Champigny : au Bois-l’Abbé, le couvre-feu déjà vu comme une «galère»

Dans ce quartier du Val-de-Marne, sous les projecteurs après l’attaque de son commissariat, les conséquences économiques se font sentir avant même l’instauration du couvre-feu.

 Champigny (Val-de-Marne), le 15 octobre 2020. Les habitants ont déserté le Bois-l’Abbé, avant le couvre-feu nocturne instauré à compter du 17 octobre.
Champigny (Val-de-Marne), le 15 octobre 2020. Les habitants ont déserté le Bois-l’Abbé, avant le couvre-feu nocturne instauré à compter du 17 octobre. LP/C.L.

La chicha au coin du bec et le pitbull à portée de laisse, Mohamed et trois amis causent des petits plaisirs qui tomberont bientôt sous le coup de la loi avec la nuit. « Se retrouver entre potes, se poser, parler, ne rien faire : c'est nos habitudes du soir qu'on touche là », liste l'enfant du Bois-l'Abbé, 20 ans, entre deux bouffées de narguilé.

Le couvre-feu de 21 heures à 6 heures, appliqué à partir de ce samedi dans le quartier de Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne) comme dans toute l'Ile-de-France, bouscule la petite bande et ses colloques nocturnes. « Si Macron voulait viser les jeunes, c'est bien choisi, rumine Mohamed. Tout bloquer à 21 heures, pour les gens entre 17 et 27 ans, ça fait trop mal. Mais on va éviter l'amende qui, elle pique encore plus. »

Deux jours avant l'instauration du black-out contre le Covid-19, le cœur du Bois-l'Abbé s'était déjà vidé d'une bonne partie de ses habituels déambulateurs et autres gardiens des pieds d'immeubles. Les frileux invoquent le mercure, qui flirte autour des 10 °C. Les habitués expliquent la désertion par les rondes qui se feraient plus fréquentes dans le coin depuis l' attaque du commissariat du quartier, dans la nuit de samedi à dimanche, à coups de mortiers d'artifice et de barres de fer.

«Les jeunes sortent et ramènent la maladie»

« Les jeunes sont rentrés pour éviter les contrôles de flics, ça tourne tout le temps ces derniers jours, relate Nassim, la cinquantaine dont une bonne partie dans la cité. Le couvre-feu, pour moi, c'est juste une excuse comme une autre pour empêcher les petits d'être dehors. »

Puissants vecteurs du Covid-19, les « jeunes » sont les premiers visés par la mesure annoncée par Emmanuel Macron, bien conscient que « c'est dur d'avoir 20 ans en 2020 ». Passée récupérer de quoi déjeuner dans le supermarché du « Bois », Benie, 17 ans, est dubitative : « Je comprends sans comprendre. Limite, j'aurais mieux compris un confinement total. Là, on nous dit de ne pas sortir la nuit, mais on passe toute la journée ensemble au lycée, parfois sans masque. »

Champigny (Val-de-Marne), le 15 octobre 2020. LP/C.L.
Champigny (Val-de-Marne), le 15 octobre 2020. LP/C.L.  

« Nous, on est des grandes personnes, on connaît mieux les choses je crois, assure Hortense, 63 ans, dans la queue de la pharmacie d'à-côté. Je sais comment ça se passe : les jeunes sortent dehors et nous ramènent la maladie à la maison. Je suis bien placée pour savoir, j'ai perdu un cousin comme ça. »

A l'unisson de la plupart des habitants croisés, la sexagénaire n'est « pas surprise » par le choix d'un couvre-feu qu'elle espère « efficace pour arrêter ce machin ».

«Le virus n'a pourtant pas d'horaire»

Nécessaire, peut-être, dans la lutte contre la propagation du coronavirus, le dispositif a déjà eu raison du moral des commerçants du Bois-l'Abbé. Pour les restaurateurs épargnés par la fermeture imposée aux bistrots depuis le 6 octobre, l'extinction des feux à 21 heures porte le coup de grâce à leur trésorerie.

« Je comprends pas, souffle Ben, derrière le comptoir de la sandwicherie O'Sun Dine. Le virus n'a pourtant pas d'horaire. Mais les gens si, par contre. 21 heures, c'est pile le moment où on charbonne en cuisine. On fait au moins 60 % de notre chiffre le soir. » Déjà affecté par le confinement du printemps, le commerçant navigue à vue : « On va attendre la première semaine pour voir si ça vaut le coup de rester ouvert. »

A l'autre bout de la place centrale, Naser, lui, a déjà décidé : « Ce sera fermeture et salariés au chômage. » Le patron de snack, amateur de rideau tiré à minuit ou plus, balaie du regard sa salle vide en ce début d'après-midi : « C'est le soir que les gens viennent. On a déjà eu le confinement, là le couvre-feu. C'est juste la galère. Je n'en peux plus. Bosser en ce moment, c'est dur, dur, dur. Je n'ai qu'une envie : tout lâcher. »