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Vendée Globe : Clarisse Crémer, navigatrice nouvelle vague

Diplômée de HEC, la navigatrice quasi débutante sera l’une des six femmes engagées dans le tour du monde en solitaire. A 30 ans, elle incarne cette génération de marins qui aiment partager avec le public à travers notamment des vidéos hilarantes.

 Skippeuse des temps modernes, Clarisse Crémer est en train de faire basculer la voile dans une nouvelle ère.
Skippeuse des temps modernes, Clarisse Crémer est en train de faire basculer la voile dans une nouvelle ère.  Reuters/Stéphane Mahe

La valise est quasi bouclée. « Des vêtements pour tous les types de temps, la trousse de toilette avec la crème qui va bien pour les boutons aux fesses, si tu l'oublies, ça peut vite te pourrir la vie. » Clarisse Crémer éclate de rire.

Samedi, la navigatrice née à Paris il y a trente ans rejoindra les Sables-d'Olonne d'où sera donné, le 8 novembre, le départ du Vendée Globe, le tour du monde en solitaire et sans escale.

Galette et Saucisse, les deux moutons d'Ouessant adoptés pour s'occuper de la pelouse de la petite maison de Locmiquélic (Morbihan) ont été confiés à des amis. « On fait désormais tondeuse partagée ! » Tanguy, qu'elle a épousé cet été, gère les playlists. « Il prend son rôle de femme de marin très à cœur, plaisante Clarisse. Il m'a préparé des petits cadeaux pour mon anniversaire et pour Noël. Ça me fait bizarre de me dire que je ne serai pas là pour les fêtes de fin d'année. Tanguy va continuer sa vie à terre, le seul truc embêtant pour lui, c'est l'idée qu'on soit séparés pendant trois mois. Et ce n'est pas comme si je partais bronzer aux Bahamas ! »

« Je suis un mari compréhensif, sourit à son tour Tanguy Le Turquais, marin également. Elle m'a demandé de l'épauler jusqu'à son départ, j'ai mis ma vie professionnelle entre parenthèses, je suis juste là pour elle. »

La navigatrice détonne sur les pontons. « Elle représente cette nouvelle génération de marins qui racontent ce qu'ils vivent, estime Ronan Lucas, directeur du Team Banque populaire. Elle le fait avec talent et surtout, elle nous fait rire. » En 2017, les vidéos dans lesquelles la jeune femme, alors en quête de sponsors, se mettait en scène ont tapé dans l'œil du boss. « Avec mes enfants, on regardait en se marrant », se souvient Ronan. A l'époque, Banque populaire était lancé dans l'aventure des maxi-trimarans, ces nouveaux ovnis des mers fonçant à 90 km/h.

En novembre 2018, Armel Le Cléac'h casse son bateau et chavire au large de l'Espagne, le programme connaît un coup d'arrêt. La communication du sponsor également. « La reconstruction du bateau durant deux ans, nous avons opté pour un programme Vendée Globe en parallèle, raconte Sabine Calba, directrice du développement chez Banque populaire. On a eu envie de raconter autre chose, avec quelqu'un de jeune, qui entreprend et qui touche le grand public. Nous sommes la banque des entrepreneurs, celle qui a le goût du challenge. »Benjamin Maitre, responsable du sponsoring, ajoute : « Une créatrice de start-up, âgée de moins de 30 ans, qui a fait HEC et qui communique super bien… C'était presque une évidence de s'allier à elle. »

«On a rencontré les décideurs, on leur a dit : regardez cette fille, elle est juste géniale»

Au moment de chercher un skippeur, il s'est également souvenu des vidéos de Clarisse. « Avec Ronan, on a pensé à elle tout de suite », poursuit-il. « On a rencontré les décideurs, on leur a dit : Regardez cette fille, elle est juste géniale, se souvient Ronan Lucas. Tout le monde a accroché. Seulement, je n'en avais encore même pas parlé à Clarisse… »

La rencontre a eu lieu quelques jours plus tard, dans un hangar de la base de Lorient. « Je lui ai dit : Assieds-toi, tu vas être surprise … » « Un projet Vendée Globe, il m'a fallu quelques heures pour intégrer », se souvient Clarisse, qui n'avait alors jamais vraiment navigué en solitaire. « Elle est rentrée à la maison en me disant : Non je ne peux pas, se souvient son mari. Je lui ai dit qu'il n'était pas question qu'elle refuse! » D'autant qu'être au départ du Vendée Globe demeure le grand rêve de Tanguy. « J'y pense depuis que je suis tout petit. Pour Clarisse, c'était inimaginable, donc elle n'en a même jamais rêvé. Mais il n'y a aucune jalousie, ce tour du monde est une opportunité pour elle, pour nous. »

«Une créatrice de start-up, âgée de moins de 30 ans qui communique super bien… C’était presque une évidence de s’allier à elle », résume son sponsor./BPCE/J. Lecaudey
«Une créatrice de start-up, âgée de moins de 30 ans qui communique super bien… C’était presque une évidence de s’allier à elle », résume son sponsor./BPCE/J. Lecaudey  

« En quelques mois, Clarisse est passée d'un bateau de 6 m pour la mini-transat à un de 18 m pour un tour du monde », résume Ronan Lucas. « Un ticket d'or pour la chocolaterie », sourit la skippeuse, en référence au film de Tim Burton Charlie et la chocolaterie.

Formée et bizutée par Armel Le Cléac'h

A Lorient, c'est Armel Le Cléac'h — le skippeur maison, cloué au sol depuis que son maxi est en reconstruction — qui se charge de la formation. « Il l'a prise sous son aile, en lui imposant un rythme de champion », sourit Ronan Lucas. « J'étais le petit truc qu'il n'avait pas prévu. Il faut être honnête, ça a dû peut-être le faire chier de se dire qu'il allait faire du vieux bateau avec moi, analyse Clarisse. Il n'a pas pris son tableau blanc avec des feutres pour me faire un cours théorique. Armel, ce n'est pas non plus le mec qui te prend par l'épaule en te disant : Viens, je vais m'occuper de toi. Ça se fait sur le tas. Il faisait un peu sa vie sur le bateau, il fallait que je m'adapte. Du coup, c'était hyper sain. » Ensemble, l'hiver dernier, ils s'engagent sur la Transat Jacques Vabre. « Le champion d'une rigueur absolue et la petite jeune un peu fofolle qui papillonne, elle se faisait parfois engueuler », rit Ronan Lucas.

« Armel me laissait faire les trucs un peu pourris, je pataugeais. A la fin, il m'a avoué qu'il s'était clairement mis en mode bizutage. » Au contact du dernier vainqueur du Vendée Globe, Clarisse Crémer a appris en version accélérée. « Par son envie, par sa fougue, elle a embarqué tout le monde, s'enthousiasme Ronan Lucas. C'est aussi une sacrée compétitrice, qui attaque, le couteau entre les dents. Lors de la Vendée-Arctique (NDLR : qui s'est déroulée en juillet dernier), Armel, qui n'est pourtant pas très bavard, m'appelait pour me dire : Tu as vu la petite, elle se débrouille bien. » « Au contact de l'équipe, moi qui n'avais pas spécialement confiance en moi, j'ai appris à avoir de l'ambition », avoue Clarisse. De l'ambition, sans la pression du résultat.

La jeune femme se prépare physiquement et mentalement : «Tous les marins en solitaire savent qu’on passe par des états mentaux très variés, violents, sombres ou joyeux.» / BPCE/Vincent Curutchet
La jeune femme se prépare physiquement et mentalement : «Tous les marins en solitaire savent qu’on passe par des états mentaux très variés, violents, sombres ou joyeux.» / BPCE/Vincent Curutchet  

« Pour la première fois, on assume le fait de ne pas avoir un projet vainqueur, de ne pas être dans la performance, souligne Benjamin Maitre. Avec Clarisse, qui a une personnalité plus expansive, on s'adresse à un public plus large. On raconte une histoire, parce que c'est notre rôle en tant que sponsor, mais c'est une navigatrice accomplie qui va faire le tour du monde. Le Vendée Globe, ce n'est pas une histoire de com, c'est avant tout une compétition. » Le milieu n'a pas forcément été tendre avec la jeune femme, plutôt novice puisqu'elle n'a réellement commencé la voile qu'en 2015. « Le pourquoi pas moi est humain, sourit Clarisse. Certains aiment le respect des traditions, le fait qu'il faille grimper les échelons petit à petit… » Elle n'est pas dupe. « On ne sait jamais trop ce qui se dit derrière notre dos, mais les skippeurs sont bienveillants. Les critiques viennent davantage des spectateurs, ceux qui ont une image de ce que doit être un marin. Alors oui, ça arrive qu'on dise que je suis là juste parce que je sais sourire. Certains commentaires ne sont pas agréables à entendre, on se permet des jugements, c'est un trait de la nature humaine avec lequel j'ai beaucoup de mal, mais finalement je m'en moque. »

«C'est parce que j'ai fait des vidéos qui ont marché que je suis là»

« Souvent les navigateurs viennent démarcher les sponsors avec leur dossier sous le bras, cette aventure avec Clarisse, on l'a écrite ensemble, insiste Sabine Calba. Nous n'avons pas fabriqué une navigatrice, nous avons donné une chance à quelqu'un qui le méritait. »

« La communication fait juste partie du jeu, tempère Clarisse. Et c'est parce que j'ai su communiquer, parce que j'ai fait des vidéos qui ont marché que je suis là. » « Elle n'a rien volé à personne, cingle Ronan Lucas. Clarisse s'est créée toute seule, on l'a juste repérée. Si elle n'avait été qu'une communicante, on ne serait pas allé là chercher. »

Skippeuse des temps modernes, Clarisse Crémer est en train de faire basculer la voile dans une nouvelle ère. « Elle est solaire, elle a cette façon de raconter des histoires qui fait que les gens s'identifient à elle », souligne Benjamin Maitre. « Surtout elle ose dire les choses, ce qui peut, parfois, être déroutant », rit Ronan Lucas, qui se souvient des premières navigations de sa protégée. « Elle était malade, on était tous inquiets et ça a fini par passer. On connaît tous des marins qui ont le mal de mer, mais ils ne l'avouent pas. Clarisse, elle, elle est capable de tout dire, de façon très cash. » La jeune femme est plutôt sans filtre. « Bien sûr que j'ai la trouille, bien sûr qu'il y a un risque pour ma vie. Plusieurs fois je me suis posé la question : Suis -je assez solide pour ne pas faire n'importe quoi et ne pas me mettre en danger ? L'une des premières choses que j'ai dites à Ronan, c'est : Si tu m'assures qu'il ne m'arrivera rien, je signe de suite ! »

Lorient (Morbihan), le 25 septembre. Clarisse Crémer, qui rentre ici d’un entraînement, n’a réellement commencé la voile qu’en 2015./BPCE/Yvan Zedda
Lorient (Morbihan), le 25 septembre. Clarisse Crémer, qui rentre ici d’un entraînement, n’a réellement commencé la voile qu’en 2015./BPCE/Yvan Zedda  

Depuis quelques jours, elle n'échappe plus au quart d'heure d'angoisse quotidien. « La petite montée de stress d'avant-course, sans doute. Et puis ça passe. » Une coach en entreprise l'aide « pour la gestion de mon cas à terre », un préparateur mental s'occupe du reste. « Tous les marins en solitaire savent qu'on passe par des états mentaux très variés, violents, sombres ou joyeux. J'ai besoin d'aide pour essayer d'être la plus solide possible… » Les romans d'Alexandre Dumas ou de Ken Follett l'accompagneront dans son périple. « Des milliers de pages faciles à lire qui permettent de s'évader. Lors de ma première sortie en solitaire, j'avais emmené la Tache, de Philip Roth, ça parlait de suicide, ce n'était pas une super idée ! »

Sa rencontre avec Tanguy Le Turquais il y a dix ans a «fait switcher» sa vie

Rien ne prédestinait la spécialiste de marketing, qui gamine se rêvait boulangère, à tenter ce tour du monde de quatre-vingt-dix jours, elle qui déteste tant être seule à terre. « J'ai longtemps suivi le fil de ma vie, sans jamais avoir besoin de prendre des décisions. J'étais bonne élève dans un beau collège, j'ai fait une prépa, je l'ai réussie, alors j'ai intégré une bonne école. J'ai grandi à Saint-Cloud, pendant les vacances, mes grands-parents m'inscrivaient dans un club de voile. » Elle éclate encore de rire. « J'adore en rajouter, c'est très cliché en fait. »

Sa rencontre avec Tanguy Le Turquais il y a dix ans a « fait switcher » sa vie. « C'est lui qui m'a fait découvrir la Bretagne et la course au large. La voile a été un lâcher-prise. » La voilà qui s'échappe. « Le Vendée Globe est un drôle de paradoxe. Le matin, tu es sous les projecteurs, et le soir même du départ, tu es toute seule dans ton coin, avec ton bateau et tes galères. Je sais que par moments je vais hurler au ciel : Mais qu'est-ce que je fous là ? Ça fait partie de ce qu'on vient chercher. Il y a le côté aventure mais aussi ce truc de se dire : Oui, je vais avoir des coups durs, mais je vais réussir à les surmonter. Et puis, on ne fait pas de la course au large pour être dans la lumière mais pour partager des aventures, ça donne du sens à ce que tu fais. »

« Si je devais résumer Clarisse en un mot, ce serait étonnante, souligne Tanguy. Oui, j'ai peur pour elle, j'en fais parfois des cauchemars, je me dis que s'il lui arrive quelque chose, je ne pourrai rien faire pour l'aider, mais qu'est-ce qu'elle me bluffe ! »

BIO EXPRESS

Née le 30 décembre 1989 à Paris.

2013. Diplômée de HEC.

2017. Elle gagne avec Erwan Le Draoulec la Mini-Fastnet.

2017. Lauréate de la Transgascogne.

2019. Elle passe professionnelle et termine 29e de la Solitaire du Figaro

2019. 6e dans la classe Imoca avec Armel Le Cléac'h de la Transat Jacques-Vabre