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Top 14 : le cri d’alarme de Didier Lacroix, le président du Stade Toulousain

Didier Lacroix, président du club champion de France, s’inquiète vivement des graves difficultés des clubs de l’élite confrontés à la gestion des internationaux et à la crise financière due à la pandémie.

 « Si nous ne sommes pas en cessation de paiements, c’est parce que nous tenons par les prêts que nous avons contractés », explique Didier Delcroix.
« Si nous ne sommes pas en cessation de paiements, c’est parce que nous tenons par les prêts que nous avons contractés », explique Didier Delcroix. AFP/Lionel Bonaventure

Samedi, il a assisté, dans un Stade de France à huis clos, au triomphe enthousiasmant de sa jeune garde toulousaine, Dupont et Ntamack en tête, sous le maillot du XV de France face à l'Irlande (35-27). Le lendemain, à quelques kilomètres de là, dans une enceinte de Jean-Bouin, porte d'Auteuil, tout aussi vide, il a contemplé le triste spectacle de la déroute des siens devant le Stade Français (48-14).

Didier Lacroix, le président toulousain revient sur la situation ubuesque qui voit son club, le plus titré de l'Hexagone, champion de France en titre en 2019, subir la loi des doublons au moment où il traverse une crise économique inquiétante en raison de la pandémie de Covid-19.

Par quelles émotions êtes-vous passé ce week-end ?

DIDIER LACROIX. C'est une situation schizophrénique. J'ai du mal à l'admettre. En vingt-quatre heures, on passe des fulgurances de Toulousains vêtus en bleu à un rendez-vous manqué du club. Je ne veux rien enlever au mérite du Stade Français qui a été très bon mais nos joueurs, qui sont pour certains de futurs internationaux, n'avaient pas la maturité nécessaire pour ce genre de match.

N'éprouvez-vous pas un sentiment d'injustice en rétrogradant au classement (3e) en raison des doublons alors que vos joueurs font briller le XV de France ?

Il y a énormément de frustration. Il faut combattre cette situation, trouver des solutions. On ne peut pas continuer comme ça. Ce n'est pas simplement pour le Stade toulousain, mais aussi pour le Racing 92, Clermont, Toulon… Il ne devrait pas y avoir de rapport d'opposition avec le XV de France. Spectateurs, joueurs ou dirigeants, nous ne devrions jamais avoir à faire un choix entre notre club et l'équipe de France. Nous devons traiter ce sujet. C'est dans l'intérêt de tout le monde, y compris du diffuseur (NDLR : Canal +) qui n'a pas toujours le spectacle qu'il attend.

Avez-vous des solutions ?

Si l'on regarde à côté de nous, on voit que les Anglais ont trouvé leur équilibre. Comme chez eux, il faudrait une élite à douze clubs. Cela libérerait quatre ou cinq dates. On pourrait ainsi sacraliser l'équipe de France, quitte à organiser une compétition supplémentaire comme la Coupe de France ou le Challenge Yves-du-Manoir. Les clubs pourraient ainsi s'affronter pendant les fenêtres internationales et permettre à leurs joueurs non internationaux de ne pas être à l'arrêt si longtemps. Cela permettrait d'avoir de la cohérence dans la gestion des joueurs, mais aussi pour la lecture de ce sport par le grand public. Et c'est d'autant plus important dans la période que nous traversons.

Êtes-vous réellement en danger économiquement ?

Jouer à huis clos est la pire situation. Les trois-quarts de nos recettes viennent de la billetterie, des abonnements, des ventes autour du stade, du partenariat. Il n'y a pas juste le match, mais un environnement, du bien-être ensemble, de la proximité. C'est ce que les entreprises viennent chercher. Nous dépendons moins des droits télé (NDLR : 25 % des recettes) et c'est ce qui nous pénalise.

À combien estimez-vous vos pertes ?

C'est simple, nous avons établi notre budget (33 millions d'euros) en nous basant sur une saison classique puisque nous étions déconfinés. Une jauge à 5000 spectateurs, cela nous fait perdre 5,6 millions d'euros sur la saison. Si l'on a une jauge à 1000, c'est 8 millions d'euros. Le huis clos, c'est 70 % de notre budget perdu (soit 23 millions d'euros), car on ne peut plus rien valoriser. Cela nous fait basculer dans quelque chose d'abyssal. Si nous ne sommes pas en cessation de paiements, c'est parce que nous tenons par les prêts que nous avons contractés. Il y a une grande différence avec le premier confinement.

C'est-à-dire ?

Nous étions à l'arrêt, donc notre masse salariale qui représente 75 % de nos dépenses était couverte en partie par le chômage partiel. Ce n'est plus le cas. À l'époque, nos partenaires et nos abonnés n'avaient pas demandé de remboursement ou de réduction, car nous étions au mois de mars, vers la fin de la saison. C'était une grande preuve de confiance et d'attachement. Mais les jauges puis le huis clos ont été instaurés tôt cette fois. Tout le monde se demande combien de temps ça va durer. Certains hésitent et on peut les comprendre. Pour résumer, on joue, donc on ne reçoit pas d'aide, sans avoir la possibilité d'exercer notre métier qui est aussi de vendre un spectacle.

Comment pouvez-vous vous en sortir ?

Un club de rugby a un rôle social. Il tisse des liens entre les classes sociales, entre les générations. Il est d'utilité publique. Nous espérons que l'Etat nous aidera. Si nous ne pouvons pas passer le cap, nous devrons instaurer un nouveau système et nous adosser à des investisseurs qui pourraient éponger les dettes. Et abandonner l'économie réelle que nous avons mise en place. Mon rôle est de préparer l'avenir. Je le fais avec lucidité.