«Un père, un grand frère, un pote» : Eric Béchu, le mentor disparu de Fabien Galthié

Le sélectionneur des Bleus s’est construit comme rugbyman et comme homme aux côtés d’Eric Béchu, décédé en 2013 d’un cancer du pancréas. Récit d’une amitié.

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 Eric Béchu et Fabien Galthié, ici en 2010, ont hissé Montpellier en finale du Top 14 en 2011.
Eric Béchu et Fabien Galthié, ici en 2010, ont hissé Montpellier en finale du Top 14 en 2011. Icon Sport/Nicolas Guyonnet

Le van avance tant bien que mal sur les routes escarpées du massif du Mont Perdu. A l'arrière du véhicule, le groupe d'adolescents chantonne un titre de Francis Cabrel. L'album « Carte Postale » berce leurs vacances. Au milieu des Pyrénées, entre la France et l'Espagne, les jeunes s'initient au canyoning dans cette colonie organisée par la mairie de Colomiers. Dans le rôle du moniteur, Fabien Galthié, un athlétique jeune homme qui évolue en équipe première du club local. A ses côtés, un homme qui joue déjà un rôle capital dans sa vie : Eric Béchu.

La relation entre l'actuel sélectionneur du XV de France et l'ex-troisième ligne, aujourd'hui disparu, a débuté au milieu des années 1980 à Colomiers. « Eric a entraîné Fabien en cadets, c'est lui qui l'a fixé au poste de demi de mêlée », se souvient Pierre-Henri Julien, ex-directeur du centre de formation et intime du duo. « Tous les joueurs ont un jour eu un éducateur qui a déclenché quelque chose chez eux. Par le regard, leur humanité, leurs mots, expliquait Galthié en 2010. Eric a été cet éducateur, et en cela, je lui dois énormément. »

Eric Béchu a entraîné Fabien Galthié à Colomiers lorsque le futur sélectionneur des Bleus était adolescent./DR/Colomiers rugby
Eric Béchu a entraîné Fabien Galthié à Colomiers lorsque le futur sélectionneur des Bleus était adolescent./DR/Colomiers rugby  

« C'est plus un rapport fraternel. Bien sûr, lorsqu'il avait 15 ans, j'en avais 25, donc cela a dû jouer. Fabien est gentil de dire cela, mais il s'est construit tout seul », estimait Béchu. « C'était à la fois comme un père, un grand frère et un pote pour lui, décrit Didier Bès, qui a travaillé comme entraîneur de la mêlée à Montpellier avec le duo de 2010 à 2012. Ils avaient une relation très forte, très vivante. »

« On avait affaire à un père et son fils dans la vie, mais les rôles s'inversaient au bord du terrain, raconte Benjamin Thiéry, ex-arrière héraultais. Fabien avait un côté très calé sur la partie stratégique de ce sport, il savait de quoi il parlait. »

Sportivement, le duo a pourtant connu des trajectoires opposées à partir des années 1990. A Galthié, une carrière brillante entre Colomiers, l'Afrique du Sud, le Stade Français et quatre Coupes du monde disputées avec le XV de France. Pour Béchu, une vie d'entraîneur dans le Sud-Ouest qui finit par le faire arriver sur le banc d'Albi, en 1999, en Fédérale 1. Les deux hommes demeurent proches. Quand le demi de mêlée lance ses stages d'été à Saint-Lary (Hautes-Pyrénées), son compère fait partie des éducateurs impliqués dans l'aventure.

Brouillés pour une histoire de mêlée

« Dans notre collaboration il y a du rugby, beaucoup de rugby mais pas seulement, et heureusement car on se perdrait très vite », soulignait Galthié. Dans le milieu, les deux sont connus pour leur très fort caractère. Ou presque. Leur embrouille la plus connue s'est déroulée en plein match de Top 14. En avril 2007, le Stade Français dirigé par le futur boss des Bleus se déplace sur la pelouse du Albi de Béchu. Pas un voyage facile, tant le pack tarnais rentre dans le lard de tout ce qui se présente.

Les avants parisiens souffrent. Beaucoup trop aux yeux de son coach, qui décide de « tricher » pour arrêter le supplice. Fabien Galthié invente une blessure à l'un de ses piliers pour forcer l'arbitre à simuler les mêlées, privant les Albigeois de leur principal atout. Le petit coup de vice rend dingue Eric Béchu. « Il est arrivé après le match en hurlant : Me faire ça à moi, tu rends compte, raconte Pierre-Henri Julien. Fabien s'est vite éclipsé et ils ne sont pas parlés pendant trois mois. J'ai joué les casques bleus. Je passais une heure avec Eric au téléphone qui m'expliquait à quel point il se sentait trahi. Puis, j'avais Fabien qui me racontait qu'il savait que c'était une filouterie, mais que l'autre aurait fait pareil à sa place. »

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La réconciliation se fera l'été venu, au début d'un stage à Saint-Lary. « Je leur ai demandé s'ils allaient simuler la poignée de mains ou non, poursuit leur ami de Colomiers. Ça a détendu l'atmosphère et c'était reparti. »

«Ils nous ont mis en place un jeu fantastique»

Les deux amis vont se retrouver sur le même banc. Montpellier rêve d'attirer Fabien Galthié. Recruté quelques semaines plus tôt par le club héraultais, Eric Béchu vient lui vanter le projet de ce qui est un club modeste de l'élite. L'ex-demi de mêlée, sans club depuis deux ans, accepte. Assisté de Didier Bès, le duo pose ses valises dans le Midi. Avec de l'ambition pour la génération des Ouedraogo, Trinh-Duc et Tomas.

« C'était un club qui jouait le maintien depuis des années et ils nous ont mis en place un jeu fantastique. C'était fort », se souvient Benjamin Thiéry. « Eric était très paternel avec les joueurs, il faisait passer les messages au groupe, se souvient Bès. Fabien était plus cassant, mais il avait un projet ultra-travaillé. » Le cocktail marche du tonnerre. Dès la première saison, Montpellier se hisse en finale du Top 14, où il est battu de peu par le Stade toulousain (15-10).

« Les deux ont fait la gueule à la soirée d'après-match jusqu'à 4 heures du matin, se souvient Pierre-Henri Julien. Ils ressassaient le match, refusaient de tourner la page. Pour vous dire les compétiteurs que c'étaient. » Mais dans la foulée de ce parcours, Eric Béchu passe une série d'examens médicaux. Le diagnostic est dur à encaisser. Cancer du pancréas. « Fabien a été le premier à savoir », se souvient leur ami. En décembre 2011, le club annonce après un déplacement à Biarritz que son technicien doit se soigner et sera absent plusieurs mois. Où il lutte contre la maladie qui le ronge.

«Tellement affaibli que les joueurs n'entendaient pas ses consignes»

« Ça a été une période très dure pour Fabien, se souvient Didier Bès. C'est difficile de savoir que ton pote dépérit. Il y avait des jours où il gardait tout à l'intérieur, d'autres où on le sentait différent. Il continuait à bosser, mais sans le pote qui avait contribué à le faire venir. »

Le traitement affaiblit l'ancien troisième ligne. Il perd quarante kilos et sa voix dont la puissance marquait ses joueurs. Eric Béchu est méconnaissable. « Un jour, un de mes coéquipiers raconte qu'un gars est venu l'aborder pendant qu'il prenait de l'essence, raconte Benjamin Thiéry. Il a cru que c'était un supporter, mais c'était Eric… »

L'ambianceur du groupe, capable d'emprunter la guitare à un voyageur dans le TGV au retour d'un déplacement à Paris ou d'enduire de moutarde les couverts de l'équipe, reprend son rôle au bord du terrain. Plombé par le mal qui le ronge. « Un jour, on se déplace à Clermont. Eric tente de recadrer l'équipe depuis le banc, explique Didier Bès. Mais il était tellement affaibli que les joueurs ne l'entendaient pas donner ses consignes. Ça faisait mal au cœur. »

Eric Béchu était revenu entraîner malgré sa maladie./AFP/Sylvain Thomas
Eric Béchu était revenu entraîner malgré sa maladie./AFP/Sylvain Thomas  

Ses soucis de santé finissent par l'éloigner définitivement du staff. Mario Ledesma et Stéphane Glas débarquent, Didier Bès est évincé. « Je pense que pour lui, ça a aussi été une façon de tourner la page, de ne plus se dire tout le temps qu'il y avait un vide dans le staff, et que ce vide, c'était l'absence de son ami », estime celui qui est aujourd'hui dans le staff technique de Clermont.

«Eric est mort»

Eric Béchu continue de s'affaiblir. Fabien Galthié fait la navette entre Montpellier et la maison de son ami à Saint-Girons. « A la fin, on a senti qu'Eric allait partir, raconte Pierre-Henri Julien. J'ai dit aux gens importants à ses yeux qu'il lui restait une semaine à vivre, pour qu'il fasse un dernier au revoir. Fabien est évidemment revenu. »

Le 15 janvier 2013, Eric Béchu perd son ultime combat et s'éteint à 53 ans dans une clinique de Toulouse. A Montpellier, les joueurs sont en pleine séance vidéo. « Fabien surgit brutalement dans la pièce et nous annonce d'une voix bégayante : Eric est mort, il vient de mourir, se souvient Benjamin Thiéry. Il n'arrivait qu'à aligner ces mots. On sentait qu'il voulait vite nous l'annoncer. » Deux jours plus tard, l'ensemble de l'effectif professionnel héraultais fait le déplacement à Saint-Girons pour l'enterrement de son ancien coach. Très ému, Fabien Galthié reste silencieux. Le samedi, ses hommes battent Toulon et se qualifient pour la première fois de l'histoire du club en quart de finale de Coupe d'Europe.

« Heureusement qu'il y a eu le rugby pour Fabien, souligne Benjamin Thiéry. C'est ce qui lui a permis de rester debout et continuer à avancer. » « Eric aimait plaire, divertir les gens. Fabien s'en fout, et toute cette histoire n'a pas amélioré sa chaleur humaine, décrit Pierre-Henri Julien. Eric lui a transmis son goût du détail et de l'amélioration permanente. Fabien a noirci des centaines de cahiers en prenant des notes sur le rugby. Comme Eric. Aujourd'hui, quand on s'appelle, on se remémore surtout les bons moments que l'on a vécus à trois. » Sur la route du canyoning, en plein milieu des Pyrénées. Encore très loin du XV de France. Mais à côté du copain et mentor.