A la recherche des élèves perdus du confinement en Ile-de-France

Profs et directeurs se mettent en quatre pour retrouver les enfants qui n’ont plus donné signe de vie depuis le début du confinement. Focus à Paris, Sarcelles et Clichy-la-Garenne.

 Certains enseignants sont sans nouvelle de la moitié de leurs élèves (Illustration).
Certains enseignants sont sans nouvelle de la moitié de leurs élèves (Illustration).  LP/C.S.

Sa décision est prise. « Je vais y aller, il faut que je sache comment va Adam » (les prénoms des élèves ont été modifiés). Annie est directrice d'école à Paris. Depuis le début du confinement, pas un jour ne passe sans qu'elle ne tente de joindre les élèves les plus fragiles, une vingtaine de familles au total, dont celle d'Adam. Enfants placés en foyer, familles hébergées par le 115 ou précaires, sans accès aux moyens de communication téléphonique ou Internet.

« En Ile-de-France, parmi les 40 000 places en hôtel payées par le Samu social, 20 000 sont [occupées par] des gamins », détaillait en novembre dernier Eric Pliez, alors président du Samu social.

Depuis le début du confinement, selon le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, « entre 5 et 8% des élèves » ne donnent pas de signe de vie à leurs enseignants, avec ce « grand risque » que la situation actuelle creuse les inégalités. « Il faut trouver des solutions pour toucher ces familles, leur distribuer du matériel et leur expliquer comment s'en servir », propose Béatrice Marie de la FCPE (Fédération des conseils de parents d'élèves) Ile-de-France.

Mais pour cela, encore faut-il établir le contact. « Tous les jours on appelle mais ça ne répond pas, peut-être qu'ils n'ont plus de forfait téléphonique », présume Annie. Comment attendre dans ce cas un retour de mail aux devoirs donnés ? « On nous parle de continuité pédagogique mais il y a un écart phénoménal ! Même avec nos propres mômes on galère, alors avec ces gamins déjà fragiles, sept semaines de confinement, ça veut dire qu'on les perd », se désole Annie, la gorge serrée.

La directrice apporte à manger et des devoirs

Elle a même décidé d'aller physiquement voir les familles dont elle a l'adresse, comme celle d'Adam, qui « par chance n'a pas de digicode » pour leur apporter un sac de nourriture, des devoirs, des feuilles, des stylos et vérifier que les enfants vont bien. D'abord ça. Et s'il faut surmonter la barrière de la langue, il y a toujours un copain pour faire la traduction, comme auprès de cette maman en hôtel social avec son fils. Un premier rendez-vous manqué. La maman ignorait qu'en France, on changeait d'heure le 29 mars, même en pleine crise sanitaire.

Directrice et maîtres se relayent pour appeler chaque semaine et parler aux enfants qui ont le téléphone. « C'est important de parler systématiquement aux enfants, et pour ceux qui le souhaitent on demande aux copains d'appeler aussi », explique Annie qui décrit des enfants « bouleversés » de la voir débarquer, et des parents presque aussi émus qu'elle.

Le mail désespéré de la maternelle

A Paris, Sarcelles (Val-d'Oise) ou Clichy (Hauts-de-Seine), l'histoire se répète… Dans une école maternelle de Clichy, en début de semaine, une institutrice s'est alarmée dans un mail envoyé aux parents. « Vous êtes malheureusement nombreux à ne me donner aucune nouvelle », regrette-t-elle avant de transmettre son numéro de téléphone portable personnel.

« Il y a une véritable fracture sociale », se désole un prof de collège parisien, où il a bien fallu deux semaines pour tenter de joindre une soixantaine d'élèves qui avaient disparu des radars. Au lendemain de l'annonce du confinement, le collège avait fait le point pour savoir quel élève avait Internet. « Des élèves ont dit oui, reprend ce prof, mais il suffit que ce soit sur le téléphone portable du papa, taxi, chauffeur livreur, qui travaille en journée, ou que ça passe par le free wifi, complètement saturé, pour qu'ils ne puissent pas se connecter. »

Au bout du fil, l'angoisse des élèves et des parents

Alors profs et CPE se sont relayés, chaque jour, pour appeler. « On essaye de voir qui a une imprimante, qui n'en a pas, qui peut se connecter, comment régler le problème, mettre en relation l'élève avec son AVS (auxiliaire vie scolaire)… indique un autre, mais on doit aussi gérer notre vie de famille, l'école à la maison, la maladie. »

Les échanges téléphoniques durent parfois longtemps. « Parfois 15, 20 minutes, reprend le premier. On parle du virus, de l'école… On entend l'angoisse des enfants, celle des parents… Quand l'école va reprendre, après le confinement, ils vont être cabossés ».

Même mobilisation à Garges-lès-Gonesse (Val-d'Oise) ou dans un collège REP+ (réseau d'éducation prioritaire) les « 700 familles ont été appelées ». « On a recensé celles qui n'avaient ni Internet, ni téléphone… Pour certaines, l'établissement a été ouvert pour qu'elles puissent venir chercher des documents pour travailler à la maison. Pour d'autres, les devoirs ont été envoyés par courrier. » Mais pas question de surcharger les élèves d'exercices maison.

Sans nouvelles de 60 élèves

A quelques kilomètres de là, à Sarcelles, dans un des deux lycées de la ville, certains professeurs ne savent plus quoi faire. « J'ai quatre classes de 30 élèves chacune en filière professionnelle. Depuis le début du confinement, j'ai 15 élèves par classe dont je n'ai plus du tout de nouvelles alors que la majorité était assidue en cours, insiste l'enseignante. C'est silence radio. Aujourd'hui, c'est comme si je n'avais plus que deux classes », souffle-t-elle.

Jean-François Gay, de la FSU Ile-de-France et professeur au lycée à Clichy, rencontre la même problématique. « C'est beaucoup une question sociale. Pour les élèves de milieu plutôt favorisé, je n'ai pas de problème. Les autres, j'arrive à en joindre très peu, à peine la moitié. »

«Je travaillais sur mon téléphone»

Mina, de Sarcelles, fait partie de ces élèves fantômes. « Au début j'essayais de m'accrocher, mais c'est très compliqué, reconnaît la jeune fille de 16 ans, en première. Je n'ai pas d'ordinateur, alors je travaillais sur mon téléphone mais c'est galère. J'avoue, j'ai lâché la deuxième semaine. Mais je vais me reprendre », promet-elle.

Nos articles sur le coronavirus

*Prénom modifié