FFT : dandy bosseur, fonceur manichéen… qui est Gilles Moretton, le nouveau patron ?

Ancien n° 65 mondial, chef d’entreprise et dirigeant du club de basket de l’Asvel, Gilles Moretton, retraité de 63 ans, accède ce samedi à la présidence de la Fédération française de tennis. Portrait d’un personnage à l’image contrastée…

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 Gilles Moretton, qui vient de fêter ses 63 ans mercredi, va prendre le fauteuil du sortant Bernard Giudicelli à la tête de la FFT.
Gilles Moretton, qui vient de fêter ses 63 ans mercredi, va prendre le fauteuil du sortant Bernard Giudicelli à la tête de la FFT.  PRESSE SPORTS/Pierre Lahalle

« Je vais avoir l'impression de rentrer chez moi. J'ai trop de souvenirs à Roland-Garros… » Le point final de l'élection à la présidence de la FFT se joue ce samedi après-midi mais le mode de scrutin a déjà plié le match depuis quelques semaines. Le challenger Gilles Moretton, qui vient de fêter ses 63 ans mercredi, va prendre le fauteuil du sortant Bernard Giudicelli, 63 ans… la semaine prochaine.

Après avoir logé dans une annexe du gardien du stade avec Yannick Noah ou Pascal Portes au sortir de l'adolescence, le nouveau patron du tennis tricolore disposera pour les prochains Roland-Garros d'un vaste bureau aux larges baies vitrées qui surplombe le court central. « Quand on arrive à cet âge, on a tout derrière et on se rend compte que ce qu'il y a eu de plus important c'est le tennis parce qu'on y a passé notre vie », confie le Lyonnais, vainqueur d'une campagne extrêmement tendue.

Fort caractère

Peu connu du grand public, Moretton cultive de multiples facettes sous ses airs de dandy loin d'être manchot. « Quand il jouait, c'était un vrai bagarreur, un teigneux sur le court, se souvient Patrice Hagelauer, qui l'a entraîné à la fin des années 1970. Il en voulait. Il était très exigeant, voire colérique, envers lui-même et parfois envers les autres. C'est quelqu'un qui n'aimait pas se faire marcher sur les pieds. » Déjà une marque de fabrique.

Après avoir mis fin à sa carrière à 26 ans en 1984 avec une 65e place mondiale, un 8e de finale à Paris et neuf matchs en Coupe Davis dans sa housse de raquette, il devient commercial puis, rapidement, chef d'entreprise dans le sport, l'événementiel, le marketing. « C'est un créateur, admire Claude Michy, ancien président de Clermont Foot et organisateur du Grand Prix de France moto, qui l'a rencontré il y a plus de 25 ans. Il a pris des initiatives dans tout ce qu'il a fait. Il n'a jamais eu peur. »

«Il vaut mieux être avec lui que contre lui»

Le fondateur du Grand Prix de Tennis de Lyon en 1987, boss du club de basket de l'Asvel pendant treize ans (2001-2014) avant de passer la main à Tony Parker, revendique une part d'inconscience. « Il en faut forcément pour avoir osé, souffle celui qui se rêvait médecin avant de rater son opération du bac D. C'est un paradoxe, je suis à la fois inconscient et hyper responsable. Quand je fais les choses, c'est méthodique et entier. J'ai enneigé la piste de la Sarra à Lyon, on a reçu de la planche à voile indoor à la halle Tony Garnier… Je n'ai vécu que de passion. Même les ratés ont été de belles aventures. »

Cet amoureux d'œnologie, qui n'aime guère mettre de l'eau dans son vin, a pourtant laissé un goût amer à nombre d'anciens collaborateurs oubliés du jour au lendemain ou relations d'affaires qu'il a abreuvé de procédures. « Pourquoi perdre du temps à parler de ce monsieur ? Il a sûrement dû changer, enfin je l'espère », glisse un de ses ex-fidèles avant de raccrocher.

Le 15e boss de l'histoire de la FFT

« Je le dis sans animosité ou rancune, il a des qualités mais il vaut mieux être avec lui que contre lui, se souvient Pierre Seillant, président historique de Pau-Orthez, avec lequel il a croisé le fer dans les années 2000. Il s'est quand même frotté avec pas mal de monde. En tout cas, je préfère me rappeler de lui comme tennisman que comme dirigeant de basket… »

De quatre ans son aîné, Jean-François Caujolle connaît parfaitement le quinzième boss de l'histoire de la FFT et son parcours. « C'est un énorme bosseur, combatif, persévérant, pugnace. C'est un fonceur, prêt à soulever des montagnes quand il avance vers un objectif, résume le directeur de l'Open 13. C'est quelqu'un de convictions, jusqu'au-boutiste. Il va mettre tous les efforts pour faire avancer ses idées. Il est souvent manichéen dans ses relations. C'est ou tout noir ou tout blanc. Il a pu manquer d'affect, mais il est plus sensible qu'il n'y paraît. »

En trois décennies dans le business, Moretton, fan de deux-roues, a remisé les états d'âme au garage. « Je sais que je peux paraître dur, confesse l'ex-dirigeant de Télé Lyon Métropole du haut de son mètre quatre-vingt onze. J'ai fait beaucoup d'erreurs mais je sais les reconnaître. On me voit comme quelqu'un de cassant et je suis comme ça en façade, je ne suis pas d'un accès facile. Ma nature est dans la réserve et la prudence. Du coup, on croit que je ne suis pas accessible, pas convivial alors que je suis un épicurien, avec divers cercles d'amis selon mes centres d'intérêt. »

Le Népal comme sas de décompression

Nanti de ses points retraite, ce père de fausses jumelles, doublement grand-père, a tourné la page de la vie active sans regret. « J'avais forcément été égocentrique et je savais que j'allais avoir une démarche altruiste, affirme-t-il. Avant ça, je voulais prendre du temps pour les miens… et partir au Népal. J'ai été comme tout le monde dans le tourbillon de la vie et il me fallait un sas de décompression. »

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Sans être bouddhiste, il s'inspire depuis plusieurs années des ouvrages du moine Matthieu Ricard et s'offre enfin un trek dans l'Annapurna. « On a des rêves et on ne les réalise jamais, poursuit-il en s'imaginant crapahuter un jour dans un Tibet libéré du joug chinois. J'ai dit stop. Cette période m'a nettoyé, j'ai mis les priorités à leur place et abordé ma troisième vie avec une grande sérénité… » Ses opposants « tennistiques », qui ne contestent pas sa légitimité, ne croient guère au discours de la zénitude, voire de la rédemption. « C'est un bon communicant mais il reste un animal à sang-froid qui ne lâche pas sa proie et peut faire mal, lance un membre de l'équipe sortante. Pour prendre une métaphore du tennis, c'est clair qu'au filet, il vise le joueur… »

Nommé à la tête de la ligue Auvergne Rhône-Alpes, la deuxième de l'Hexagone, en janvier 2018, Moretton a pris les rênes de la liste EPAT (Ensemble Pour un Autre Tennis) début 2020, avec notamment Arnaud Clément à ses côtés. Et commencé un tour de la France d'en bas en allant expliquer sa démarche presque club par club. Un vrai travail de fourmi. « Il pense simplement qu'il peut apporter, lâche Caujolle. Il est véritablement désintéressé, il ne fait pas ça pour l'argent, l'ascension sociale ou la reconnaissance. »

«Il a très rarement composé avec les autres mais il en a la capacité»

L'intéressé dit s'être « senti comme poussé ». Même s'il s'en défend, l'envie de revanche l'a aussi porté contre un adversaire dont il ne veut plus prononcer le nom et qu'il a déjà battu… au tribunal correctionnel de Lyon. Bernard Giudicelli a en effet été condamné pour diffamation en 2017 après avoir affirmé publiquement que son désormais successeur avait nourri comme d'autres anciens internationaux le réseau de concierges qui revendait à prix d'or des places de Roland-Garros.

« Cette élection a été avant tout une bataille d'hommes, analyse un fin observateur du duel. Moretton n'a pas mis l'accent sur quelque chose de rationnel ou chiffré mais sur son vécu de joueur, sur l'émotion de la disparition de la Coupe Davis (NDLR : dont son concurrent a été l'un des instigateurs). Il a gagné le combat de l'image et de l'humain. Quelque part, c'est une belle ironie… »

Une autre partie commence à présent aux manettes de la deuxième fédération de France, sur un court plus institutionnel dont il faut savoir arrondir les angles. Jongler entre salariés et bénévoles. « Il a très rarement composé avec les autres et va devoir le faire mais je pense qu'il en a l'intelligence et la capacité, avance Caujolle. Il s'est bonifié dans son aptitude à écouter et s'entourer. » Ancienne joueuse, énarque promotion Senghor (celle de Macron), candidate au ministère des Sports en 2017, Amélie Oudéa-Castera, qui vient de démissionner de Carrefour, doit être nommée au poste clé de directrice générale.

Partisan du candidat Moretton, Hagelauer croit à son évolution. « J'ai ressenti une vraie démarche collective, assure l'ex-capitaine de l'équipe de France de Coupe Davis. Il parle avec son cœur, il est sincère et veut enfin réunir notre famille trop longtemps divisée. On vieillit tous, ça peut assouplir ou changer la vision des choses. »

L'élu, qui reconnaît avoir beaucoup à découvrir, promet proximité, échange, pluralité. « Je souhaite pour la richesse de notre sport d'avoir des gens qui pensent différemment de moi, qu'on puisse débattre, jure-t-il. Et je trancherai quand il le faudra dans le seul intérêt du tennis. »