AbonnésSports

L’affaire des violences sexuelles dans le judo provoque des remous

Le judo français est en émoi après nos révélations d’abus sexuels en son sein. Les départements du Nord et du Pas-de Calais pourraient très vite être au cœur de la tourmente.

 La Fédération française de judo a pris des mesures conservatoires à l’encontre de deux entraîneurs.
La Fédération française de judo a pris des mesures conservatoires à l’encontre de deux entraîneurs. Istock

Deux semaines après nos révélations sur les violences dans le judo, et notamment la publication du témoignage de C. expliquant avoir été violée durant plusieurs mois par son entraîneur, les instances de ce sport sont en émoi. Ces derniers jours, la Fédération française de judo a pris des mesures conservatoires à l'encontre de deux entraîneurs : Julien (le prénom a été modifié), l'agresseur présumé de C., mis en examen dans 4 dossiers (pour des faits de viols, d'agressions sexuelles et de tentative de viols) et un ancien président d'une ligue régionale.

Les deux hommes se connaissent — l'un ayant notamment été le professeur de l'autre — et tous deux entraînaient encore il y a peu dans différents clubs du Nord et du Pas-de-Calais. Des clubs dont certains ne semblent pas s'inquiéter outre mesure. En fin de semaine, aucun des quatre clubs où entraînait Julien (4 victimes présumées recensées) jusqu'en septembre ne s'était encore manifesté auprès de la Fédération.

L'affaire concernant Steeve (le prénom a été modifié), l'ancien président d'une ligue régionale, intrigue. L'homme, dont plusieurs dojos portent le nom, a passé 4 ans (entre 2012 et 2016) au comité directeur de la Fédération. Si le président Jean-Luc Rougé nous assure « n'avoir jamais entendu parler de rumeurs » le concernant, le nom de cet homme d'une soixantaine d'années nous a été signalé à trois reprises (par des personnes ne se connaissant pas) durant notre enquête, qui a duré plus de 8 mois. Il y a 10 jours, un signalement est parvenu à la cellule anti-violences du ministère des Sports, dénonçant, selon la fédération, « des actes d'agression sexuelle et de harcèlement moral ». « On a émis des soupçons sur ma personne, a reconnu Steeve à l'AFP. Ce sont des désaccords entre des personnes dans un club. » Selon nos informations, le dossier est pourtant bien plus grave que des querelles de personnes et pourrait bien prendre une tournure judiciaire, les faits concernant certaines victimes présumées n'étant pas prescrits.

«L'amnésie est en train de frapper beaucoup de personnes…»

Prochainement, la ministre déléguée aux Sports, Roxana Maracineanu, lancera une inspection générale, visant notamment à pointer d'éventuels dysfonctionnements au sein des instances. La Ligue des Hauts-de-France pourrait peut-être ainsi être amenée à expliquer pour quelles raisons elle semble s'être affolée, début novembre sur le cas de Steeve et fait d'un coup part à la Fédération de rumeurs le concernant. Des rumeurs, dénoncées comme par miracle ces jours-ci, et qui pourtant circulaient depuis de nombreuses années. Si aucune plainte n'avait jamais été déposée jusqu'alors, personne ne s'était jamais réellement penché sur le dossier.

Et toujours selon nos informations, Steeve ne serait pas le seul à avoir échappé aux recherches. Depuis quelques années, un autre professeur de judo, Quentin (le prénom a été modifié), fait beaucoup parler dans le Nord. A tel point qu'il a fait l'objet, au moins à deux reprises entre 2008 et 2011 — de signalements à la Ligue Nord-Pas-de-Calais pour des relations sexuelles supposées avec des judokas mineurs avec à chaque fois un même mode opératoire.

Des copies de ces signalements auraient également été transmises à la Fédération. Quentin n'a pourtant jamais fait l'objet de mesure conservatoire, visant à l'écarter des mineurs en attendant le résultat d'une enquête. Même si certains élus de la Ligue Nord-Pas-de-Calais ont tenté d'agir, ils n'auraient pas été suivis par leur président, qui était à l'époque Steeve, le professeur que la Fédération a suspendu de toute fonction en début de semaine. « Pourquoi ne s'est-il rien passé, pourquoi n'y a-t-il pas eu d'enquête? interroge un proche du dossier. L'amnésie est en train de frapper beaucoup de personnes… »

L'affolement est malgré tout bien là. Depuis nos révélations, la Fédération a d'ores et déjà annoncé une série de mesures concernant les violences sexuelles (les cas de violences physiques que notre dossier pointait sont pour le moment absents du débat fédéral) : l'accompagnement psychologique aux victimes via une aide financière, la constitution systématique de partie civile lors des procès, le retrait de la ceinture noire aux professeurs coupables de violences sexuelles. Cela peut sembler anecdotique pour le commun des mortels, éloigné des us et coutumes du judo mais le détail a pourtant son importance. D'autant qu'un professeur de judo condamné à la fin des années 1990 à 20 ans de prison pour des viols sur mineurs figure toujours sur la liste des hauts gradés, celle qui fait la fierté du judo français.