«Ça dansait partout» : il y a 30 ans, première rave-party de France au fort de Champigny

Le 28 septembre 1990, plus de 2000 danseurs envahissaient le fort de Champigny dans le Val-de-Marne. Grâce au collectif Rave Age, ils y ont découvert la house musique et la fête sans limite. Les pionniers racontent.

 Le fort de Champigny était rempli d’amateurs de musique, qui découvraient là la fête comme il n’en existait avant qu’en Angleterre.
Le fort de Champigny était rempli d’amateurs de musique, qui découvraient là la fête comme il n’en existait avant qu’en Angleterre.  Extraits de Techno story

Un billet de 50 francs vous ouvrait alors les portes d'une nouvelle ère de la fête. Ce 28 septembre 1990 avait lieu la première véritable rave-party française. Pas à Paris, non. Pas même à Aubervilliers, où quelques soirées avaient déjà été organisées. C'est au fort de Champigny, situé sur la commune de Chennevières, dans le Val-de-Marne, que les fêtards du Tout-Paris avaient rendez-vous.

30 ans après, la ville de Champigny avait même prévu une soirée électro spéciale, durant la Nuit Blanche, le week-end prochain, pour fêter cette date anniversaire. « Malheureusement le Covid nous oblige à reporter cette soirée, les gens auraient été debout dans une salle, ce n'était pas prudent, justifie Patrice Latronche (SE), adjoint à la culture de Champigny. Mais on fêtera bientôt l'événement, avec même des DJ qui avaient mixé à l'époque. »

Ni smartphone, ni réseaux sociaux, seulement le bouche-à-oreille

En 1990, ces soirées dans des lieux squattés, où les enceintes crachent à fond de la musique house jusqu'au petit matin et où l'ecstasy rend l'ambiance encore plus folle, personne ne les connaissait vraiment. Personne sauf Manu Casana. « Les discothèques françaises à l'époque, c'était de la mauvaise musique et si t'avais pas de chaussures vernies tu ne rentrais pas », rappelle au passage l'un des premiers punk français.

Son job pour une maison de disques lui avait permis de découvrir en Angleterre cette nouvelle façon de s'éclater. Pas question de garder ça pour lui. « On a commencé par des fêtes un peu confidentielles, notamment sur une péniche au pont de Puteaux », se souvient celui qui se dit encore aujourd'hui « à l'avant-garde de mouvements émergents ». « Il n'y avait ni smartphone ni réseaux sociaux mais avec le bouche-à-oreille, en quelques mois, on a manqué d'espace ! »

Le fort de Champigny, situé à Chennevières, avait servi de décor à la première rave party de France, le 28 septembre 1990. LP/Laure Parny
Le fort de Champigny, situé à Chennevières, avait servi de décor à la première rave party de France, le 28 septembre 1990. LP/Laure Parny  

Pour diffuser cette musique encore inconnue, Manu Casana voit grand. Alors quand un ami artiste lui parle d'un Fort, squatté par des associations culturelles, Manu Casana tombe sous le charme du lieu. Une première soirée est organisée en juillet et rendez-vous est pris pour le 28 septembre.

Le collectif Rave Age, qui deviendra plus tard le premier label techno français, est composé de Bruno Renard, Arnaud Mansart, Luc Bertagnol et Manu Casana. Ils convient au Fort des DJ pour certains encore inconnus des Parisiens, prévoient deux bars et surtout de puissantes enceintes. La première radio de musique électro, Maxximum, fait la promo de la soirée et organise un système de navettes de bus entre Nation et le Fort de Champigny. Un 36-15 Rave est même proposé sur Minitel grâce à un journaliste de Libération.

« Moi qui fréquentais le petit milieu de la nuit parisienne, je m'étais laissée entraîner là-bas par un ami et je peux vous dire que pas un journaliste spécialiste de la nuit n'aurait manqué l'événement », s'amuse encore Julie, qui garde de cette nuit particulière une impression d'« avoir vécu l'histoire ».

L’affiche de l’événement du Fort. DR
L’affiche de l’événement du Fort. DR  

Au milieu de la pierre du Fort, de la terre battue au sol et des enceintes gigantesques, elle découvre de la musique inédite. « C'était nouveau et c'était bien, à partir de ce moment-là j'ai profondément aimé la musique électro. » Si le Fort, construit en 1880, est alors laissé à l'abandon par le ministère des Armées, les fêtards, eux l'investissent entièrement. Plus de 2000 personnes ont pu entrer, certains en payant les 50 francs nécessaires (7,5 euros), d'autres en trouvant l'une des portes dérobées de l'ancien site militaire.

« Ça dansait partout, depuis les sous-sols et jusque dans le moindre recoin, se souvient avec émotion Manu Casana. Les gens étaient heureux. Quand je repense à cette nuit, je revois des sourires ! » Les sourires de ceux qui découvrent les premières lumières robotisées et à qui l'on propose des quartiers de fruits comme en-cas.

«Un mélange de tous les fêtards»

« Il y avait autant de bourgeois, que de Rmistes, des Trans, des gens lookés et d'autres pas du tout, ce mélange de tous les fêtards je l'ai trouvé génial et on ne le retrouve plus aujourd'hui », ajoute Julie.

Loin de l'image de certaines « défonces party » qui suivront, la fête de Champigny, si elle voit circuler de l'ecstasy, reste bon enfant. « On était tous transporté par l'émotion ressentie par le public », se remémore le DJ Olivier le Castor, qui avait mixé trois heures durant, du haut de ses 19 ans seulement. « La musique c'est du partage avant tout, alors plus il y a de monde pour apprécier l'histoire que tu racontes, mieux c'est. A l'époque le public était ultra-mélangé, avec tout âge, toute origine, toute préférence sexuelle. Le communautarisme d'aujourd'hui n'existait absolument pas ! »

Une dépêche de l'Agence France Presse annonce l'événement, le magazine VSD consacre un long papier à la soirée. « Mais on évitait les appareils photos et les caméras, on voulait que les gens se lâchent, s'éclatent », insiste Manu Casana. Et on peut dire que certains en ont bien profité. « Le lendemain midi, en faisant le tour pour ranger, on a retrouvé au moins six ou sept petites culottes abandonnées là où l'herbe était couchée », s'amuse encore Manu Casana.

Une mésentente entre les organiseurs, et le fait qu'ils ont perdu de l'argent ce soir-là, mettra fin aux fêtes au Fort. Mais le mouvement de la French Touch naîtra peu après. Avec le succès qu'on lui connaît.

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