Noël Le Graët : «Imposer mes choix à un sélectionneur, même pas en rêve»

Le président de la Fédération française de football, qui brigue un quatrième mandat pour l’élection du mois de mars, expose son programme et répond à ses adversaires Frédéric Thiriez et Michel Moulin.

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 « Aujourd’hui, mon équipe et moi tenons nos engagements au centime près » confie Noël Le Graët, 79 ans, candidat à un nouveau mandat.
« Aujourd’hui, mon équipe et moi tenons nos engagements au centime près » confie Noël Le Graët, 79 ans, candidat à un nouveau mandat.  LP/Arnaud Journois

C'est depuis Guingamp, son fief, que Noël Le Graët a accepté de nous recevoir pour lancer sa campagne à l'élection à la présidence de la Fédération française de football (le 13 mars). Depuis son bureau situé au 3e étage de son entreprise d'agroalimentaire, on surplombe la rivière Le Trieux et on aperçoit au loin le stade du Roudourou.

Mais le patriarche de 79 ans n'a pas le temps de penser aux difficultés que traverse son club de cœur barragiste en Ligue 2, focalisé qu'il est sur la quête d'un quatrième mandat à la tête de la FFF.

Vous aviez lié votre candidature à votre état de forme. Comment vous sentez-vous ?

NOËL LE GRAËT. J'ai été malade pendant quelque temps (NDLR : il a été atteint d'une leucémie lymphoïde), maintenant je suis complètement guéri. Sinon, je ne me serais pas représenté. Vous ne pouvez pas à la fois être à la fois en soins et à la fédération.

A 79 ans, on pourrait dire que vous avez du mal à tourner le dos au pouvoir…

On peut dire ce que l'on veut mais je considère que j'ai l'expérience suffisante pour les moments difficiles. Après, l'âge, chacun jugera. Je connais des vieux de 40 ans avec lesquels je n'ai pas envie de déjeuner. Je suis en pleine forme. Je n'ai aucun complexe.

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Quel bilan tirez-vous de votre présidence de la fédération après dix ans de mandat ?

Cela fait dix ans déjà… L'équipe de France est allée en quarts de finale du Mondial 2014, puis en finale de l'Euro 2016 et elle gagne la Coupe du monde 2018. Notre équipe Espoirs est qualifiée pour la première fois aux Jeux olympiques depuis 1996. Nos filles sont troisièmes mondiales au classement Fifa. Au niveau sportif, le bilan est incontestable. Au niveau économique, le résultat est positif. Le budget n'a jamais été aussi élevé (NDLR : 256 millions d'euros). On n'a jamais donné autant au football amateur contrairement à ce que peuvent dire certains.

Est-il vrai que votre intention est de n'effectuer qu'un demi-mandat pour laisser la place à Marc Keller, l'actuel président de Strasbourg ?

Cela fait partie des possibilités, mais, quand on se présente, c'est pour quatre ans. Et j'ai envie de faire les quatre ans. Vous savez aussi que le président doit être indépendant. Si vous me parlez de Marc, qui a une image très positive, il faudrait qu'il vende Strasbourg. C'est facile à dire mais pas facile à faire dans le contexte actuel.

Jamel Sandjak, un ancien opposant, s'est rallié à vous. C'est une belle prise compte tenu de l'importance de la ligue Paris-Ile de France qu'il préside, non ?

On a tous les mardis des réunions avec les présidents des ligues. Il m'a surpris. Il est intelligent dans ses analyses et ses propositions. Je me suis dit que la fédération ne pouvait pas continuer à être fâchée avec Paris. Je suis allé le voir, je l'ai invité à déjeuner. Je l'ai découvert. C'est important d'écouter le football amateur. En cas d'élection, il gardera sa ligue et jouera un rôle important dans le développement du football amateur.

A combien estimez-vous les pertes pour la FFF en raison de la pandémie ?

Il faut reconstituer nos budgets. On a joué une dizaine de matchs de l'équipe de France sans recette. C'est environ 2 millions d'euros par match, donc le manque à gagner est d'environ 20 millions d'euros. Mais cette situation ne peut pas durer longtemps. On souhaite vivement rejouer au football normalement dès le mois de septembre. D'un autre côté, on a réussi à faire quelques économies en repoussant certains travaux à Clairefontaine. Il y a aussi moins de déplacements d'équipes de jeunes. Et aucun sponsor ne nous a lâchés. Tous les engagements en cours sont tenus. Enfin, pour les amateurs, on tient nos engagements au centime près. Fin juin, aucun club amateur ne sera pénalisé.

« On est entre 1,8 million et 1,9 million de licenciés, soit une baisse de 9 % », indique Noël Le Graët./LP/Arnaud Journois
« On est entre 1,8 million et 1,9 million de licenciés, soit une baisse de 9 % », indique Noël Le Graët./LP/Arnaud Journois  

Quels sont les axes de votre programme ?

La période actuelle est dure. Si l'on pouvait tous se dire que, fin juin, le virus nous aura fichu la paix, nous serons alors en période de reconquête de licenciés pour la saison à venir. Tous les sports perdent beaucoup d'enfants. On est entre 1,8 million et 1,9 million de licenciés, soit une baisse de 9 %. Les championnats chez les jeunes n'existent plus, même l'UEFA a supprimé les équipes nationales des moins de 16 ans, des moins de 17 ans et des moins de 19 ans. Toute une génération de jeunes allant de 16 à 20 ans n'a pas de licence. Chez les filles, le nombre de licences n'a pas chuté. Et chez les adultes, on n'a rien perdu puisque les championnats avaient redémarré. On a perdu des enfants, mais c'est le cas pour tous les sports.

Considérez-vous Frédéric Thiriez comme votre principal adversaire dans la course à la présidence de la fédération ?

Frédéric, je l'aime bien, on se connaît depuis très longtemps, on s'est déjà titillés. C'est quelqu'un d'intelligent. S'il est élu, je lui demanderai d'appliquer son programme… s'il est réaliste. Mais je n'ai pas envie de lire les programmes de mes adversaires matin, midi et soir.

Il envisage un passage à 4 millions de licenciés. C'est envisageable ou démagogique, selon vous ?

S'il est élu, qu'il le fasse. Je ne dis pas que c'est impossible, mais il doit avoir des idées que je n'ai pas. Mais si je suis élu, je prendrai ses bonnes idées.

Il vous accuse de laisser mourir le football amateur et de regarder ailleurs. Il propose 40 millions d'euros pour redresser les clubs amateurs et parle d'un prêt garanti par l'Etat. C'est une solution crédible ?

Moi, je n'ai pas besoin d'emprunter. Aujourd'hui, mon équipe et moi tenons nos engagements au centime près. Les amateurs n'ont jamais eu autant d'argent (NDLR : 94 millions d'euros et le plan de solidarité de 30 millions d'euros annoncé en juin dernier), même s'il n'y en a jamais assez. La moitié de l'argent de la fédération va au football amateur.

Tous vos adversaires vous accusent pourtant de laisser tomber le football amateur.

On verra si les amateurs votent pour eux.

Frédéric Thiriez pointe aussi du doigt l'augmentation de 60 % des frais de personnel à la fédération. Qu'avez-vous à lui répondre ?

Je ne suis pas là pour analyser le programme de Thiriez, cela ne m'intéresse pas. A la fédération, il y a plus de monde. On est passé de 100 millions d'euros de chiffres d'affaires à 256 millions d'euros. Avant, on faisait appel à une agence pour la publicité en externe. Aujourd'hui, on a embauché du personnel pour ça. Clairefontaine a changé en dix ans. On a mis du monde sur le terrain. Ce n'est plus du tout la même chose. Il y a plus de salariés et c'est normal, parce qu'on a changé de système. Oui, il y a plus de personnel mais il n'y a pas de gaspillage. On n'a pas besoin d'emprunt, on n'a pas de difficultés financières.

La gestion menée par Florence Hardouin, directrice générale de la FFF, a été très contestée. Quel bilan en tirez-vous ?

Je regrette que cela ait été autant médiatisé. Il y a une relation difficile avec plusieurs cadres. Mais, aujourd'hui, Madame Hardouin est à son poste. Kenny Jean-Marie (NDLR : ancien directeur de cabinet de Noël Le Graët à la FFF) est parti à la Fifa parce qu'un poste lui convenait. C'est moi qui ai conseillé à Gianni Infantino (NDLR : président de la Fifa) de l'embaucher.

Florence Hardouin, ici avec Noël Le Graët./LP/Arnaud Journois
Florence Hardouin, ici avec Noël Le Graët./LP/Arnaud Journois  

Les relations avec les chefs de service sont donc apaisées ?

Il y a eu une petite période compliquée mais elle est terminée. Cela ne méritait pas autant, mais c'est parce que c'est le football.

Florence Hardouin a changé ses méthodes de management ?

Aujourd'hui, tout le monde travaille en bonne intelligence.

Les diffuseurs de la Coupe de France, France Télévisions et Eurosport, demandent un rabais, comme l'a fait Mediapro avec la Ligue. Que leur répondez-vous ?

Je suis en très bons termes avec eux et je leur ai dit non. La Coupe de France, on a réussi un miracle. Sur 258 équipes, il n'y a que 7 forfaits d'équipes (NDLR : 8 en réalité) et aucun incident. On a trouvé une formule avec des amateurs. Chacun regarde ses intérêts. Mais il n'est pas question aujourd'hui de baisser les droits.

Avez-vous regretté d'avoir relancé la Coupe de France alors que certains clubs amateurs ne peuvent pas s'entraîner correctement ?

Il n'y a eu que 7 forfaits. C'est un énorme succès. Cela pousse l'Etat à regarder avec nous si l'on ne peut pas aller plus rapidement vers une reprise du football amateur. Pour le moment, c'est le virus qui commande. On a eu une dérogation. Il n'y a pas eu d'incidents. On a mis en place un service médical. On a monté un dispositif en peu de temps.

Qu'avez-vous pensé des déclarations de Michel Moulin, candidat à la présidence de la FFF ? Il veut obliger Didier Deschamps à sélectionner Karim Benzema s'il est élu.

S'il est élu, il le fera. Chacun son programme. Avec Didier Deschamps, on se connaît depuis pas mal d'années. Si on n'était pas en bons termes, cela rejaillirait sur l'équipe de France. On a la chance d'avoir petit à petit créé une amitié plutôt qu'une relation de patron à salarié. On peut parler de football mais il ne me viendrait pas l'idée de lui conseiller des joueurs. Imposer mes choix à un sélectionneur, même pas en rêve, bavarder oui. Je vais vous raconter une anecdote. Une fois, je trouvais que le 4-3-3 était trop défensif, je le taquinais. Didier me présente une équipe avec trois milieux défensifs. Je lui dis que je pensais qu'il devrait en mettre quatre… Il l'a mal pris. Finalement, il a modifié son équipe en cours de match et on a gagné 1-0. Mais ce n'est pas grâce à moi, c'est la vie. Cela ne se fait pas d'imposer ses choix.

« On peut parler de football mais il ne me viendrait pas l’idée de lui conseiller des joueurs », estime Noël Le Graët à propos de Didier Deschamps./LP/Arnaud Journois
« On peut parler de football mais il ne me viendrait pas l’idée de lui conseiller des joueurs », estime Noël Le Graët à propos de Didier Deschamps./LP/Arnaud Journois  

Quel est l'objectif pour l'Euro 2021 ?

On vise le dernier carré. On est l'une des meilleures équipes à l'Euro. L'idée, c'est d'aller dans le dernier carré et de faire le maximum après.

En cas de réélection, votre mandat s'étirerait jusqu'en 2025. Didier Deschamps pourrait-il encore être en poste à la tête de la sélection à cette date ?

Il sera en fin de contrat après la Coupe du monde en 2022. Si je suis en place, il est probable que je rediscute avec Didier. Aujourd'hui, je ne suis pas certain qu'il ait envie de quitter l'équipe de France après la Coupe du monde au Qatar. Mais c'est trop tôt pour en parler. On s'est vus à Paris la semaine dernière. On parlait de football, même de l'après Qatar sans vraiment y penser. Le rôle de sélectionneur, ça lui va comme un gant. Il est incontestable, incontesté.

On sent qu'il n'a pas forcément envie d'entraîner de nouveau un club…

Quand vous faites dix matchs de qualification sur une année, quand vous gagnez la Coupe du monde et que vous êtes finaliste de l'Euro, ce sont des matchs de haut niveau. Il est difficile de retrouver ça en club, en dehors du PSG ou des clubs européens de ce niveau-là. Mais il faudra lui demander comment il voit son avenir.

Organiser un Euro dans douze villes différentes, est-ce bien raisonnable ?

A l'époque, je trouvais que l'idée de Michel Platini était atypique mais que cela valait le coup parce qu'il y a tellement de pays qui voulaient organiser les compétitions. Pour le moment, l'UEFA maintient, mais vont-ils organiser l'événement dans les douze villes ? Aucune certitude. Mais je pense qu'il n'y aura pas de supporters.

Souhaitez-vous toujours convoquer Kylian Mbappé avec l'équipe de France Espoirs pour les Jeux olympiques ?

Ce sera certainement plus compliqué avec les compétitions Ligue des champions, Euro, et JO qui vont s'enchaîner. Je ne l'ai pas vu ces derniers temps pour être honnête. Avant, il voulait absolument venir. Nous sommes favorables, et s'il veut toujours venir, on l'accueille avec plaisir.

Ce dimanche se tiendra le clasico entre l'OM et le PSG. Quelles sont vos relations avec Leonardo, le directeur sportif du PSG ?

On est plutôt en très bonne relation. J'aime bien le titiller de temps en temps et je préférerais qu'il arrête de parler de l'arbitrage. C'est un type élégant, qui connaît bien le football. On s'est vus à plusieurs reprises, je l'aime bien, et je suis sûr qu'il m'aime bien, mais il n'aime pas qu'on le contredise.

Que pensez-vous du projet de Superligue européenne à laquelle souhaite participer le PSG ?

Je suis totalement contre, à 1000 %. L'UEFA est contre, la Fifa est contre. Ces deux instances qui sont souvent en divergence sont main dans la main sur ce sujet. En tant que Fédération, on peut ne pas convoquer en sélection nationale les joueurs qui participeraient à cette Superligue.

Vous ne craignez pas que les tensions entre la sélectionneuse Corinne Diacre et certaines joueuses de l'équipe de France féminine ne soient une bombe à retardement pour l'Euro 2022 ?

Il y a eu des petits accrochages, mais le temps passe. Les filles aiment l'équipe de France. Est-ce que tout le monde aime son entraîneur ou son patron? Bien sûr on préfère que tout aille bien et je préférerais que cela se passe comme avec Didier (Deschamps). Les filles ont communiqué davantage, et quand elles sont sur le terrain, cela ne se voit pas. Il faut savoir quelquefois garder raison et laisser le temps au temps.

Vous souteniez Michel Denisot lors la dernière élection à la tête de la Ligue de football professionnel. Quelle relation avez-vous avec Vincent Labrune, le nouveau président de la LFP ?

J'ai une très bonne relation avec lui. Il est venu à la fédération le lendemain de son élection, c'était élégant de sa part. On s'est dit tous les deux que la fédération et la ligue devaient travailler ensemble. Ses débuts sont très bons. Ce n'est pas facile de reprendre aujourd'hui la ligue avec le manque d'argent, le Covid, les présidents inquiets…

Est-il vrai qu'il vous avait conseillé d'appeler Vincent Bolloré en décembre ?

Je suis un vieux monsieur, je connais bien Vincent Bolloré. J'ai signé souvent avec Canal, j'ai signé avec lui à l'époque sur Direct 8 pour l'équipe de France féminine. Je l'ai appelé, oui. Mais je laisse ce succès sur les droits télés au président de la ligue qui a réussi une bonne performance.

Votre déclaration sur le racisme qui n'existerait pas ou peu dans le football est-elle l'un des rares regrets de votre dernier mandat ?

Je n'ai pas senti que j'avais dit des bêtises, c'était plus une maladresse. Je persiste à dire que, grâce au football, les gosses jouent ensemble. Le racisme autour du football, bien sûr qu'il y en a. Il y a sûrement du racisme autour des stades ou de la part de quelques dirigeants ou de spectateurs. Mais c'est l'un des sports qui réunit le plus.