fin juin. Un nouveau terminal rouvre ses portes le 10 décembre face au léger regain d’activité vers le Maghreb pour Noël et les vacances scolaires.
Aéroport d’Orly. Seul le terminal 3 était en fonction depuis la réouverture fin juin. Un nouveau terminal rouvre ses portes le 10 décembre face au léger regain d’activité vers le Maghreb pour Noël et les vacances scolaires. LP/Arnaud Journois

Les salariés d'Orly tentent de se raccrocher aux rares bonnes nouvelles. Le 10 décembre, l'aéroport val-de-marnais rouvre son terminal 4 vu le léger regain de trafic aérien lié aux fêtes de fin d'année. Toute l'activité était concentrée sur le seul terminal 3, depuis la réouverture du site fin juin.

Le nombre de vols s'y est réduit comme peau de chagrin depuis mars en raison de l'épidémie de Covid-19, des confinements et des fermetures de frontières. Orly est passé de 90 000 passagers par jour en moyenne à 13 000 environ en novembre, avec des creux à 8 000. « Ça fait mal », commente le groupe ADP qui exploite les lieux.

Les premiers à trinquer de cette chute vertigineuse sont les salariés de la plate-forme aéroportuaire. Mercredi, ADP a annoncé la signature par l'unanimité des syndicats d'un projet d'accord de rupture conventionnelle : le texte prévoit le départ volontaire de 1150 salariés maximum sur les 6000 actuels, dont 700 ne seront pas remplacés. La direction s'engage « à ce qu'aucun départ contraint pour motif économique n'ait lieu jusqu'au 1er janvier 2022 ». Le plan doit désormais être validé par la Dirrecte.

Un tiers des effectifs d'Air France sur le départ en 2021

Chez Air France, « un tiers des effectifs d'Orly devra quitter l'entreprise en 2021, soit 249 équivalents temps plein, ajoute Sandrine, élue CGT qui travaille à l'embarquement et l'enregistrement des passagers. C'est un plan de départs volontaires adossé à un plan social. A Roissy, Air France a même passé des accords avec la SNCF, CDiscount et La Poste pour se séparer de personnels, vous vous rendez compte? »

Beaucoup de ses collègues sont en chômage partiel. « On est payé 70 % du salaire habituel car on ne touche plus les primes liées aux horaires décalés, aux dimanches travaillés, etc. », explique Sandrine. Résultat : certains ont du mal à joindre les deux bouts. « L'assistante sociale est passée de un à trois dossiers par mois, à une dizaine aujourd'hui ! » s'alarme-t-elle.

Même son de cloche chez AOP Alyzia, un sous-traitant qui assiste les compagnies aériennes d'Orly : « D'habitude, je touche 2 100 euros par mois grâce aux primes, témoigne ce chef d'équipe. Là, je suis à 1560 euros. Et un collègue manutentionnaire gagne à peine 900 euros. »

+18% de chômage sur le bassin orlysien

D'après les chiffres de Pôle emploi que nous avons pu consulter, le chômage a bondi de 17,85% entre janvier et octobre pour le bassin environnant l'aéroport : Ablon-sur-Seine, Athis-Mons (Essonne), Orly, Paray-Vieille-Poste (Essonne) et Villeneuve-le-Roi. Le nombre de demandeurs d'emploi en catégorie A (ceux n'ayant aucun travail) y est passé de 5210 à 6140. La deuxième vague de l'épidémie et le deuxième confinement en novembre ne laissent pas entrevoir d'amélioration.

De nombreux avions sont cloués au sol en raison du très faible trafic aérien... et les compagnies ne voient pas le bout du tunnel. LP/Arnaud Journois
De nombreux avions sont cloués au sol en raison du très faible trafic aérien... et les compagnies ne voient pas le bout du tunnel. LP/Arnaud Journois  

La fin des «Bus Direct»

Chez Keolis, sa ligne Le Bus Direct (ex-Cars Air France) est à l'arrêt total depuis mars. Le transporteur vient donc de prendre une décision radicale : « Nous cessons nos activités aéroportuaires (Le Bus Direct et Keolis Orly Airport), compte tenu de la situation liée à la crise sanitaire qui a provoqué une très forte chute de la fréquentation. Des accords ont été négociés avec les salariés sur les plans d'accompagnement. Nous leur proposons des reclassements au sein du groupe, dans un contexte où Keolis recrute 400 conducteurs en Ile-de-France chaque année et propose actuellement 2000 postes sur toute la France. »

Plus aucun intérimaire

Autre changement radical à Orly : la fin des intérimaires et des CDD, très nombreux d'habitude. « Dans une journée normale avant, on comptait 35 titulaires et 35 intérimaires. Là, on n'a plus aucun intérimaire ! » constate cet agent d'OGS, un sous-traitant intervenant sur les bagages. « Les intérimaires sont les plus précaires et les plus lésés dans cette crise car ils sont jetés comme des mouchoirs, ils sont la variable d'ajustement des patrons, estime Daniel Bossé, élu CGT chez AOP Alyzia. On voudrait vraiment renationaliser nos entreprises aéroportuaires, comme avant pour éviter d'avoir tous ces travailleurs précaires. »

Même chez les salariés qui ont gardé leur contrat, la vie est totalement bouleversée depuis des mois, chômage partiel oblige. Henriette, une habitante d'Orly, travaille dans la restauration rapide de l'aéroport depuis onze ans. Debout à 3 heures du matin, au boulot à 5 heures. Un rythme éreintant qui lui manque pourtant aujourd'hui : « Je préférerais travailler que ne rien faire, confie-t-elle. Je suis au chômage partiel depuis la fermeture de notre enseigne en mars. Certes, j'ai toujours un salaire mais je gagne 300 à 400 euros de moins que d'habitude car je n'ai plus les primes d'intéressement, les pourboires, les paniers repas, le remboursement de la moitié du passe Navigo… Notre direction tente de nous redéployer sur d'autres sites du groupe comme Starbucks, La Brioche Dorée, Pierre Hermé ou Prêt-à-Manger, situés dans des gares parisiennes où il n'y a pas toujours de parking et sans bus ni train pour s'y rendre à l'aube. On doit se débrouiller, nous dit-elle. »

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Sandrine tente de se réconforter en songeant aux vacances de Noël, « une période où on devrait tous pouvoir travailler, il n'y aura pas de chômage partiel car il y aura un petit regain d'activité. Mais Air France ne fera appel à aucun intérimaire, alternant ou CDD. Les effectifs salariés suffiront, nous dit-on. Cela montre à quel point on est en sous-effectif en temps normal… » Ce qui l'agace le plus ? « Air France se sépare d'une majorité de ses liaisons domestiques en les donnant à Transavia (Biarritz, Perpignan, Brest, Montpellier…) alors que c'est justement ce trafic qui repart ! Quel gâchis. »

Sous perfusion pour l'instant mais une future hécatombe redoutée

Plusieurs observateurs locaux redoutent l'avenir : « Tant que le dispositif de chômage partiel existe, les entreprises du bassin orlysien sont sous perfusion ou trouvent des solutions « douces ». Le pire est à venir, sûrement à partir du premier semestre 2021. Cela risque d'être l'hécatombe. »

Le patron d'ADP, Augustin de Romanet, a annoncé le 7 décembre sur Europe 1 qu'il n'y aura pas de réouverture totale des aérogares de ses aéroports avant 2023 et qu'il ne s'attend pas à un retour à la normale avant au moins quatre ans. « L'épisode du Covid va créer une sorte d'encoche de quatre à six ans pour retrouver le niveau de trafic de 2019. »