Voile : Bernard Moitessier, le champion légendaire qui a refusé de rentrer au port

Le 18 mars 1969, alors qu’il s’apprête à gagner la première circumnavigation en solitaire et sans escale, le marin écrivain décide de ne pas remonter vers l’Europe et ses «faux dieux». Il continue sa «longue route» vers le Pacifique. Récit.

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 Devenu une légende, Bernard Moitessier (ici le 10 mars 1969)  fait toujours rêver les amoureux des océans.
Devenu une légende, Bernard Moitessier (ici le 10 mars 1969) fait toujours rêver les amoureux des océans. Keystone/Hulton Archive/Getty Images

Charlie Dalin, Boris Herrmann, Louis Burton, Thomas Ruyant ou Yannick Bestaven… Jusqu'au bout, la 9e édition du Vendée Globe aura ménagé un suspense aussi ébouriffant qu'un Force 10 dans l'Atlantique. Avec ce finish au sprint prévu ce mercredi soir aux Sables-d'Olonne (Vendée), comment ne pas penser à la première grande course autour du monde sans escale et en solitaire, ancêtre du Vendée, entre 1968 et 1969?

Cette course qui ne s'est jamais vraiment terminée, elle a un nom, le Golden Globe challenge ; un vainqueur officiel (en 312 jours), l'Anglais Robin Knox-Johnston ; et une légende au long cours : le Français Bernard Moitessier (1925-1994), un nom qui fait toujours rêver les amoureux des océans. On dirait un vieux yogi, avec sa barbe hirsute, son corps d'ascète amaigri par les mauvais repas, et ses cheveux tels un curieux maquis de boucles au-dessus du crâne. Bernard Moitessier ne s'est pas « savonné » depuis cinq mois mais ça ne le « gratte » pas, alors… Et puis il se sent si bien, seul avec Joshua, dont la coque en acier rouge a jusque-là vaillamment résisté à trois océans.

Bernard Moitessier arrive, barbu, à Tahiti le 25 juin 1969 pour sa première escale en dix mois. /AFP
Bernard Moitessier arrive, barbu, à Tahiti le 25 juin 1969 pour sa première escale en dix mois. /AFP  

Mardi 18 mars 1969. Debout sur son bateau, il distingue maintenant les maisons du Cap (Afrique du Sud) qui scintillent dans l'aube. C'est ici, au large des côtes sud-africaines, qu'il a décidé de rompre les amarres pour de bon. Le marin de 43 ans rebouche le jerrican bourré de lettres pour ses proches, de bobines de film, de minicassettes audio, et de son journal de bord consigné sur pellicule photo. S'il disparaît en mer, son éditeur, Jacques Arthaud, aura au moins de quoi écrire à sa place le récit de son périple. Et sa famille sera à l'abri, songe-t-il, certain que sa femme Françoise et ses enfants « comprendront » son choix.

«Malade à l'idée de regagner l'Europe»

En est-il si sûr ? Pendant des jours et des nuits, une fois franchi le redoutable cap Horn, le 5 février, il s'est torturé les méninges. Remettre le cap au nord, remonter vers Plymouth (Angleterre) et boucler son tour du monde en probable vainqueur ? Ou repartir vers le lointain Pacifique, pour prolonger son face-à-face avec les flots.

« La nuit dernière a été trop pénible. Je me sentais vraiment malade à l'idée de regagner l'Europe […] Je n'en peux plus des faux dieux de l'Occident toujours à l'affût comme des araignées, qui nous mangent le foie, nous sucent la moelle. Et je porte plainte contre le Monde Moderne, c'est lui, le Monstre. Il détruit notre terre, il piétine l'âme des hommes », s'épanchera-t-il plus tard dans « La longue route » (*), sublime évocation de son odyssée. Non, le voyage n'est pas fini : « la mer me dit des choses que je commence à comprendre maintenant. Je veux aller plus loin », écrit-il encore. Tahiti ou les Galapagos ? On verra bien…

Quand sa décision de ne pas rentrer a été prise, au beau milieu de l'Atlantique sud, il lui a fallu en prendre une autre : poursuivre sans rien dire, ou se signaler au monde avant de remettre les voiles ? Va pour la seconde option, petite concession à sa « liberté ». Au moins Françoise sera-t-elle soulagée de savoir qu'il est vivant, paré à continuer son rêve. Dans ce rêve, elle n'a pas vraiment sa place.

Le 22 août 1968, quand Joshua a quitté Plymouth, ses larmes avaient coulé. « Puisque je te dis qu'on se reverra bientôt, qu'est-ce que c'est que huit ou neuf mois dans une vie, ne me flanque pas le cafard dans un moment pareil ! » lui avait-il jeté à la figure. Dans son livre, il aura des mots plus apaisés mais tout aussi égoïstes : « C'est une carte bien lourde à porter, ce besoin de rassurer la famille et les amis. La raison me crie de jouer seul, seul, sans m'encombrer des autres », professe l'individualiste.

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Ce 18 mars, son jerrican est prêt, son haut-parleur à piles aussi. Reste à trouver le messager. Avec un miroir qu'il fait rayonner au soleil, il hèle une vedette du port, et y balance son bidon étanche. À remettre au consulat de France du Cap, précise l'ermite au matelot qui le réceptionne. A-t-il des nouvelles des autres concurrents, partis comme lui faire le tour du monde en solitaire ? Moitessier s'inquiète surtout pour ami Loïck Fougeron, et plus encore pour Nigel Tetley, dont le trimaran lui semble si fragile. Quatre se sont fait « étendre », lui répond le Sud-Africain. Lesquels ? Zut, il n'a pas retenu les noms.

Une course ? «Une insulte à la mer !»

Dans la baie du Cap, Bernard Moitessier aperçoit un pétrolier britannique qui a jeté l'ancre. C'est au lance-pierre qu'il expédie un message à câbler au Sunday Times qui a initié le Golden Globe Challenge. Le tube métallique atterrit dans la passerelle du premier coup ! « Cher Robert (patron de la course) commence le petit mot, le Horn a été arrondi le 5 février et nous sommes le 18 mars. Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi, pour sauver mon âme. »

Voile : Bernard Moitessier, le champion légendaire qui a refusé de rentrer au port

En abandonnant la course, il ne renonce pas seulement aux lauriers de la victoire qui l'attend en Angleterre. Il s'assoit aussi sur 5 000 livres (environ 70 000 euros aujourd'hui). Clin d'œil de l'histoire : c'est en apprenant que Moitessier et un autre navigateur, Bill King, projetaient d'accomplir un tour du monde sans mettre pied à terre et en solo, que l'hebdomadaire britannique eut l'idée d'en faire une épreuve sportive.

Devant cette proposition « grotesque », Bernard s'était cabré. Une « insulte à la mer ! », avait-il tempêté… avant de se raviser, rattrapé par des impératifs plus terre à terre. Le besoin d'argent. Après tout, prendre le départ ne l'empêcherait pas de réaliser cette « course au bout de soi-même ». Ni d'écrire un nouveau livre, dans le sillage du « Vagabond des mers du sud », joli succès d'édition en 1960. « Ce n'est pas pour dépasser les autres que je voudrais tracer ce long sillage. C'est parce qu'il exerce sur moi une formidable fascination », confesse-t-il dans la revue Bateaux avant le départ.

Sans matériel radio

Si Moitessier relève le défi du Golden Globe, il refuse d'embarquer du matériel radio qui alourdirait Joshua et pèserait sur la « tranquillité » de son barreur. C'est donc au lance-pierre, au gré de ses rencontres sur l'océan, qu'il postera des nouvelles. Le plan de course est assez simple : boucler un tour du monde en croisant les trois grands caps de l'hémisphère sud : Bonne Espérance (Afrique), Leeuwin (Australie) et Horn (Amérique) sans toucher terre et sans assistance.

Etonnamment à l'époque, le départ peut se faire de n'importe quel port d'Angleterre et tous les concurrents ne partent pas en même temps : entre le 1er juin et le 31 septembre 1968. Le premier arrivé héritera d'un globe doré, le plus rapide recevra un chèque de 5 000 livres.

Neuf concurrents sont en lice : six Anglais, deux Français et un Italien. Moitessier s'élance le 22 août sur son fidèle Joshua, ketch aussi solide que rustique : une coque en acier, avec des mâts taillés dans des poteaux télégraphiques et des câbles PTT en guise de haubans ! Le Français est l'incontestable favori de cette compétition pionnière, où certains n'ont encore jamais affronté le grand large !

Les semaines passent, entre calme plat et coups de tabac. Bonne Espérance est franchi le 20 octobre, puis c'est l'océan indien, « le plus sauvage des trois ». Il bricole, nourrit les oiseaux quand il en voit, filme la mer, scrute les redoutables icebergs, s'adonne au yoga. Comme de plus en plus d'adeptes en cette fin des années 1960, Moitessier est pétri de sagesse orientale. Elle l'infuse depuis son enfance passée dans l'Indochine française, auprès d'un père entrepreneur. C'est avec ses copains vietnamiens, sur des jonques en bambou, qu'il s'est d'abord fait le pied marin avant de partir pour ses premières virées dans le golfe de Siam. Et d'affronter ses premières tragédies : l'invasion en 1940 de l'Indochine par le Japon, son père emprisonné, le suicide de son frère cadet, rongé par le remords d'avoir tué un ami d'enfance vietnamien dont la guerre avait fait un ennemi.

«Dieu que je suis bien ici, pas pressé de rentrer»

Il y pense sans doute en passant au large de Saïgon, début décembre 1968. Son esprit de compétition, s'il a jamais existé, s'est totalement englouti dans le sillage de Joshua. L'épreuve est désormais pour lui un horizon mystique. En approchant du second cap austral, au sud-ouest de l'Australie, il note sur son journal de bord : « Dieu que je suis bien ici, pas pressé de rentrer. » Même quand il s'inquiète des autres, ses amis en mer ou sa famille à terre, il philosophe : « Pourtant je suis joyeux, tout seul sur mon bateau. Le temps a changé de dimension. » ou encore : « La solitude qui fait mal, je l'ai rencontrée dans la foule à Paris, jamais en mer », écrira-t-il plus tard.

C'est un ainsi que chemine peu à peu son refus d'arriver où il est attendu. Son abandon au lance-pierre, le 18 mars 1969 au large de Bonne Espérance, déclenche une onde de choc sur la terre ferme. À Londres, le Sunday Times, se déclare « abasourdi » et peine à y croire : « Le fait que Moitessier ait eu soin d'avertir l'équipe de la vedette qu'elle devait se tenir à distance du Joshua et ne lui porter aucune assistance, semblerait indiquer que le navigateur français continue d'observer scrupuleusement les règles de la course. »

Françoise, elle, croit d'abord à un canular. Mais s'emporte contre les organisateurs du Golden Globe qui ont cru bon de lancer un appel à Moitessier, au nom de sa femme, pour qu'il revienne dans le jeu. Même si elle a mal, elle connaît trop bien son mari et sa soif de liberté.

Dix mois seul en mer

Elle ne se trompe pas. « Je sens une grande paix, une grande force en moi. Je suis libre. Libre comme je ne l'ai jamais été », s'enivre-t-il en filant vers l'Indien et le Pacifique. Dans la Longue route, il écrit : « La terre s'éloigne. Et maintenant, c'est une histoire entre Joshua et moi, entre moi et le ciel, une belle histoire à nous tout seuls, une grande histoire d'amour qui ne regarde plus les autres. »

Mais il faut bien revenir un jour, se ravitailler, se reposer, embrasser ses proches. Mais pas en Europe, non. Après avoir franchi Leeuwin une seconde fois, il met le cap sur Tahiti. Malgré plusieurs chavirages, Joshua semble plus en forme que Bernard lorsque les deux compagnons de route accostent à Papeete le 21 juin 1969, trois mois et 70 000 km après son brusque détour. Il a accompli un tour du monde et demi, le plus long périple marin jamais réalisé en solitaire.

*«La longue route», de Bernard Moitessier, publié en 1971 (éditions Arthaud, 20 € ou J'ai lu en format poche, 8,90 euros).