Droits TV : «Je ne crois pas que Mediapro ne puisse pas payer», estime Jean-Michel Aulas

Pour la première fois, le président de l’OL sort du bois concernant la crise actuelle que traverse le football français avec le non paiement des droits TV. Et il annonce faire bloc au côté de Vincent Labrune, le patron de la Ligue.

 Jean-Michel Aulas souhaiterait « un Spotify du foot ou un Deezer du foot, […] une offre unique avec un prix attractif » et tous les matchs sur la même chaîne.
Jean-Michel Aulas souhaiterait « un Spotify du foot ou un Deezer du foot, […] une offre unique avec un prix attractif » et tous les matchs sur la même chaîne. LP/Icon Sport/André Ferreira

Le football professionnel français est en alerte depuis une semaine et la décision de Mediapro, le principal diffuseur de la Ligue 1 et de la Ligue 2 pour la période 2020-2024, de ne pas payer sa deuxième traite de droits télé (172 millions d'euros) le 5 octobre dernier. Le diffuseur veut renégocier le prix (814 millions d'euros annuellement pendant quatre ans). L'emblématique président de Lyon depuis 1987, Jean-Michel Aulas, nous livre en exclusivité son sentiment sur cette situation exceptionnelle. Loin d'être pessimiste, lui voit déjà plus loin…

Avez-vous été surpris par ce non-versement de la deuxième échéance des droits télé par Mediapro ?

JEAN-MICHEL AULAS. Oui. Mediapro demandait il y a encore quelques jours aux clubs de faire le maximum pour présenter un produit extrêmement vendeur. Les clubs ont joué le jeu. Cette réaction est disproportionnée. Cela cache autre chose. Tout était miraculeux, beau, et un mois après on arrive à cette situation… Qu'est-ce qui justifie ce changement d'attitude ? Il y a autre chose, qu'on ne connaît pas, en tout cas pas moi !

Quand vous dites que « ça cache autre chose », c'est un sentiment ou une information ?

C'est un sentiment, une analyse logique. Quand vous avez un problème financier, il ne tombe pas du jour au lendemain. La situation de Mediapro ne s'est pas dégradée en six semaines. Ce changement d'attitude me laisse à penser qu'il y a autre chose…

En 2018, la Ligue italienne avait retoqué l'offre de Mediapro, faute de garanties de paiement solides, et notamment du manque d'une garantie bancaire. La LFP a validé l'offre sans garanties bancaires. Est-ce une erreur ?

Ce n'était peut-être pas une erreur à l'époque. Mais ce qui se passe aujourd'hui montre une faiblesse très importante dans le dispositif. Doublée d'une deuxième faiblesse, et peut-être une faute. L'UEFA, par exemple, fait payer un « deposit » (NDLR : une caution) de 5 à 10 % sur tous les contrats. Quand vous avez un contrat de plus 800 millions d'euros sur quatre ans, ça fait 3,2 milliards, si vous avez 10 % de deposit, ça permet de voir venir les six premiers mois. Le fait de ne pas avoir ni de garanties bancaires, ni de « deposit », ça devient une faiblesse insigne, voire un drame pour le football français.

Et maintenant, vous préconisez quoi ? Renégocier ? Casser le contrat ? Demander l'argent à l'actionnaire majoritaire chinois ? Négocier forcément au rabais avec d'autres groupes ?

Il faut avoir une attitude extrêmement ferme. Je sais que Vincent Labrune (NDLR : le nouveau président de la LFP) a cette idée-là. On est dans notre droit. Le football peut paraître floué. Ce n'est pas l'intérêt de Mediapro d'enfreindre un règlement d'appel d'offres de droits TV très strict. Je n'ai pas participé de très près à cet appel d'offres, j'avais participé à tous les précédents, mais celui-là, on m'a rappelé à la fin… La règle, c'est que quand vous êtes en défaut de paiement, vous perdez la propriété des droits. Eux-mêmes, ils creusent leur tombe.

Vincent Labrune et Jean-Michel Aulas en 2015, lorsqu’ils présidaient respectivement l’OM et l’OL. LP/Guillaume Georges
Vincent Labrune et Jean-Michel Aulas en 2015, lorsqu’ils présidaient respectivement l’OM et l’OL. LP/Guillaume Georges  

Vous étiez vous-même convaincu par Mediapro. Vous vous sentez floué aujourd'hui, voire trahi ?

Je suis très mal à l'aise. C'est arrivé trop vite pour que ça soit uniquement un problème de solvabilité de Mediapro. Il faut être posé dans cette affaire-là. C'est celui qui est le plus serein qui va trouver la meilleure solution. Je ne crois pas que Mediapro ne puisse pas payer. Mediapro a un actionnaire chinois, un fond d'Etat de la région de Shanghai très puissant, important et sérieux.

Vous avez confiance en Vincent Labrune, que vous ne souteniez pas au départ, pour résoudre cette crise ?

Je ne l'ai pas soutenu pour une seule raison, car il n'était pas candidat. J'ai appris sa candidature à 13 heures pour 15 heures. Je n'étais pas contre Labrune. On s'appelle régulièrement, il fait du bon travail. Et les droits TV, c'est un sujet qu'il connaît parfaitement bien. J'ai toute confiance en Vincent. J'ai beaucoup de respect pour lui.

Faut-il que l'Etat intervienne dans cette affaire ?

Vincent Labrune, en liaison avec Noël Le Graët à la FFF, ont tout à fait les capacités pour mener des négociations, bien sûr avec le soutien de l'Etat mais sans se dessaisir du dossier.

Le but, c'est donc de faire revenir Mediapro à la table des négociations ?

Il faut qu'ils payent, et s'ils ne payent pas, il y aura des négociations avec d'autres.

Canal + ou BeIN pourraient sauver les meubles ?

Ils ont évidemment leur mot à dire mais je pense que c'est plutôt vers d'autres opérateurs que la Ligue se tournera. Les temps changent, on n'est plus sur des ventes de droits TV d'exclusivité uniquement, mais aussi sur de la masse. Free s'installe. Amazon a acquis des droits en Angleterre et en Allemagne. L'UEFA discute aussi avec Alibaba. Des GAFA peuvent arriver dans le jeu ou des grandes sociétés de distribution mondiale, comme Netflix, qui ont les capacités de toucher un large public. Ils vont modifier les règles. Mais il faut trouver un prix beaucoup plus bas. L'idée que je veux défendre, c'est qu'il faut un Spotify du foot ou un Deezer du foot, il faut une offre unique avec un prix attractif et que le public n'ait plus à se poser la question sur quelle chaîne est le match.

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Lundi, vous êtes passés devant le Conseil d'Etat concernant les pertes liées à l'arrêt du dernier championnat. Qu'en attendez-vous ?

On avait demandé la reprise du championnat en référé le 9 juin. Cette procédure au Conseil d'Etat, elle arrive pour démontrer qu'on avait raison. Il s'agit aussi, pour le Conseil d'Etat, de déterminer qui a arrêté le championnat. Le Conseil d'Etat, dans le référé du 9 juin, avait dit que c'était la Ligue. Nous, on veut qu'on nous dise si c'est la Ligue ou si c'est l'Etat. Et le 2e point, est-ce que la Ligue ne s'est pas précipitée dans sa décision? Si la responsabilité est à la Ligue et si on nous dit qu'il ne fallait pas se précipiter, alors on se retournera vers le responsable. Les pertes pour l'OL sont supérieures à 110 millions d'euros.

Où en sont vos relations avec les dirigeants du PSG dans cette période ?

J'ai essayé de renouveler des liens de confiance avec les dirigeants du PSG pendant l'épidémie. Les réponses de Nasser (NDLR : Al-Khelaïfi, le président du club parisien) ont souvent été positives. Il s'est engagé dans cette crise de manière permanente. Il a toujours été au feu. J'espère que dans le futur on sera encore plus proches pour essayer de tirer le football français vers le haut.