Droits TV : la LFP peut-elle vraiment être surprise par la stratégie de Mediapro ?

Le principal diffuseur des championnats de Ligue 1 et Ligue 2 a demandé à renégocier l’énorme contrat concernant les droits TV. Une requête à laquelle la Ligue n’était vraisemblablement pas préparée.

 Vincent Labrune, nouveau président de la LFP,  faisait partie du conseil d'administration qui a voté en faveur de Mediapro, en 2018.
Vincent Labrune, nouveau président de la LFP, faisait partie du conseil d'administration qui a voté en faveur de Mediapro, en 2018. Icon Sport/Baptiste Fernandez

La saison dernière, le Championnat de France avait été le seul - parmi ceux considérés comme majeurs - à ne pas reprendre en pleine pandémie de Covid-19. Deux mois, seulement, après s'être remis en marche, le football tricolore tremble de nouveau. La faute à Mediapro, principal diffuseur des championnats de Ligue 1 et Ligue 2. Le groupe sino-espagnol vient en effet de demander de renégocier le contrat de 814 millions d'euros par an signé en 2018 avec la LFP (Ligue du football professionnel) et de reporter, aussi, le paiement des 172 millions d'euros correspondant à la deuxième échéance de celui-ci qui devait être versé le 5 octobre.

Comme la grande majorité des entreprises, le groupe fondé par l'Espagnol Jaume Roures se dit, lui aussi, impacté par la crise du Covid. Pas étonnant, dans ces conditions, de le voir tenter de renégocier un contrat qui ne correspond pas, selon lui, à ce qu'il avait acheté en 2018. Les stades sont vides, les matchs reportés, le calendrier en surpoids, le spectacle perd en qualité et les recettes publicitaires s'en ressentent. A défaut d'avoir été annoncée, la démarche était au moins prévisible.

En 2019, Canal + n'avait pas réfléchi autrement quand il avait demandé un dédommagement de 46 millions d'euros à la LFP en raison des reports de matchs liés au mouvement des Gilets jaunes. Au printemps dernier suite à l'arrêt des championnats, Canal et beIN Sport avaient refusé de s'acquitter des factures initialement prévues avant de trouver un accord revu à la baisse avec la LFP pour les matchs déjà diffusés.

Le précédent italien

La question se pose néanmoins de savoir si la Ligue n'a pas été imprudente dans sa façon de gérer le dossier Mediapro et si elle n'a pas été aveuglée par les millions proposés par ce nouvel acteur. Seule certitude, du comité de pilotage (composé notamment des présidents Eyraud, Caïazzo, Desplat, Chabane, Rivère, Vasilyev, Michy, des membres de la Ligue comme Quillot et Ficot) au conseil d'administration, au sein duquel figurait Vincent Labrune, l'actuel président de la LFP, tous ont à l'unanimité validé le choix de Mediapro.

L'augmentation substantielle des droits leur a-t-elle fait oublier les règles de méfiance naturelle en vérifiant la solvabilité d'un partenaire au profil incertain ? Les proches du dossier assurent que les demandes de garantie bancaire tournant autour d'1 milliard d'euros n'existent pas. Et ce n'est de toute façon pas la façon de procéder de la Ligue. Quand Canal + s'est porté acquéreur, il ne lui a jamais été demandé de garanties. Même chose pour beIN Sport lorsque la chaîne qatarienne est, elle aussi, entrée dans la danse. La LFP aurait certes pu demander 20 % de la somme globale. Mais force est de constater que cela n'aurait rien changé puisque cela correspond au premier versement dont Mediapro s'est acquitté.

Reste que le précédent italien aurait pu alerter les décideurs du football français. En 2018, Mediapro s'était ainsi porté acquéreur des droits de la Serie A pour un montant record de 1,05 milliard d'euros avant d'être, faute de garanties suffisantes, retoqué par la Ligue transalpine. Si la LFP n'a pas eu la même démarche, c'est, dit-on dans sa coulisse, que l'Hexagone n'est pas soumis au même cadre juridique en matière de sport.

Lorsque l'UEFA, par exemple, négocie les droits télé de ses compétitions, elle peut le faire de gré à gré. La France, elle, ne bénéficie pas de cette souplesse et ne peut changer de méthode et de niveau d'exigence en fonction de l'interlocuteur. Si la part qualitative n'est pas à négliger, c'est l'offre quantitative qui est majoritaire. En d'autres termes, dans le cadre et le code fixés, celui qui apporte le plus d'argent sur la table est assuré de remporter la mise.

Coup de bluff ou mauvaise santé financière ?

Aujourd'hui, faute d'avoir vu la LFP contracter une assurance pour se couvrir, le doute plane sur l'équilibre du football français. Ainsi que sur les réelles motivations de Mediapro. Alors que le premier versement, en juillet, avait rassuré tout le monde, la courbe de confiance s'est désormais inversée. Difficile, néanmoins, de savoir s'il s'agit d'un coup de bluff du groupe qui, dans un contexte pollué par la crise sanitaire, tente simplement de faire baisser le prix d'un produit qui n'a plus la même valeur ou si cela révèle son inquiétante mauvaise santé financière.

Selon Le Canard enchaîné paru ce mercredi, le groupe sino-espagnol se serait tourné, fin septembre, vers le tribunal de commerce de Nanterre pour engager une procédure de médiation quant au non-paiement de sa première échéance. Une procédure que le nouveau président de la LFP, Vincent Labrune, aurait, selon des sources concordantes, d'ores et déjà, rejetée.

L'instance n'aurait, en effet, aucune intention de déroger à sa ligne de fermeté à l'adresse de son débiteur. Un coup dur pour Mediapro dont la stratégie n'est de toute façon pas faite pour attirer de nouveaux abonnés pourtant nécessaires à son équilibre financier. Voilà sans doute pourquoi Jean-Michel Aulas se montrait plus éclairant dans Le Parisien. « La règle, dit-il, c'est que quand vous êtes en défaut de paiement, vous perdez la propriété des droits. Eux-mêmes (NDLR : Mediapro ), ils creusent leur tombe », assure ainsi le président de l'OL.