Les «racines» peintes par Van Gogh toujours invisibles pour le grand public à Auvers-sur-Oise

Suite à différentes procédures administratives et judiciaires, ce site découvert l’été dernier reste caché derrière une grande palissade.

 Les racines accrochées à la falaise qui ont inspiré à Vincent Van Gogh son dernier tableau sont cachées par un grand panneau de bois.
Les racines accrochées à la falaise qui ont inspiré à Vincent Van Gogh son dernier tableau sont cachées par un grand panneau de bois. LP/Marie Persidat

Voilà plus de deux mois que l'emplacement des « racines », qui ont inspiré à Vincent Van Gogh son dernier tableau, a été révélé au grand public. Dans la rue Daubigny pourtant, les touristes et autres curieux qui font le déplacement repartent déçus. Sur place, levant la tête vers le talus, ils se heurtent à une grande palissade de bois et un panneau explicatif, sans pouvoir admirer ces fascinantes courbes de bois restées intactes depuis 130 ans. À la fin du mois de juillet, lorsque le directeur scientifique de l'Institut Van Gogh Wouter van der Veen rendait publique sa découverte, tout le monde semblait pourtant d'accord pour présenter ces racines comme un patrimoine universel désormais accessible à tous.

«C'est vraiment désolant que ce site ne soit pas visible»

De l'autre côté de la palissade, un couple d'Auversois se désole lui aussi. Hélène et Jean-François Serlinger sont les propriétaires du talus en question. « Nous voyons passer des touristes tous les jours, ils viennent parfois du bout du monde. C'est vraiment désolant que ce site ne soit pas visible », regrettent ces habitants. Il y a 26 ans, ils se sont installés dans la ville de leur rêve, celle de Van Gogh justement, le peintre préféré d'Hélène.

La ville interdit la démolition de la palissade

La découverte de Vouter van der Veen les a bouleversés. « C'est tellement merveilleux pour Auvers ! C'est un patrimoine mondial. Nous souhaitons vraiment qu'il soit mis en valeur. Des grilles étaient prévues permettant à chacun d'admirer les racines. Nous ne comprenons pas pourquoi elles ne sont pas en place. »

Après avoir implanté un panneau en bois avec une petite fenêtre, conçu spécialement pour l'inauguration du 28 juillet, l'Institut Van Gogh avait en effet prévu d'implanter des grilles, qu'il a d'ailleurs commandées et réceptionnées. L'organisme a dépensé au total plus de 50 000 € dans le but d'aménager le site, sans pouvoir mettre en œuvre son projet.

Sur le côté du grand panneau de bois de la rue Daubigny, un document affiché fournit un premier élément de réponse expliquant ce blocage. Il s'agit d'un arrêté municipal pris par la commune d'Auvers-sur-Oise qui « interdit la démolition ou la modification de l'ouvrage en bois » érigé devant les racines. Par ailleurs jugé illégal par la mairie.

« La palissade, estime la maire Isabelle Mézières a été posée illégalement, elle est à ras du trottoir, c'est très dangereux quand on passe en voiture. » L'Institut Van Gogh, lui, se targue d'avoir tout préparé en collaboration avec la ville. « C'est même Isabelle Mézières qui a choisi la couleur des grilles qui devaient être posées », assure-t-il.

Les racines immortalisées par Van Gogh le 27 juillet 1890 sont toujours intactes. LP/Marie Persidat
Les racines immortalisées par Van Gogh le 27 juillet 1890 sont toujours intactes. LP/Marie Persidat  

Sur le domaine public ou dans une propriété privée ?

Mais la véritable querelle concerne surtout la limite de la propriété. « Ces racines se trouvent en grande partie sur le domaine public, affirme Isabelle Mézières. Le talus a été très abîmé quand il a été question de le mettre en valeur. » La maire déclare avoir peur pour l'avenir de ces racines, et a déposé un référé auprès du tribunal administratif sur le sujet. « À Auvers, nous avons déjà vécu des coulées de boues, des éboulements de falaise. Quand on voit ce qui se passe dans le Sud… Le talus a été déstabilisé récemment, il faut voir s'il y a un danger ou pas. Il y a eu deux passages pour des expertises. Nous n'avons pas encore tous les éléments. Il aurait fallu faire tout cela avant de toucher à quoi que ce soit », s'agace l'élue.

Des attaques qui laissent sans voix les propriétaires du talus. « Au départ, nous ne nous sommes pas méfiés, confient les Serlinger. De bonne foi, nous avons fait faire un relevé par un géomètre pour savoir. Il n'y a pas de doute, les racines sont chez nous. »

«Ils nous font passer pour des délinquants !»

En tant que propriétaire du site, le couple regrette d'être totalement mis de côté par la mairie. « C'est comme si nous n'habitions pas là ! Nous sommes littéralement ignorés. Et en plus ils nous font passer pour des délinquants ! Lors de l'expertise qui s'est déroulée début septembre, il y avait une avocate spécialisée dans le saccage. Elle a travaillé par exemple pour le site de Palmyre en Syrie ! » Et pourtant Hélène et Jean-François Serlinger assurent avoir pris soin de ne toucher à rien.

Lorsque Wouter van der Veen a eu besoin de vérifier son hypothèse, basée sur une analyse du tableau de Van Gogh comparé à une carte postale ancienne, il a bien sûr fallu dégager superficiellement le site. Sur des photos, que nous avons pu consulter, on s'aperçoit que des pierres et autres gravats, amoncelés à cet endroit, ont été retirés par l'Institut Van Gogh. Du lierre notamment a également été arraché afin que les souches soient visibles.

Le rapport d'expertise ne note aucune dégradation

Dans un rapport d'expertise que nous avons pu consulter, aucune détérioration n'est notée. « La végétation basse reprendra ses droits dès le printemps 2021 », est-il stipulé. Quant à l'argument soulevé du danger des coulées de boue, il surprend beaucoup les occupants du terrain. « Nous n'en avons jamais eu ici car il y a beaucoup de végétation haute », note les Serlinger en désignant le petit bois dense surplombant leur propriété.

Les propriétaires s'inquiètent par contre du peu de protection dont bénéficient les racines par rapport à la rue. Ils craignent de voir un jour des visiteurs tentés de s'introduire derrière la palissade pour emporter un petit bout de patrimoine avec eux. « Une procédure au tribunal administratif, comme lancée par la ville, cela peut durer des années ! », s'alarment-ils. « Aujourd'hui si le site est en danger c'est par la faute de la mairie. »

La municipale travaille au classement des racines

La municipalité assure, de son côté, travailler avec la direction régionale des affaires culturelles (Drac). S'il était question de faire une demande de classement du site, le projet semble compromis. Les racines ne seront jamais « monuments historiques » car cette labellisation n'est possible que pour des éléments de patrimoine façonnés par la main de l'homme. « Il y a d'autres sortes de classement », espère cependant Isabelle Mézières.

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