«J’étais venue pour un job d’été, je suis restée 42 ans aux 3-Fontaines à Cergy»

A l’heure de prendre sa retraite, Michèle Dziwenko, la salariée la plus ancienne de ce centre commercial de Cergy (Val-d’Oise), revient sur quatre décennies au service des clients.

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 Michèle Dziwenko a travaillé au centre commercial des 3 Fontaines durant 42 ans. Cette responsable clientèle prend sa retraite, au moment où le site est en pleine transformation.
Michèle Dziwenko a travaillé au centre commercial des 3 Fontaines durant 42 ans. Cette responsable clientèle prend sa retraite, au moment où le site est en pleine transformation. LP/Marie Persidat

Michèle Dziwenko est un peu triste de partir maintenant. Juste au moment où le centre commercial des 3-Fontaines a dû fermer ses portes, dans le cadre des restrictions sanitaires dictées par le gouvernement. La jeune retraitée préfère emporter avec elle l'image du centre tel qu'il est habituellement. Un géant lumineux dont les artères accueillent un flot ininterrompu de visiteurs, un dédale d'escalators et de couloirs résonnant de conversations animées et de rires d'enfants. C'est ici qu'elle a exercé « le travail d'une vie ». Et qu'elle a vu le centre commercial évoluer.

« J'étais venue pour un job d'été de deux mois. Je suis restée 42 ans. Ce que j'ai aimé, c'est donner du bonheur », explique celle qui était responsable clientèle. « Même encore ces derniers temps, cela m'arrive de croiser des gens qui ont 35 ou 40 ans, qui me voient et se souviennent du cadeau que je leur avais remis ! » A l'heure où les 3-Fontaines essaient de se réinventer -via une vaste campagne de travaux – Michèle veut y croire encore. « Bien sûr on peut dire tout ce que l'on veut, qu'on est une machine à fric… Mais les 3-Fontaines, ce n'est pas que cela. C'est d'abord un lieu de vie. » Un rôle qui s'est imposé au centre commercial au moment du développement de la Ville nouvelle.

«Il y avait un jardin à l'intérieur, on entendait les oiseaux»

Le site est né en 1972, à une époque où le quartier se résumait à une préfecture construite au milieu des champs. Le bâtiment est conçu par l'architecte Pierre Vasconi, la même signature que pour le Forum des Halles à Paris. Les premières enseignes sont alors un peu chics : la locomotive commerciale n'est autre que la Samaritaine. « Il y avait une épaisse moquette un peu partout dans le mail », se souvient Michèle qui avait 18 ans lorsqu'elle a été embauchée pour les deux mois d'été à l'accueil, en 1978. « Il y avait un jardin à l'intérieur, on entendait les oiseaux. »

Cergy, 1973, Lors de l’inauguration du centre des 3-Fontaines, les habitants ont pu découvrir un jardin intérieur.DR
Cergy, 1973, Lors de l’inauguration du centre des 3-Fontaines, les habitants ont pu découvrir un jardin intérieur.DR  

Dans les années 1970, le concept du centre commercial est encore novateur en France et les aménageurs de la Ville nouvelle ont fait le pari d'implanter les 3-Fontaines au centre des futures habitations lui confiant en quelque sorte la mission d'assurer la fonction de place de village. Pour ce faire, le complexe accueille sur 53 000 mètres carrés non seulement des commerces (80 au départ) mais aussi deux cinémas, un bowling, une discothèque ou encore une crèche. Et à mesure que les habitants s'installent dans les constructions neuves qui se multiplient, le site prend vie. « Tellement de gens se rencontraient ici », raconte Michèle. « Les habitants s'y donnaient rendez-vous quel que soit leur âge, ils étaient chez eux. »

«Ici, c'est la fête !»

De fil en aiguille, la jeune étudiante qui vit à Nucourt dans le Vexin fera son trou ici. Elle qui s'était imaginée professeur de mathématiques, renonce finalement à poursuivre ses études, au grand dam de ses anciens enseignants qui la croisent sur place. Des problèmes de santé retardent au départ son entrée à l'université, puis les aléas de la vie feront qu'à chaque fois, ce ne sera pas le moment.

Et finalement tant mieux. Parce que si Michèle aime beaucoup de choses – les maths, la peinture, l'art – ce qu'elle préfère par-dessus tout ce sont les gens. Et ils le lui rendent bien. Ses manières douces, son empathie naturelle, son écoute, font qu'elle est naturellement orientée vers les relations entre commerçants et l'animation du centre. « Michèle, humainement, c'est vraiment quelqu'un », témoigne Richard l'un des commerçants les plus anciens du site. « Elle est d'une telle gentillesse, toujours là pour rendre service. Elle est toujours restée elle-même. » A Cergy, la Vexinoise oublie un peu le fardeau d'une vie personnelle marquée par de douloureuses épreuves. « Ici, c'est la fête ! » résume-t-elle encore maintenant en désignant les lumières et les décorations en constantes évolutions dans le hall d'entrée du centre. « Cela m'est arrivé d'offrir des voyages à des familles qui ne pouvaient pas partir en vacances. Leur bonheur, c'est cela qui m'a retenue ici. »

Un tournant avec le départ de La Samaritaine et l'arrivée d'Auchan

Et il n'y a pas que les tombolas aux lots attrayants. Michèle participe bientôt à l'organisation d'événements. Tout est permis : une exposition sur le parc ornithologique du Marquenterre au moment où le site devient accessible grâce à l'autoroute A16, un salon de la voyance…

A partir de 1986, le départ de la Samaritaine et l'arrivée d'Auchan confirme le changement de vocation du centre qui passe d'une clientèle de départ un peu huppée à une cible plus populaire, correspondant mieux aux habitants se trouvant sur place. Les 3-Fontaines s'installent dans la vie quotidienne des Cergyssois. « Je me souviens que tous les ans nous aidions même les gens à remplir leur déclaration d'impôts, sourit Michèle. Nous installions des tables, en veillant toujours à ce qu'il y ait de jolies fleurs, et des agents des impôts venaient. »

Cergy dans les années 1980. La Samaritaine ne tardera pas à quitter les 3 Fontaines.DR
Cergy dans les années 1980. La Samaritaine ne tardera pas à quitter les 3 Fontaines.DR  

Une garderie pour les maris et un cockpit d'avion

Parfois en guise de cadeaux aux fidèles clients, le centre offrait… des vignettes automobiles. A l'époque où les jeux vidéo prennent de l'ampleur, on crée sur place une garderie pour… les maris en leur mettant à disposition des consoles. Le centre a même été source d'inspiration pour des acteurs du Théâtre 95 qui ont observé son quotidien avant de rejouer des scènes au milieu des galeries marchandes : « Le premier jour des soldes, les vieux qui discutaient sur les bancs, tout le monde se retrouvait ! C'était magique », se souvient Michèle.

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« Michèle a même réussi à faire rentrer un cockpit d'avion, au chausse-pied, dans le centre lors d'un partenariat avec l'armée de l'air ! », se souvient avec amusement le directeur actuel du centre Hervé Deniau. « Elle n'est jamais à court d'idées, pleine d'astuces et avec une pensée toujours positive. »

Une dimension davantage commerciale

Peu à peu, nombre de structures – notamment de loisirs – ont fermé. Les 3 Fontaines sont devenues davantage une destination commerciale et moins un « lieu de vie ». Mais en contemplant les engins de chantier et les grues qui s'activent pour agrandir le site, la nouvelle retraitée veut garder espoir. « Parce que ce centre il a une âme. J'en ai vu des Parisiens râler en arrivant pour travailler ici et puis finalement ils restaient quinze ou vingt ans et repartaient la boule au ventre. Ici, tout le monde travaille avec son cœur. J'espère vraiment que cette ambiance restera malgré tout. »