AbonnésSportsTennis

Doudounes, suspense et fin de match à 1h26 : Roland-Garros a connu son jour le plus long

Du dernier 8e de finale féminin entamé mardi à 11 heures au quart de finale de Rafael Nadal qui s’est étiré jusqu’à 1h26 du matin, on vous raconte cette journée inédite dans l’histoire du tournoi.

 Sur le court, Nadal et Sinner ont offert un magnifique spectacle durant plus de 3 heures devant de rares supporters transis par le froid.
Sur le court, Nadal et Sinner ont offert un magnifique spectacle durant plus de 3 heures devant de rares supporters transis par le froid. AFP/Martin Bureau

Il est 1h26 du matin. Roland-Garros s'éteint ou s'éveille. On ne sait plus trop. Le thermomètre vient de passer sous la barre des dix degrés Celsius et au milieu du court Philippe-Chatrier, devant des spectateurs transis de froid, certains emmitouflés dans des couvertures pour les plus prévoyants ou sous une simple capuche pour les moins chanceux, Rafael Nadal répond aux questions de l'ancien champion Cédric Pioline.

Il n'a qu'une envie l'Espagnol, c'est de se carapater dans les entrailles du stade pour aller se réchauffer mais son statut et son palmarès lui imposent des figures imposées après son quart de finale gagné en trois sets devant la jolie promesse italienne, Jannik Sinner, 19 ans. Drôle de journée. Et drôle de nuit.

La journée a commencé 14 heures plus tôt par une surprise. La Tunisienne Ons Jabeur, tête de série numéro 30, et l'Américaine Danielle Collins auraient dû s'affronter la veille, lundi, sur le court Suzanne-Lenglen. La pluie et le froid en ont décidé autrement. Un détail qui a son importance puisque les deux joueuses qui se battent pour une place en quart de finale sont reprogrammées en lever de rideau sur le Chatrier où cinq matchs vont donc se jouer au total. Tout le programme s'en trouve décalé. Ce que ne manquera pas de relever Rafael Nadal plus tard au cœur de la nuit : « Il y avait quand même des risques que ça se passe comme ça. Il fallait juste être patient et accepter. »

Le marathon Thiem-Schwartzman

Sur le terrain, Jabeur ne parvient pas à arracher sa qualification (6-4, 3-6, 6-4) et essaie de composer tant bien que mal, comme son adversaire, avec des conditions météo dignes d'un automne faiblissant ou d'un hiver naissant. « Il faisait beau, ensuite il pleuvait. Les conditions étaient assez désagréables », résume la Tunisienne qui n'atteindra pas son premier quart à Roland après avoir réalisé cette performance à l'Open d'Australie en début d'année. Très déçue, celle qui fait rêver tout le Maghreb par ses performances confie qu'elle veut essayer de se mettre au football dans une équipe amateur mais rassure vite son auditoire, c'est bien vers Ostrava en République Tchèque qu'elle se dirige pour son prochain tournoi.

La deuxième rencontre du jour voit Nadia Podoroska, 131e mondiale, devenir la première joueuse issue des qualifications à atteindre les demi-finales de Roland-Garros, après avoir éliminé l'Ukrainienne Elina Svitolina (5e), 6-2, 6-4.

A peine le temps pour les spectateurs d'avaler un sandwich vendu dans les rares boutiques ouvertes sur le site que Dominic Thiem, l'homme qui a mis fin au parcours de la nouvelle coqueluche du public français Hugo Gaston, pose son sac sur la chaise. Il vient déjà de passer 3h32 dimanche sur ce même court pour écarter le tricolore. Il l'ignore encore mais il se prépare à disputer le premier match en cinq heures (5h08) de sa carrière. En face, le trublion Diego Schwartzman, parmi les plus petits joueurs du circuit (1m70) et inépuisable coupeur de têtes de série, est prêt pour le marathon. Tombeur de Rafael Nadal au tournoi de Rome juste avant Roland-Garros, l'Argentin va faire vivre au public un des plus beaux spectacles de la quinzaine et s'imposer aux alentours de 20h30.

« On espère depuis 14 heures qu'ils ferment le toit »

Suspense, retournements de situation, les spectateurs partagent alors le sentiment d'être « des privilégiés » comme le confient Camille et Barbara. « D'abord, on a été tous été tirés au sort, c'est une énorme chance, rappellent les deux jeunes belges venues d'Anvers dans la journée en voiture. C'est 4h30 de voiture. Oui c'est long mais quand on a la chance de voir Thiem et Nadal le même jour, on n'hésite pas. » Barbara tire d'un grand sac en plastique blanc deux pancartes. L'une pour encourager le joueur autrichien, l'autre pour son favori et compatriote qu'elle va voir triompher quelques heures plus tard, s'offrant même un plan serré au cours de la retransmission.

Camille (à gauche) et Barbara (à droite) en provenance d’Anvers./LP/David Charpentier
Camille (à gauche) et Barbara (à droite) en provenance d’Anvers./LP/David Charpentier  

Les deux jeunes femmes, aux anges à l'idée d'être passées à la télé, n'ont finalement qu'une récrimination, une seule, alors qu'elles se disent « très rassurées » par les mesures sanitaires prises par les organisateurs de Roland. Elles ne comprennent pas pourquoi le toit n'a pas été fermé après l'avant dernier match du jour entre la jeune Polonaise Swiatek et l'Italienne Trevisan. On leur explique que le tournoi de la Porte d'Auteuil doit avant tout selon le règlement se dérouler en plein air, sauf si la pluie s'en mêle.

« On espère depuis 14 heures qu'ils ferment le toit », appuie Hugo, étudiant en histoire à la Sorbonne comme son compère Romain, originaires tous les deux de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Le duo est partagé entre la joie de vivre un moment unique et un sentiment d'inachevé tant le fait de voir le maître des lieux Rafael Nadal dans ces conditions, presque sans public, confine à l'irréel.

« On sent qu'on assiste à quelque chose de particulier »

« On a reçu un mail une semaine avant la compétition nous indiquant qu'on avait été tirés au sort. On est quasiment au bord du terrain, sourient Hugo et Romain qui ont payé 80 euros chacun pour leur billet. Normalement, nos places étaient situées un peu plus haut mais vu que le placement est un peu libre, on s'est rapproché. Ça ne nous arrivera plus d'être aussi près. » Ils finiront même la rencontre quasiment dans les alcôves de quatre places habituellement réservées aux VIP.

Aussi près du court, on peut entendre distinctement les « vamos » d'encouragement lâchés par Nadal. Romain, supporter de l'Espagnol, y va d'ailleurs de son petit mot dans la langue de Cervantès quand son idole doit remonter deux balles de break à 5-5 dans la première manche. A côté d'eux, un couple est emmitouflé dans d'épaisses doudounes. On les croirait sortis d'un télésiège en plein blizzard mais seul le masque – pas de ski - nous rappelle que ce sont les conditions sanitaires qui ont conduit à une jauge à 1 000 spectateurs par jour sur tout le site pendant la quinzaine.

Hugo (au premier plan) et Romain aux premières loges pour apprécier les coups de Nadal./LP/David Charpentier
Hugo (au premier plan) et Romain aux premières loges pour apprécier les coups de Nadal./LP/David Charpentier  

En provenance de Munich, Théo, 18 ans, se régale. Même avec des gants et un bonnet vissé sur la tête. « C'est génial cette atmosphère. On sent qu'on assiste à quelque chose de particulier, il n'y a pas grand monde dans les tribunes. Je suis venu pour voir des matchs de tennis et là je vois Nadal. Je ne peux pas demander mieux. Je reste jusqu'au bout. » Vincent, 42 ans, et sa compagne Vanessa n'ont pas eu cette patience. Vers 23h30, le couple quitte le navire amiral de la Fédération Française de Tennis avant la fin du premier set. « On est arrivé à 15 heures, on serait bien resté mais il faut être raisonnable, demain il faut se lever. Ces matchs en nocturne donnent une touche particulière au tournoi. On vient régulièrement mais cette édition restera à part. Mais avec cette température, c'est quand même compliqué de rester assis. »

« Il fait trop froid pour jouer »

A 1h26, le dernier match prend fin. Jannik Sinner, battu par Nadal (7-6 (7/4), 6-4, 6-1), retourne sous la tribune présidentielle pour regagner les vestiaires. Les premiers mots du vainqueur seront pour ces spectateurs tétanisés par le froid. « Il nous a même remerciés d'être restés après son match, c'était vraiment sympa », salue Luis, spectateur ravi. On sent néanmoins le Majorquin un brin énervé. Pour sa 100e sur la terre ocre qui l'a consacré roi, il rêvait sans doute d'un peu plus de chaleur et de public. « Merci beaucoup d'être restés si tard dans de telles circonstances, confie Nadal, à une poignée de passionnés congelés. Ça a vraiment été très dur. Avec ces conditions, mon lift ne prend pas vraiment mais j'ai su trouver de l'agressivité. Je suis très heureux d'être de nouveau en demi-finale, c'est le tournoi le plus important pour moi. »

S'il comprend les raisons sanitaires ayant conduit à réduire l'assistance à la quasi-confidentialité, Nadal fera preuve un peu plus tard de moins de diplomatie au moment d'évoquer le froid face aux journalistes. « Ce n'est pas l'idéal de finir à une heure et demie du matin, mais le problème, c'est vraiment la température, lâche-t-il. Il fait trop froid pour jouer au tennis. Je sais que les footballeurs jouent, mais eux, ils bougent sans arrêt. Nous, on a beaucoup de temps morts et c'est dangereux pour nos corps de jouer dans ces conditions. »

Dehors, les vigiles postés au pied des escaliers du Central et qui s'inquiétaient dès le début de l'horaire tardif du démarrage du match de Nadal, rabattent les spectateurs vers les sorties. A l'extérieur du site, les parents des ramasseurs de balles attendent leur enfant. D'autres ont envoyé un taxi le récupérer.

Un réveil brutal

« J'étais sur le Central de 21 heures à 23 heures, narre Rafaël, 13 ans. Après cette heure-là, la Fédération n'a plus le droit de faire travailler les plus jeunes. J'ai regardé le match en attendant que mon père vienne me chercher (NDLR : l'organisation interdit aux ramasseurs de balle de rentrer en transports en commun à cette heure et demande aux parents de venir ou commande des taxis). Etre sur le match de Nadal et le voir d'aussi près est la plus belle chose qui me soit arrivée. C'était génial, il y avait une ambiance particulière en raison des éclairages. C'était très impressionnant. »

Et quand on s'inquiète du froid, l'adolescent nous rassure. « On a le choix de porter une veste s'il fait trop froid mais en principe on préfère rester en tee-shirt. On s'échauffe bien avant de rentrer sur le court et après on bouge souvent. Je ne dirai pas que j'ai eu chaud mais j'étais bien. »

Ce mercredi matin, le réveil a été brutal pour tous nos témoins. « Ça piquait un peu, je me suis levé vers 7h30 et ma sœur une heure plus tôt, confirme Luis. On est rentrés vers 2 heures du matin chez nous à Villejuif (Val-de-Marne). On était venus en voiture, à cette heure le trajet est tranquille. Mais c'est la première fois que je venais à Roland-Garros. J'y étais pour voir le roi Nadal, j'ai été gâté. »