«Vince m’influence encore» : comment Fred Fugen, des Soul Flyers, a surmonté la mort de son alter ego

Après l’accident mortel de son « frère de cœur », le spécialiste du wingsuit raconte comment il a composé avec la disparition de son complice Vince Reffet et annonce poursuivre l’aventure.

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 Fred Fugen a perdu Vince Reffet (en arrière-plan), son binôme depuis vingt ans, dans un accident mortel lors d’un entraînement de Jetman à Dubaï.
Fred Fugen a perdu Vince Reffet (en arrière-plan), son binôme depuis vingt ans, dans un accident mortel lors d’un entraînement de Jetman à Dubaï.  LP/Philippe Lavieille

« Je suis désolé, je suis un peu déphasé à cause du décalage horaire… » Fred Fugen, 41 ans, a pourtant bonne mine avec son teint hâlé. Rentré la veille de dix jours de vacances en Guadeloupe, le membre des Soul Flyers, spécialiste du wingsuit (vol en combinaison ailée), avait besoin de se ressourcer auprès de ses amis insulaires, après le dramatique événement qui l'a touché il y a un peu plus de deux mois.

Le 17 novembre, le Haut Savoyard perdait Vince Reffet, son binôme depuis vingt ans, victime d'un accident mortel lors d'un entraînement de Jetman à Dubaï. Pour la première fois depuis le drame, il se livre sans détour et avec pudeur sur la période qui a suivi, sa vie sans son complice et alter ego — « Il m'influence encore » confesse-t-il — et ses projets.

Que vous a apporté ce voyage dans les Antilles ?

FRED FUGEN. Beaucoup de bien. Avec mon épouse, on est partis voir des amis très proches à Saint-François. J'en avais envie depuis l'accident et c'était le bon moment. Nous avons passé plusieurs jours sur un catamaran, fait du kitesurf, du parachutisme… On a fait un saut au-dessus de la Pointe des Châteaux, comme lors des 30 ans de Vince, pour lui rendre hommage. Le ciel était couvert hormis le bout de l'île illuminé comme par magie par le soleil…

Ce n'était pas le premier hommage ?

Non. La cérémonie a eu lieu le 28 novembre, à La Clusaz (Haute-Savoie), avec les familles et quelques amis. On a dispersé ses cendres à cet endroit qu'il aimait tant. Je me souviens qu'il faisait aussi très beau dans la montagne ce jour-là.

Quel type de relation aviez-vous avec Vince ?

Il était mon frère de cœur, mon meilleur ami… Notre relation était entière, rare, et aussi très saine par sa complémentarité. On était capables de savoir ce que l'autre pensait sans se parler. En vingt ans, on n'est pas restés plus de trois semaines sans se voir. Même en vacances chacun de son côté, on s'appelait tous les deux jours pour donner de nouvelles idées.

Qu'avez-vous fait les deux derniers mois ?

Je me suis mis en tête de finir tous les projets qu'on avait prévus. On échangeait beaucoup avec Vince alors j'ai pris un papier et écrit toutes nos idées. La liste était tellement importante que je me suis dit en posant le stylo : « Putain, il y a du taf ! » J'étais aussi en plein déménagement et dans les cartons. Certains m'ont dit que je pourrais faire un break de plusieurs mois mais ce n'est pas dans ma nature. Il fallait que je reste occupé.

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Avez-vous pensé à tout arrêter ?

Non. J'ai rapidement su que je revolerai. C'était la veille de la cérémonie de dispersion des cendres à la Clusaz (Haute-Savoie). On est partis au feeling à plusieurs en randonnée, et j'ai sauté avec trois potes aux Dents de Lanfon au-dessus d'Annecy, à l'endroit même où on avait volé avec Vince deux mois avant son accident. J'ai mis son casque, on a plané. Nos familles nous attendaient en bas. Il y avait beaucoup d'émotions différentes. C'est dur de mettre des mots…

Où en est votre deuil ?

J'ai commencé à travailler dessus. Quand Vince est parti, on a tous pris une énorme claque. Il avait énormément d'énergie et je me nourrissais de cette force. En cas d'abattement, elle m'aidait à garder la motivation pour avancer. D'une certaine manière, Vince m'influence encore pour certaines décisions. J'ai aussi suivi des séances d'hypnose et de luminothérapie qui m'ont fait beaucoup de bien.

Il y a eu beaucoup de solidarité après le drame. Dans quelle mesure cela vous a-t-il aidé ?

Cela m'a fait chaud au cœur. Les amis, l'équipe, nos partenaires, tous ont répondu présent. J'ai aussi été inondé de plusieurs centaines de messages, tous profondément respectueux. Les premières semaines, j'étais complètement dépassé et je n'ai pas eu le temps de répondre à tout le monde. Je m'en excuse.

LP/Olivier Corsan
LP/Olivier Corsan  

Avez-vous changé personnellement ?

Disons que je vois certaines choses différemment. On a la chance de vivre de notre passion. C'est humain d'avoir des projets, mais il ne faut pas oublier de profiter des moments simples, et aussi savoir se déconnecter. Je vais faire en sorte de l'appliquer. Mon discours sur la mort n'a en revanche pas changé. Vous savez, j'ai grandi dans le parachutisme. Les risques sont là et notre métier est de tout faire pour les limiter.

Les Soul Flyers existent-ils encore ?

C'est ce que je souhaite. Notre binôme était unique. Les SF, c'est un état d'esprit qui était là avant nous et qui existe encore. Mon but est d'utiliser ce qu'on a créé et de l'enrichir. Et puis ce n'est pas mon trip d'être seul, l'équipe et les partenaires sont toujours là. OK, ce sera différent, il y aura de l'émotion à chaque fois, mais on continuera à partager ensemble des beaux moments en l'air, dans des beaux endroits.