Après onze traversées ratées de la Méditerranée, cet agent de la RATP raconte son calvaire de migrant

Bertrand Sikadi a mis plus de trois ans à rejoindre la France depuis le Cameroun. Dans un livre, cet habitant de Cergy (Val-d’Oise) témoigne pour convaincre les jeunes de ne pas suivre son exemple.

 Bertrand Sikadi raconte ses années de calvaire dans un ouvrage autoédité publié en mai : Folie et calvaire des migrants.
Bertrand Sikadi raconte ses années de calvaire dans un ouvrage autoédité publié en mai : Folie et calvaire des migrants. LP/Julie Ménard

« J'ai eu de la chance ». Voilà comment le survivant résume son histoire. À 33 ans, Bertrand Sikadi, alias Berty Le Kamit, élève avec sa compagne un petit garçon de 3 ans à Cergy. Il est agent de sécurité incendie pour la RATP et citoyen français. Mais ce cadre de vie cache un passé tumultueux. Un parcours du combattant au péril de sa vie, qu'il raconte dans « Folie et calvaire des migrants », son livre publié au printemps en autoédition. Neuf ans plus tard, il fait le bilan : « Est-ce que ça valait le coup ? Je me dis que non… »

Sa folle route commence en 2011. Bertrand Sikadi est alors âgé de 24 ans. Il étudie la philosophie au Cameroun, son pays natal. Il paye lui-même ses études, ses parents devant subvenir aux besoins de ses cinq sœurs et frères cadets. « Je devais rentrer au village faire un petit boulot pendant quelque temps, pour ensuite retourner étudier en ville et me payer à manger », se souvient-il.

S'arrêter en route… Pour travailler

La situation économique et politique se dégradant, Berty Le Kamit a de plus en plus de mal à suivre le rythme, ni à imaginer son avenir. « Étant l'aîné, j'avais l'obligation de réussir pour donner un coup de pouce aux autres. Mais je ne trouvais pas de travail. Et il y avait l'instabilité du pays, la peur de la guerre. » Alors il décide de partir. Bercé aux séries télévisées françaises, c'est tout naturellement qu'il choisit l'Hexagone, comme la plupart des Africains francophones en exil.

Des dizaines de milliers de migrants tentent chaque année la traversée de la mer pour rejoindre l’Europe, malgré les dangers. LP/O.C.
Des dizaines de milliers de migrants tentent chaque année la traversée de la mer pour rejoindre l’Europe, malgré les dangers. LP/O.C.  

Les trois premiers mois de son voyage, le migrant les passe à marcher à travers les déserts du Nigeria, du Niger et de l'Algérie. Là, il s'arrête trois mois pour travailler afin de collecter les 200 euros que lui réclame le passeur pour franchir la frontière marocaine. 17 heures de marche sans repère sous un soleil de plomb l'attendent pour arriver sur la côte. « On se retrouve dans des zones tampon internationales très dangereuses car il y a beaucoup de trafics de drogue, explique Bertrand Sikadi. Les autorités jouent au ping-pong avec nous. »

«Les vagues trop hautes retournaient le Zodiac»

Il atteint finalement Tanger, au Maroc, en vue de rejoindre Tarifa (Espagne) par le détroit de Gibraltar. L'exilé embarque dans un Zodiac, un bateau conçu pour naviguer à cinq, près des plages. « On était 11. On montait à plus de 1 000 kg alors que la capacité maximale était de 400 kg. »

Pendant deux ans et demi, Berty Le Kamit tente 11 traversées. « Parfois les vagues trop hautes retournaient le Zodiac, raconte le survivant. Une fois je me suis accroché à la corde du bateau pour ne pas le lâcher et heureusement, on avait un très bon nageur avec nous qui a aidé tout le monde à remonter. Ce jour-là, on a fait demi-tour car c'était trop dangereux. Une autre embarcation est partie plus tard et ils sont tous morts. »

Des retours à la case départ

Aux portes de Ceuta, l'enclave espagnole, la frontière consiste en une barrière de 6 m de haut de barbelés dont une partie se jette dans la mer. Elle est gardée de part et d'autre par des militaires armés. À ce stade du parcours, certains migrants choisissent de contourner le barrage à la nage, bravant les vagues à contre-courant. Beaucoup se noient. D'autres, comme Bertrand Sikadi, s'attaquent aux barbelés. « Pendant qu'on escaladait, les autorités marocaines nous lançaient des couteaux et nous frappaient, j'ai vu des crânes se faire fracasser. Le 17 septembre 2013, j'ai reçu un coup de machette à la main. Elle tombait presque. On était 2 000 à essayer de passer ce jour-là. Seule une centaine est rentrée en Espagne. »

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Les autres sont morts noyés, tués ou arrêtés. Chaque fois, les survivants sont ramenés en Algérie. Retour à la case départ. Ils passent plusieurs jours en cellule dans des conditions sanitaires déplorables avant de passer au tribunal. Berty Le Kamit évite chaque fois la condamnation. Il doit alors reprendre des forces, trouver de l'argent et recommencer le trajet interminable qu'il a déjà parcouru.

Jusqu'au jour où son Zodiac tombe sur un bateau de la Croix Rouge espagnole en pleine mer. Il est pris en charge pendant un mois avant d'être livré à lui-même. De Madrid à Bilbao, puis de Bordeaux à Paris, il enchaîne les petits boulots pour payer ses déplacements. Il récupère notamment tous les morceaux de métal qu'il trouve et les revend à un ferrailleur. Après la rue, il trouve finalement refuge chez un oncle éloigné au nord de Paris. Puis il rencontre sa compagne et emménage avec elle à Cergy en 2015. Deux ans plus tard, il obtient finalement ses papiers.

Un calvaire dont il ne s'est pas remis

S'il a réussi son pari incroyable, Bertrand Le Kamit refuse aujourd'hui d'aider quiconque à s'exiler comme lui. Il conseille plutôt à ses frères et sœurs de quitter le pays en règle, même si cela doit prendre des années avant de financer un billet d'avion ou d'obtenir un passeport. S'il est retourné chez lui en 2018, le trentenaire se dit depuis dans le viseur du gouvernement camerounais. Militant assumé, il aurait reçu des menaces de mort sur les réseaux sociaux.

Là-bas, il risque désormais la prison à vie. C'est pourquoi il n'a pu y retourner en 2019 après le décès de sa mère, dont il était très proche. Un déchirement dont il ne s'est pas remis. « Quand je pense à tout ce temps perdu où j'aurais pu profiter d'elle, à ma main qui a perdu sa sensibilité, je me demande si ça valait vraiment le coup… Psychologiquement, c'est très dur. J'ai souvent des images de sang qui me reviennent en tête, de ceux que j'ai vu mourir. Si un autre membre de ma famille veut prendre le même chemin que moi, je lui dis de m'oublier ! »

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