Foot et politique : en demande-t-on trop aux Bleus ?

Forts de leurs succès, les footballeurs de l’équipe de France sont toujours plus sollicités par l’Etat pour promouvoir des campagnes gouvernementales. Avec parfois quelques accrocs.

 Le Président de la République Emmanuel Macron décore ici Kylian Mbappé après le sacre des Bleus lors de la Coupe du monde 2018.
Le Président de la République Emmanuel Macron décore ici Kylian Mbappé après le sacre des Bleus lors de la Coupe du monde 2018. LP/Arnaud Journois

Olivier Giroud sur un porte-avions, ou dans une base aérienne aux côtés de militaires français, c'est le clip que pourront découvrir bientôt les internautes. L'attaquant de l'équipe de France sensible à tout ce qui a trait à la chose militaire, a accepté de tourner ce petit film pour promouvoir les notions de patriotisme et d'engagement, à l'initiative du ministère des Armées.

Il y a peu, c'est déjà Olivier Giroud, mais aussi N'Golo Kanté, Eugénie Le Sommer et Amel Majri, deux joueuses des Bleues, qui ont participé à un spot contre le harcèlement scolaire, cette fois sous l'impulsion du ministère de l'Education nationale. Les footballeurs et footballeuses de l'équipe de France, portés par leurs réussites récentes, sont devenus des relais essentiels des messages gouvernementaux. Incontournables?

« Les joueurs et joueuses sont très sollicités, constate Sylvain Kastendeuch, le vice-président de l'UNFP, le syndicat des footballeurs. Ils ont cette faculté d'entraîner et d'influencer et, pour moi, on ne leur en demande pas assez. A l'UNFP, on les encourage à le faire quand il s'agit de bonnes causes. D'ailleurs, on a créé un mouvement Positive Football et un programme dans ce sens Player For Society. Généralement, les causes défendues ne prêtent pas le flanc à la polémique. Qu'il s'agisse du combat contre le harcèlement scolaire, du respect des gestes barrière pendant l'épidémie du coronavirus, du soutien aux enfants malades… Les sportifs sont rarement pris en flagrant délit de faire le jeu d'un parti politique. »

Le message de l’équipe de France de football aux élèves de France a été relayé par le capitaine Hugo Lloris. DR
Le message de l’équipe de France de football aux élèves de France a été relayé par le capitaine Hugo Lloris. DR  

La dernière vidéo baptisée « Message de l'équipe de France de football aux élèves de France » a pourtant suscité de nombreuses critiques. Il s'agit d'un petit film où neuf joueurs de l'équipe nationale interviennent, tour à tour, pour rappeler les valeurs de la République et défendre les enseignants après l'assassinat de Samuel Paty. Cette commande du ministre de l'éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, au président de la Fédération française de football, Noël Le Graët, devait servir de support aux enseignants.

« Mais, pédagogiquement, c'est inutilisable en l'état », déplore François Da Rocha, vice-président l'APHG (Association des professeurs d'histoire - géographie). « D'un point de vue pédagogique, le fait qu'il n'y ait pas la représentativité de tous les joueurs est contre-productif auprès de certains élèves, raconte cet auteur d'une thèse consacrée aux joueurs de l'équipe de France de football depuis 1904. Il n'y a pas de joueur identifié comme musulman ou de couleur, les seuls joueurs noirs étant métis ou issus de milieux sociaux favorisés. Ces joueurs auraient pu avoir une place à tenir. Est-ce qu'ils ne représentent pas assez la France ? Est-ce qu'on n'a pas voulu les mettre en porte à faux ? Et, puis, qui est à l'origine du discours ? Les joueurs sont sincères mais on voit bien qu'ils récitent leur texte. C'est une campagne ratée, sans compter qu'il n'y a que des joueurs de l'équipe de France masculine et que les Bleues sont absentes. »

Ces critiques contre une campagne gouvernementale organisée dans la précipitation n'ont pas manqué de rejaillir sur les joueurs. Notamment les absents taxés de n'avoir pas voulu prendre part à ce spot en raison de leur confession, comme si le maillot de l'équipe de France obligeait à relayer la parole gouvernementale. « Cela questionne un point principal : Qui sont les héros des jeunes aujourd'hui ?, analyse Stanislas Frenkiel, maître de conférences à l'UFR Staps de l'Université d'Artois. On assiste à une crise des élites, et on demande aux footballeurs d'incarner la nation alors que ce serait plutôt aux professeurs, et aux intellectuels, de le faire. Malgré tout, je pense que ce n'est pas aux footballeurs de porter un message d'apaisement et de réconciliation. Mais à qui d'autre le demander ? »

«On leur demande de porter des valeurs qui les dépassent»

Cette vidéo renvoie au vieux serpent de mer de l'instrumentalisation du sportif, et du footballeur en particulier, par le pouvoir politique. Pour Sylvain Kastendeuch, ce débat n'a pourtant pas lieu d'être. « Quand des ministères nous sollicitent, assure-t-il, ce sont des appels à l'aide, politiquement neutres. Il n'y a pas d'arrière-pensées ou d'idéologie. » Dans le Nord, François Da Rocha estime au contraire que les footballeurs endossent aujourd'hui un costume bien trop grand pour eux. « On leur demande de porter des valeurs qui les dépassent. D'ailleurs, on n'aurait sûrement pas mobilisé l'équipe de France de 2011 aux mêmes fins. »

« Les politiques sont bien contents de les trouver pour faire passer des messages sur l'unité, ajoute l'universitaire Stanislas Frenkiel, et aussi pour questionner l'identité nationale quand il s'agit de thèmes comme la viande halal, la Marseillaise ou les racailles. Mais les footballeurs y trouvent aussi leur compte car ils se rapprochent de l'élite politique et en tirent des avantages symboliques à défaut d'être matériels. »

Sommés de réussir sportivement, d'être exemplaires à tous points de vue, les Bleus doivent maintenant « faire nation » comme déclarait Emmanuel Macron avant le Mondial. On est au-delà du « Vive la République ! » lancé par Antoine Griezmann pendant la Coupe du monde 2018. Le footballeur est devenu VRP auprès des jeunes générations d'une République en mal d'unité.