Après l’attentat du Bataclan, l’illustrateur Fred Dewilde «panse sa vie» sur scène

L’auteur aux deux BD sur l’enfer du 13 novembre et la reconstruction difficile qui s’ensuit racontera ses tourments sur scène le 1er octobre, au Forum de Vauréal, dans le Val-d’Oise.

 Vauréal, le 15 septembre. Fred Dewilde présentera son spectacle suivi d’un débat au Forum le jeudi 1er octobre à 20 heures.
Vauréal, le 15 septembre. Fred Dewilde présentera son spectacle suivi d’un débat au Forum le jeudi 1er octobre à 20 heures. LP/Julie Ménard

« Je me suis dit ça a commencé par une scène, ça doit finir par une scène. » L'idée lui est venue naturellement, alors qu'il extériorisait déjà ses démons sur le papier. Fred Dewilde, l'illustrateur de « Mon Bataclan et La Morsure », a retranscrit une partie de ses textes en spectacle vivant. Car c'est bien là tout son combat depuis ce soir du 13 novembre 2015 : vivre.

Jeudi 1er octobre, il présentera l'aboutissement de deux années de travail au public cergypontain, au Forum de Vauréal. «Panser ma vie», c'est l'interprétation d'un texte fort, dur, sombre, sur fond de musique rock composée par son ami Franck, alias Cap'tain Boogy. Lui aussi est un « ancien du 13 » comme ils s'appellent entre eux.

Un contexte actuel difficile à vivre

« Franck m'avait offert une place pour un concert au Bataclan en 2019, raconte Fred Dewilde. Il y retourne régulièrement, il en est capable. Moi, je suis ressorti de là comme si 130 mains sanglantes me tiraient vers elles. » Le cauchemar de cette nuit-là le hante encore chaque jour. « Je me réveille tous les matins avec le 13 et je me couche tous les soirs avec le 13. J'ai vécu trois ans à me battre contre mon envie de suicide. Il y a des fois où je me dis que j'aurais préféré y rester car c'est super dur de vivre avec. »

Le contexte actuel n'aide en rien : entre la médiatisation du procès de l'attentat contre Charlie Hebdo, que l'illustrateur s'efforce de ne pas suivre, et le climat anxiogène lié à la pandémie de Covid-19. « Je suis beaucoup plus stressable en ce moment avec tout ça, souffle ce grand gaillard de 53 ans. Après il y aura la commémoration puis un nouveau procès… Pour moi c'est insupportable, surtout de voir les politiques pleurer dessus alors que justement on n'a pas été soutenus. »

Monter sur scène, comme une petite victoire

Autrefois illustrateur dans le domaine médical, la vie de Fred Dewilde a basculé au Bataclan. Traumatisé, il perd son emploi et se sépare de la mère de ses enfants dans le sillon de sa dépression. Révolté par le manque de considération de la société française pour les « victimes collatérales de la géopolitique qui alimente le terrorisme », il regrette notamment le manque d'accompagnement psychologique pour les survivants.

Dans la fosse du Bataclan, Fred et Elisa tentent de survivre tandis que la mort regarde ailleurs.DR/Fred Dewilde
Dans la fosse du Bataclan, Fred et Elisa tentent de survivre tandis que la mort regarde ailleurs.DR/Fred Dewilde  

« La prise en charge est vraiment minime et vue ce qu'on a traversé, c'est assez insoutenable, décrit-il avec émotion. J'ai parlé avec d'anciens soldats, des femmes battues, des migrants et pour moi, il n'y a pas de distingo entre la souffrance des uns et des autres. Humainement, on a essayé de vous tuer de la manière la plus violente possible et le sentiment de peur est le même. La seule différence c'est le temps d'impact des événements. »

Alors le père de famille tente tant bien que mal de se relever seul. Le soutien, il le trouve surtout auprès des communautés de rescapés qui, comme lui, font encore régulièrement des cauchemars, dorment très peu la nuit, et sursautent à chaque bruit sourd. Sortir du lit, emmener sa fille à l'école, se déplacer de son domicile à Châtillon (Hauts-de-Seine) jusqu'à Vauréal, ou s'asseoir sur la scène du Forum sont de petites victoires. La perspective d'une nouvelle histoire d'amour l'aide aussi à remonter la pente.

«Socialement parlant, je me suis senti utile»

Tout comme ses ouvrages, dans lesquels il exprime toute la noirceur de ce 13 novembre. « Si je le pose en dessin, c'est que je peux l'accepter, reprend Fred Dewilde. Après la publication de ma première BD en 2016, j'ai eu beaucoup de retours de personnes qui se reconnaissaient dans mon ressenti. Permettre aux gens de constater qu'ils ne sont pas seuls à vivre les choses, ça m'a beaucoup aidé. Socialement parlant, je me suis senti utile. » Ses projets sont « des petites boules de lumière » qu'il savoure précieusement.

Les dessins de Fred Dewilde seront exposés au Forum pour l’occasion.DR/Fred Dewilde
Les dessins de Fred Dewilde seront exposés au Forum pour l’occasion.DR/Fred Dewilde  

Et c'est bien ça qui le motive à continuer. Avec « Panser ma vie », l'auteur raconte d'abord l'horreur. « Quand la porte du Bataclan s'est ouverte alors que les terroristes tiraient dans la fosse j'ai suivi la foule pour sortir. J'ai vu une jeune fille au sol, elle était blessée. »

Son instinct paternel prend le dessus, il se baisse pour l'aider. Mais Elisa ne peut pas bouger et la porte se referme. Fred Dewilde se couche à plat ventre dans une mare rouge. L'odeur du sang et de la poudre le surprennent encore régulièrement. Il restera deux heures ainsi à tenir la main de sa protégée en faisant le mort à côté d'un cadavre, espérant que ses assaillants ne le voient pas.

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Un hommage à Lionel, bénévole du Forum

« Pendant la deuxième partie du spectacle, il y a toujours un moment où je sors de la salle car ça me remue énormément, admet le survivant. Ça m'extériorise de ma propre histoire et ça me revient comme une balle. » Dans ce passage, l'actrice qui interprète ses lignes évoque l'après, le regard des autres, la solitude, les violences humaines.

Heureusement, la représentation se termine sur une note d'espoir. Car l'artiste veut que son public se questionne sur le rapport entre l'homme et ses actes, indépendamment des croyances religieuses. Un débat est même proposé ensuite pour ne pas laisser les gens repartir sans développer leur sens critique face à ce tableau lourd.

Pour Aurélie Vanden Born, programmatrice au Forum de Vauréal, « Panser ma vie » est aussi l'occasion de libérer la parole. « On a un bon vivier d'abonnés qui suivent le rock. Beaucoup d'entre eux étaient au Bataclan ce soir-là. Ce spectacle c'est une façon d'en parler, d'avoir une vision de ce que peut être la vie après. »

Pour ces amoureux de la musique, c'est aussi un hommage rendu à Lionel, le barman « bénévole historique » du Forum qui manageait aussi des groupes locaux. Décédé subitement en novembre 2016, il avait lui aussi survécu à la tuerie. « Il nous avait appelés quand il était caché dans les loges, se souvient Aurélie Vanden Born. Même s'il en est sorti vivant, il ne s'en est jamais vraiment remis… »

« Panser ma vie », jeudi 1er octobre à 20 heures au Forum, 95, boulevard de l'Oise à Vauréal. À partir de 15 ans. Tarif : 14 €. Réservations sur www.leforum-vaureal.fr