PSG : de Manchester à Manchester, 20 mois dans la vie du club parisien

Le 6 mars 2019, Paris était éliminé en 8e de finale de la Ligue des champions par les Red Devils. Ce mardi, Manchester United revient au Parc. Le récit du changement de monde du PSG, décidément à part.

 Le 6 mars 2019, au Parc, Kylian Mbappé n’en revient pas : le PSG est éliminé à la dernière minute par Manchester United en 8e de finale de la Ligue des champions.
Le 6 mars 2019, au Parc, Kylian Mbappé n’en revient pas : le PSG est éliminé à la dernière minute par Manchester United en 8e de finale de la Ligue des champions. LP/Arnaud Journois

Le 7 mars 2019, au lendemain de l'élimination en 8e de finale retour de la Ligue des champions contre Manchester United, le PSG a la gueule de bois. « Je me sens mal, toute l'équipe se sent mal, confiera le lundi suivant Thomas Tuchel. Les deux premiers jours, beaucoup de joueurs auraient aimé voir la saison se terminer et partir en vacances. Mais ce n'est pas une option. » Son équipe doit remonter en selle pour affronter Dijon, en match en retard. Elle ne fera pas de détail (4-0), avec des buts de Marquinhos, Kylian Mbappé, Angel Di Maria et Eric-Maxim Choupo-Moting.

Mais les premières heures après le choc, ce traumatisme de cet affront au goût de remontada barcelonaise, racontent des hommes blessés, touchés, abattus. Chez lui, Thomas Tuchel tourne en rond, ne se rase plus, paraît complètement K.-O. auprès de ses proches. Sa prolongation de contrat d'une saison, négociée avant le match, ne sera pas remise en cause par l'état-major parisien, en attente des décisions de Doha, l'actionnaire du club. Chez lui, Kylian Mbappé s'enferme dans sa chambre et pleure, dégoûté comme tous les titulaires de ce soir-là.

Assez vite, le club s'inquiète pour Thilo Kehrer, auteur d'une énorme bourde pendant la rencontre. Plus personne ne le reconnaît les jours d'après, les familiers du camp des Loges le qualifiant de « zombie ». La déprime gagne tous les étages du club, chaque service, les employés ont le masque, comme si le virus de la défaite et du ridicule avait contaminé le PSG, improbable perdant contre l'équipe B de Manchester United, démonté au tour suivant par Barcelone (4-0 sur les deux manches).

Rapidement, les équipes de communicants de la formation parisienne s'organisent pour diffuser un message clair alors que la presse cogne sur Nasser Al-Khelaïfi, le président, sur Thomas Tuchel et son manque de sérieux dans la préparation du match, ou encore sur le mental friable des joueurs, tétanisés par l'enjeu de passer le 8e de finale, terminus des ambitions depuis trois éditions.

Ah, si seulement Paris disposait d'un directeur sportif dans ces moments-là! Mais non, il y a juste Antero Henrique, le super recruteur et vendeur du club, l'homme qui ne s'adresse jamais au groupe. Son dernier fait d'armes remonte au mois de janvier 2019. Il a déniché Leandro Paredes, acheté 47 millions d'euros, premier entrant contre Man U, le 6 mars. Son transfert a traîné depuis le Zénith Saint-Pétersbourg sur fond de commissions nombreuses et nébuleuses. Du Antero Henrique dans le texte.

Le président du PSG, Nasser Al-Khelaïfi, l’ancien directeur sportif, Antero Henrique, et l’entraîneur, Thomas Tuchel (de g. à dr.). LP/ Arnaud Journois
Le président du PSG, Nasser Al-Khelaïfi, l’ancien directeur sportif, Antero Henrique, et l’entraîneur, Thomas Tuchel (de g. à dr.). LP/ Arnaud Journois  

La communication se veut donc limpide : aucun membre de ce trio magique, Al-Khelaïfi-Tuchel-Henrique, n'est menacé. Dans le secret du palais de l'émir, nul ne se sait ce qui se fomente, à quel point untel ou untel sera menacé, sacrifié puis rattrapé par la manche, conforté du bout des lèvres faute de mieux. Mais assez vite, le prince Tamin ben Hamad Al Thani, pas encore 39 ans à l'époque, veut du changement, il ne supporte pas le statu quo prôné par l'antenne parisienne.

Leonardo rappelé au chevet du malade

Il demande des têtes et obtient celle d'Henrique en même temps qu'il participe directement au retour d'un homme dont l'aura reste intacte : Leonardo, plus du tout en odeur de sainteté à l'AC Milan où il est redevenu le temps d'une saison directeur sportif au sein d'une maison lombarde en pleine crise de management et d'actionnariat.

Le nom de Leonardo reste associé à la réussite des premières années du projet qatarien, avec les noms ronflants qui viennent soudainement peupler les coursives du Parc des Princes : Carlo Ancelotti, Zlatan Ibrahimovic, Thiago Motta, Alex, Maxwell, Thiago Silva, Marco Verratti, Ezequiel Lavezzi, Edinson Cavani. Le directeur sportif brésilien revient en douceur, sa nomination faisant juste l'objet d'un communiqué. La période ne se prête pas aux petits fours et aux conférences de presse somptuaires dans l'un des palaces de la rive droite parisienne où Leo épaterait la galerie par un show dont il a le secret.

Il s'installe à l'hôtel Brach, un cinq-étoiles de l'ouest de la capitale, où, entre deux réunions, il peut croiser l'actrice Valérie Bonneton, le mannequin Estelle Lefébure ou encore l'entraîneur Rolland Courbis, qui dans la salle de fitness, qui sur le roof top à déguster un cocktail, qui au restaurant de l'établissement.

Chaussures noires, jean noir, tee-shirt noir et veste noire - son dress code habituel -, le nouveau directeur sportif multiplie les entretiens. Thiago Motta, coach des U 19 en partance, lui rend visite dans sa suite. L'ex-milieu lui expose sa vision du club (lui qui jouait encore jusqu'à la fin de saison 2018), sa guerre larvée avec Antero Henrique qu'il n'a jamais pu supporter. Leonardo veut comprendre où il a (re)mis les pieds.

Six ans après son départ, le club a bien changé et ne peut plus se permettre de dépenser de manière pharaonique à cause de comptes encore plombés par l'opération de rêve de l'été 2017, la double venue de deux génies du jeu, Neymar et Kylian Mbappé, contre 402 millions d'euros. Le dirigeant fait chauffer l'un de ses nombreux téléphones et appelle ses hommes de confiance, comme Olivier Létang, l'ex-directeur sportif adjoint qu'il avait lui-même nommé, chassé en 2017 par la garde rapprochée de Nasser Al-Khelaïfi, autre conflit satellitaire d'une entreprise qui les multiplie. Létang dirige alors le stade Rennais et le met en garde contre les hommes du président, pas toujours enclins à laisser d'autres que le Qatarien prendre la lumière médiatique.

L'urgence est ailleurs. Leonardo revient, mais il y a comme le feu à la maison PSG. Disons que la mèche est prête et la moindre étincelle peut embraser une institution secouée par l'élimination contre Manchester United, la perte de la finale de la Coupe de France contre Rennes, la piteuse sortie prématurée en Coupe de la Ligue.

L’été 2019, Neymar veut quitter le PSG pour retourner au Barça. L’opération, impossible, va capoter.LP/Arnaud Journois
L’été 2019, Neymar veut quitter le PSG pour retourner au Barça. L’opération, impossible, va capoter.LP/Arnaud Journois  

En coulisses, un autre cocktail explosif menace. Après seulement deux ans à Paris, Neymar et sa clique souhaitent déguerpir et tenter un hypothétique retour à Barcelone sous une direction que le clan du numéro 10 a quittée et contre laquelle elle multiplie les procès devant les tribunaux pour récupérer des primes prétendument non payées.

Leonardo joue sur du velours : il réclame au départ 300 millions d'euros pour le crack auriverde afin d'en obtenir autour de 220 millions d'euros, son prix d'achat. Une somme que Barcelone ne possède évidemment pas, les Catalans venant de lâcher quelque 120 millions d'euros sur Antoine Griezmann. Pis, le board du Barça est divisé, entre dirigeants qui ne veulent pas entendre parler du come-back d'un joueur qui a, selon eux, craché sur le club et ceux désireux de faire plaisir à Lionel Messi, forcément heureux de revoir Neymar. Josep Maria Bartomeu navigue entre les deux camps, incapable de les réconcilier.

Mbappé sur le départ ?

Un autre dossier souterrain agite les arcanes de la Factory, où Leonardo récupère un bureau. Il se partage entre le siège du club et sa maison du XVIe arrondissement, où il s'est installé en famille. Après une déclaration aux trophées UNFP à la déflagration entendue jusqu'à Doha et au cours de laquelle il réclame davantage de « responsabilités », Kylian Mbappé n'est pas sûr de rester non plus au club. L'Angleterre lui fait les yeux doux, à commencer par Jürgen Klopp, le manager de Liverpool avec lequel tous les grands joueurs rêvent de travailler.

Le champion du monde, meilleur buteur du championnat avec 33 réalisations, seul titre remporté par le club à la fin de la saison, se demande si Paris reste le bon endroit pour décrocher la Ligue des champions, son obsession. Thomas Tuchel, heureux d'avoir perdu Henrique mais loin de se réjouir de récupérer Leonardo, suit de près ce double feuilleton de la perte possible de ses deux cracks le même été.

Mais Mbappé, véritable amoureux du PSG, ne souhaite pas entamer de bras de fer alors qu'il comprend vite que la porte est fermée à double tour pour lui. Tuchel n'a plus à s'inquiéter : la direction refuse le départ du Français et sait que Neymar est intransférable puisque Barcelone ne peut pas se le payer. Leonardo profite de l'instant pour asseoir son autorité en ciblant du regard Neymar au camp des Loges à son retour de vacances, stipulant la fin des passe-droits, des états d'âme, sous peine de quitter le club en cas d'offres satisfaisantes.

Le pouvoir s'incarne sur le dos de Neymar, qui n'a rien fait jusque-là pour se fondre dans le décor, entre blessures à gogo, histoire de mœurs avec une compatriote dans un hôtel chic près de l'Arc de Triomphe, insultes à l'arbitre de PSG-Manchester ou accrochage avec un supporter agressif à l'issue de la finale perdue de la Coupe de France. Forcément, le prodige brésilien ne le prend pas bien. Son influence dans le vestiaire demeure intacte, avec des partenaires toujours sous le charme de sa technique hors-norme et de ce caractère festif. Pour le meilleur et pour le pire, Neymar est un enfant qui refuse de grandir et ses copains l'aiment aussi pour ça.

L'instauration de la République des joueurs

La planète joueurs gravite autour de lui et Leonardo va l'apprendre à ses dépens. Il revient à la charge après un triple anniversaire arrosé - Edinson Cavani, Mauro Icardi et Angel Di Maria, tous nés en février - et soumis aux objectifs des réseaux sociaux juste après la défaite (2-1) au match aller contre Dortmund en 8e de finale de la Ligue des champions. Mais cette fois-ci, la garde rapprochée du Ney, Keylor Navas en tête, met le holà et défend le numéro 10, quitte à s'opposer au grand manitou du domaine sportif.

L'épisode révèle à la fois la grande camaraderie dans l'effectif et la distance voire la cassure entre cette troupe et ses dirigeants. Elle s'agrandit pendant le confinement avec trois hommes aux manettes : Jean-Claude Blanc, le directeur général délégué, Victoriano Melero, le secrétaire général, et Leonardo, le directeur sportif. Le trio réclame aux joueurs d'abandonner une partie de leurs rémunérations, la crise sanitaire, ses compétitions suspendues ou arrêtées, ses huis clos, ses droits télé non versés impactant considérablement les finances de la PME.

Passés au chômage partiel, Thiago Silva and co échangent sur le fil WhatsApp commun des joueurs : ils sont prêts à un effort si l'argent laissé alimente des associations ou des secteurs en prise directe avec la pandémie, comme les hôpitaux de Paris. Mais ce petit monde ne parvient pas à trouver un accord et quand Nasser Al-Khelaïfi tonne à RMC que les joueurs « connaissent leurs responsabilités », c'est fini, la discussion se termine, le renoncement aux salaires devient impossible.

Parc des Princes (Paris), le 11 mars. La qualification face à Dortmund est un tournant. LP/Arnaud Journois
Parc des Princes (Paris), le 11 mars. La qualification face à Dortmund est un tournant. LP/Arnaud Journois  

Cette solidarité étend son domaine de la lutte au versant sportif. C'est pendant les 55 jours du confinement décidé par l'Etat que les hommes de Tuchel, dispatchés entre l'Amérique du Sud et l'Europe, avec quelques états dépressifs pour certains comme Angel Di Maria, resté en région parisienne, se promettent de tout mettre en œuvre pour remporter la Ligue des champions. Elle doit s'achever dans le format inédit d'un tournoi sur un match sec à partir des quarts de finale.

Ce pacte des joueurs du PSG trouve également sa source dans la soirée ubuesque puis la nuit magique du 11 mars 2020, quand l'équipe, dans le huis clos du Parc des Princes brisé par les chants de 4 000 supporters réunis à l'extérieur dans une attitude très « cas contact », s'affranchit enfin du 8e de finale en estoquant le Dortmund (2-0) de Lucien Favre. Il est là l'esprit de corps et de fusion qui anime ce groupe depuis des mois.

La malédiction du premier match à élimination directe après la phase de poules est vaincue. La formation parisienne poussera le délice jusqu'à atteindre la première finale de Ligue des champions de son histoire, un soir d'anniversaire, celui de ses 50 ans. On n'a qu'une vie et ce PSG-là a décidé de la vivre à fond, malgré l'adversité, en premier lieu ce coronavirus qui entrave nos existences. Surtout, il a chassé de son décor intime les démons de Manchester United, qui revient ce mardi (21 heures) sur les lieux de son forfait. Paris ne craint enfin plus rien.