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Le Vendée Globe, un tour du monde en solitaire plus fort que la vague

Le tour du monde en solitaire s’élance ce dimanche des Sables-d’Olonne, au cœur du département de la Vendée qui, depuis vingt ans, fait bloc pour conserver une épreuve mythique.

 La 9e édition du Vendée Globe s’élance ce dimanche avec tout le soutien de son département de départ et d’arrivée.
La 9e édition du Vendée Globe s’élance ce dimanche avec tout le soutien de son département de départ et d’arrivée. Christophe Favreau

Un tour du monde en 80 jours environ, seul à bord d'un bateau de 18 m, sans escale ni assistance… Le Vendée Globe, la plus mythique des courses à la voile, passionne. Et résiste à tout. Y compris à la vague du Covid-19. Certes, avec le reconfinement, les pontons se sont vidés. Mais le départ de la 9e édition aura bien lieu ce dimanche. Contre vents et marées. « On a tout fait pour ça! » insiste Yannick Moreau, le maire des Sables-d'Olonne, ville de départ et d'arrivée de l'aventure. Dès le début de l'été, les mesures sanitaires ont été strictes. « Car il fallait tenir jusqu'en novembre », poursuit l'édile.

Et pour cause. Le Vendée Globe est une véritable aubaine pour sa ville et pour l'ensemble du département. « 10% de nuitées supplémentaires durant les deux années qui suivent pour la Vendée », calcule Yannick Moreau. Les chiffres de la dernière édition sont édifiants : 35 millions d'euros de retombées économiques, 15 millions d'euros de retombées d'image, alors que le département investit, sur quatre ans, 4,3 millions d'euros et Les Sables-d'Olonne 1,5 million d'euros (sur un budget total de 16 millions d'euros).

Avant le reconfinement, les visiteurs affluaient sur les pontons pour admirer les bateaux./LP/Jean-Baptiste Quentin
Avant le reconfinement, les visiteurs affluaient sur les pontons pour admirer les bateaux./LP/Jean-Baptiste Quentin  

« Aucun département n'a un tel joyau entre ses mains, s'enthousiasme le président du conseil départemental, Yves Auvinet. Comme le Puy du Fou, le Vendée Globe a atteint une notoriété nationale et internationale. C'est aujourd'hui un monument. » En péril sur le plan financier, le monument a pourtant bien failli disparaître en 2003.

Pour « sauver le patrimoine », l'ancien secrétaire d'Etat à la culture Philippe de Villiers a alors opté pour la création d'une société anonyme d'économie mixte (SAEM) et passé des coups de fil aux patrons des 30 plus grosses entreprises vendéennes. De Sodebo à Beneteau en passant par Gautier, la Mie câline, la laiterie de Montaigu, Gougnaud, PRB ou Fleury Michon, toutes ont dit banco et détiennent collectivement 15% du capital (le reste est partagé entre le département, la région et la ville).

« Il n'était pas question de voir le Vendée Globe disparaître », se souvient Patricia Brochard, l'une des trois cogérantes de Sodebo. Les entreprises vendéennes ont joué la solidarité. « La Vendée est un département d'entrepreneurs, avec un fort esprit d'engagement, peut-être lié à son histoire et aux chouans qui avaient dû se prendre en main pour se défendre », poursuit Patricia Brochard. « Certains de ces entrepreneurs sont partis de rien et se sont retrouvés dans l'esprit du Vendée Globe, dans ces skippeurs qui, comme eux, construisent une aventure », estime encore Yves Auvinet.

A Saint-Georges-de-Montaigu, au siège de l'entreprise Sodebo, créée en 1973, on laisse la priorité à Gaston, la navette automatique en forme de cochon qui transporte les palettes de pizzas vers la plate-forme d'expédition, et on parle voile depuis plus de vingt ans. Depuis que Joseph Bougro — le papa de Patricia Brochard, celui qui a transformé une petite charcuterie en un géant de l'agroalimentaire — a eu un coup de cœur pour Thomas Coville, 6e du Vendée Globe en 2001.

VIDÉO. Vendée Globe : comment les marins organisent leur vie à bord

« Il y avait à l'époque une reconnaissance des produits, mais un déficit de marque, se souvient Patricia Brochard. Le Vendée Globe a été un moyen de gagner en notoriété. » Il y a vingt ans, 8% des personnes interrogées connaissaient la marque Sodebo, elles sont 96% aujourd'hui. « On a franchi un palier, avec des valeurs autour de la proximité, de l'authenticité et de l'émotion », pointe la patronne. Chez Sodebo, les événements, privés ou internes à l'entreprise, se partagent « en famille ».

Le Vendée Globe contribue à l'ambiance. « Ça crée une fierté, on participe à une course incroyable, à une aventure exceptionnelle. » Le bateau « Sodebo » a rejoint la classe Ultime — l'élite actuelle de la course au large avec des maxi-trimarans de 32 mètres —, mais l'entreprise demeure le principal sponsor du Vendée Globe. « Parce qu'on y est attachés, parce que c'est devenu un bien commun qu'on a vu grandir et qu'il faut continuer à accompagner, même pendant la crise », estime Patricia Brochard.

Patricia Brochard, cogérante de la société Sodebo, principal sponsor du Vendée Globe./LP/Jean-Baptiste Quentin
Patricia Brochard, cogérante de la société Sodebo, principal sponsor du Vendée Globe./LP/Jean-Baptiste Quentin  

Sodebo investit tous les quatre ans 4 millions d'euros (pour des retombées estimées à 20 millions d'euros en équivalent d'achats publicitaires) pour figurer notamment sur les 33 bateaux engagés. A aucun moment, la société n'a revendiqué de devenir sponsor titre. « Il faut respecter l'histoire, sourit Patricia Brochard. Cette course doit garder son authenticité, il ne faut pas la dénaturer. En tant que sponsor, on est avant tout là pour la servir, pas uniquement pour l'utiliser. »

Ce Vendée Globe, durant lequel les marins racontent les joies et les peines qu'ils vivent à bord, prend aux tripes. Jean-Jacques Laurent, patron de PRB, l'entreprise spécialisée dans les revêtements du bâtiment installée à La Mothe-Achard, tout près des Sables, en sait quelque chose. Le monocoque orange, vainqueur des éditions 2001 (avec Michel Desjoyeaux) et 2005 (avec Vincent Riou), sera au départ pour la huitième fois.

« La première fois, en 1992, on avait dit banco à Jean-Yves Hasselin qui cherchait à boucler son budget huit jours avant le départ », se souvient Jean-Jacques Laurent. L'homme aux bretelles, dont l'entreprise a également des parts dans la SAEM, ne l'a jamais regretté. « C'est une chance extraordinaire d'avoir un tel événement à côté de chez soi, on est une entreprise vendéenne, si on veut communiquer, il faut en être ! »

PRB (pour Produits de revêtement du bâtiment), créé dans les années 1960 par le père de Jean-Jacques Laurent, maçon de formation, connaît une croissance annuelle de 15% et estime que 5% sont dus « au phénomène voile ».

Le skippeur Kevin Escoffier (à gauche) avec le patron de la société PRB, Jean-Jacques Laurent./LP/Jean-Baptiste Quentin
Le skippeur Kevin Escoffier (à gauche) avec le patron de la société PRB, Jean-Jacques Laurent./LP/Jean-Baptiste Quentin  

Jusqu'à il y a quatre ans, la position des bateaux sur le ponton se faisait par ordre d'arrivée des inscriptions. « Dès le premier jour, avant même l'ouverture des bureaux, ma secrétaire allait à La Roche-sur-Yon », glisse malicieusement Jean-Jacques Laurent. Le village départ de la course ouvrant trois semaines avant le départ et voyant défiler des dizaines de milliers de visiteurs, PRB s'assurait une visibilité de choix. « Les caméras de télévision ne pouvaient pas nous manquer », sourit encore le sympathique patron.

Désormais, les positions sont déterminées par tirage au sort, mais Jean-Jacques Laurent continue d'être omniprésent. « C'est vrai que je me mêle un peu de tout sur le bateau. Ce n'est pas seulement celui de l'entreprise, il appartient à tous les salariés, qui vivent le Vendée Globe ensemble. Il n'est pas question que le projet devienne la danseuse du patron, alors pas question de construire l'un de ces nouveaux Imoca à foils, le budget doit rester raisonnable. »

Chez Maître CoQ, autre entreprise vendéenne, on a misé sur la technologie, sans excès. « Car ce projet voile doit rester dans le budget communication de la société », précise Christophe Guyony, le directeur général. Au début des années 2000, la famille Arrivé, fondatrice du volailler, avait aussi répondu à l'appel de Philippe de Villiers pour mettre de l'argent au pot et sauver le Vendée Globe.

Rachetée en 2009 par le groupe LDC, elle a opté pour un retour parmi la flotte trois ans plus tard et gagné depuis quatorze points de notoriété. « Cette année, à travers la course, on veut parler aux Vendéens, avec l'objectif de recruter, de développer de l'emploi dans un secteur compétitif », poursuit Christophe Guyony.

Arnaud Boissières, Sablais d’adoption, sera l’un des chouchous du public sur son bateau « la Mie câline »./LP/Jean-Baptiste Quentin
Arnaud Boissières, Sablais d’adoption, sera l’un des chouchous du public sur son bateau « la Mie câline »./LP/Jean-Baptiste Quentin  

Arnaud Boissières, lui, ne gagnera sans doute pas le Vendée Globe à bord d'un Imoca ancienne génération. Mais une nouvelle fois, « Cali » — engagé dans son 4e tour du monde d'affilée (il a bouclé les trois premiers) — sera l'un des chouchous du public. Son Imoca « la Mie câline » reste amarré à l'année sur les pontons sablais. Arcachonnais d'origine, il s'est installé en Vendée en 2008 à la demande d'Akena Vérandas, son sponsor de l'époque. « D'un point de vue communication, le patron d'Akena trouvait que c'était mieux », se souvient Arnaud Boissières.

Depuis, le skippeur a été adopté par les Sablais, notamment par les anciens marins-pêcheurs de La Chaume avec lesquels il ne manque pas d'échanger. La Mie câline, autre entreprise vendéenne, a, depuis sept ans, pris le relais de la société de vérandas et Arnaud Boissières continue d'afficher un projet avec quasi exclusivement des sponsors du département. Des gros tels que la chaîne de pains et pâtisseries ou les artisans Artipôle et une trentaine de plus modestes, comme Leclerc et sa galerie marchande, les volailles Challans ou Team Plastique.

« J'emmène un peu toute la Vendée avec moi faire le tour du monde, alors forcément chaque départ et chaque arrivée sont chargés d'émotion pour moi », note Boissières. Pas question pour lui d'arrêter la course au large. « Dès que je rentre, je repars à la recherche de partenaires », promet-il. Le Vendée Globe a encore de belles années devant lui. Et qu'on se le dise : « On le partage avec tout le monde, mais il n'est pas à vendre ! » insiste Yves Auvinet, le président d'un département qui s'apprête à sillonner les océans.