Suicide d’Evaëlle, 11 ans, à Herblay : une enseignante mise en examen pour harcèlement scolaire

Une professeure de français a été placée sous contrôle judiciaire avec interdiction d’enseigner et obligation de soins psychologiques. «On commence à reconnaître ce que notre fille a vécu», témoignent les parents de la collégienne.

 Herblay (Val-d’Oise), le 13 mars 2020. Marie et Sébastien  sont les parents d’Evaëlle, qui s’est suicidée après avoir subi un harcèlement scolaire dans son collège.
Herblay (Val-d’Oise), le 13 mars 2020. Marie et Sébastien sont les parents d’Evaëlle, qui s’est suicidée après avoir subi un harcèlement scolaire dans son collège. LP/Olivier Corsan

C'est sans doute du jamais-vu dans l'histoire de l'Education nationale. Une juge d'instruction du tribunal judiciaire de Pontoise (Val-d'Oise) a mis en examen une enseignante pour harcèlement sur mineure de 15 ans, le 4 septembre dernier. Il s'agit des suites de l'enquête ouverte après le décès d'Evaëlle, 11 ans, à Herblay. Elle s'était pendue à son lit le 21 juin 2019 après avoir subi plusieurs mois de harcèlement scolaire au collège Isabelle-Autissier.

Ses parents avaient ensuite déposé plainte contre sa professeure de français qui avait été entendue en garde à vue en novembre dernier. « On a l'impression qu'on est à l'écoute de ce qu'on disait. On commence à reconnaître ce que notre fille a vécu », réagit Sébastien, le père d'Evaëlle.

L'enseignante fait appel de son contrôle judiciaire

« On est face à une professeure qui a 25 ans d'expérience derrière elle et qui a été mise en examen pour harcèlement et pas seulement à l'égard d'Evaëlle, souligne Me Delphine Meillet, l'avocate des parents d'Evaëlle. La justice a fait ce que l'Education nationale n'avait pas fait. » Placée sous contrôle judiciaire, l'enseignante a l'interdiction d'enseigner et a une obligation de soins psychologiques.

Elle doit faire appel de ces mesures jeudi 1er octobre au matin devant la cour d'appel de Versailles (Yvelines). Jusqu'à récemment, elle avait continué à enseigner et s'apprêtait à poursuivre son activité en Bretagne où elle avait demandé son affectation, alors même que des faits de harcèlement avaient été signalés après le décès d'Evaëlle. Elle n'a pas répondu à nos sollicitations.

L'Education nationale reconnaît sa responsabilité

Si l'Education nationale n'a jamais suspendu provisoirement l'enseignante comme le demandaient les parents, elle a reconnu sa responsabilité dans ce qu'a subi Evaëlle. Les parents de la collégienne ont adressé une requête au ministère qui a répondu favorablement et leur a versé une indemnité au titre du préjudice moral en échange d'un engagement à ne pas poursuivre l'Etat.

« Force est de constater que les mesures d'accompagnement mises en place pour répondre au mal-être voire à la détresse d'Evaëlle n'ont pas été suffisantes pour éviter son passage à l'acte », écrit la rectrice d'académie. « C'est quand même le minimum vu la situation, estime Marie, la mère d'Evaëlle. Il faut surtout qu'ils en tirent les leçons et qu'ils s'améliorent car le harcèlement n'est absolument pas endigué. »

Evaëlle, 11 ans, était victime de harcèlement scolaire. DR
Evaëlle, 11 ans, était victime de harcèlement scolaire. DR  

L'information judiciaire est toujours en cours. Elle avait été ouverte le 8 novembre 2019 pour homicide involontaire contre X et pour harcèlement sur mineur de 15 ans à l'encontre de plusieurs élèves et de la professeure de français d'Evaëlle, un jour après la garde à vue de cette dernière. Les parents de la collégienne estiment que son comportement a été central dans le harcèlement qu'a subi leur fille. « Notre suspicion, c'est que la prof a commencé quelque chose en classe et que les élèves ont poursuivi après », confie Marie, sa mère.

«Evaëlle prend cher en cours de français»

Dès le premier trimestre, Evaëlle est prise à partie par sa professeure de français parce qu'elle n'utilise pas de cahier comme ses camarades mais un classeur, conformément aux recommandations d'un orthopédiste pour alléger son cartable après une blessure à la cheville. Cette singularité aurait fait de la collégienne la cible récurrente de remarques humiliantes. « Tout le monde a compris ? Toi, non ? C'est normal… », aurait-elle eu l'habitude de lancer à certains de ses élèves. L'enseignante se défendra plus tard en arguant que c'était de l'humour. « Elle criait sans raison sur Evaëlle », ont confié depuis certains élèves.

« Evaëlle prend cher en cours de français », avertissent plusieurs élèves en s'adressant à ses parents, en novembre 2018. Ces derniers ont deux rendez-vous avec la direction de l'établissement qui ne débouchent sur aucune mesure de protection. Mais les élèves n'épargnent pas non plus la jeune fille. Elle se prend quasi quotidiennement des tapes derrière la tête, des moqueries, des insultes. « On lui force son casier, on lui prend son journal intime et on le lit devant tout le monde », cite sa mère. Elle passe ses journées seule, pratiquement isolée.

En décembre, elle finit par se confier à ses parents. « Elle nous dit que dans sa classe, elle est le bouc émissaire », indique Sébastien, son père. Evaëlle dresse une liste de 14 élèves de sa classe qui la harcèlent à différents degrés. Ils apprendront plus tard qu'elle a tenté à cette époque de mettre fin à ses jours en essayant de mettre le feu à la maison.

Des entretiens pour tenter de mettre fin à son calvaire

Les parents d'Evaëlle prennent immédiatement contact avec le principal. Ce dernier propose de mettre en place la méthode Pikas. Egalement appelée méthode de la « préoccupation partagée », elle a pour but de rechercher avec chacun des élèves impliqués une issue positive pour sortir du harcèlement, sans les accuser. Les entretiens ont lieu en janvier. « Après, on a découvert que ça n'avait rien changé », se souvient Sébastien. Les parents d'Evaëlle estiment qu'il était sans doute trop tard, et que le harcèlement était déjà trop enraciné. « Et la conclusion de la méthode Pikas, c'est qu'Evaëlle n'était pas harcelée! », s'indigne Marie.

Le calvaire d'Evaëlle atteint son paroxysme le mois suivant. Alors qu'elle attend le bus, le 6 février, ses harceleurs la poussent sur la chaussée juste avant l'arrivée du bus. Elle se relève, pousse son agresseur, qui réplique en lui envoyant une gifle. Une semaine plus tard, on la pousse d'un banc où elle était assise. Et quand elle se rassoit sur le banc, elle est projetée au sol deux fois de plus. Ces deux épisodes font l'objet de témoignages écrits adressés au conseiller principal d'éducation du collège, sans effet.

«J'ai vécu le pire jour de ma vie»

Avec sa professeure de français, la situation s'aggrave également. Celle-ci décide de consacrer par deux fois une séance de « vie de classe » à Evaëlle. « Le thème, c'était : pourquoi Evaëlle se sent exclue et harcelée par la classe. Les élèves pouvaient poser toutes questions à Evaëlle et elle devait répondre », raconte Marie. La collégienne s'exécute, elle fait face aux ricanements de ses camarades, fond en larmes. « A un moment, elle ne peut plus répondre et la prof lui dit : Arrête de pleurer et réponds aux questions », ajoute-t-elle. « Elle s'est retrouvée comme si elle était devant un tribunal. Dans ce contexte, on lui dit : C'est toi le problème, pas les autres », souligne Sébastien.

« J'ai vécu le pire jour de ma vie », confie Evaëlle à ses parents, après la deuxième séance de ce type. Le couple apprend à cette occasion que le harcèlement n'a pas cessé. Ils demandent que leur fille ne suive plus les cours de français. Quelques jours plus tard, ils écrivent à l'inspection académique pour expliquer cette situation et déposent plainte contre trois élèves. Ces derniers n'ont jamais été sanctionnés pour ces faits.

Evaëlle obtient un transfert d'établissement. « Dans le nouveau collège Georges-Duhamel, alors que ça se passait bien, elle a commencé à se faire chahuter », relate Marie. Lors d'une altercation, un élève jette ses affaires par terre. « C'était un épiphénomène mais c'était la goutte d'eau qui a fait déborder le vase », confie la mère de la jeune fille.

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