Droits TV et arrêt de Téléfoot : «Mediapro n’a rien abîmé du tout», confie Roussier

L’ancien directeur éditorial de Téléfoot s’est longuement confié en exclusivité. Il répond à Maxime Saada, le président du directoire de Canal +, et explique les contours du dossier qu’il a déposé à la Ligue lors de l’appel d’offres.

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 « J’ai du mal et j’aurai encore longtemps du mal à digérer ce gâchis. Je demeure persuadé qu’il existait une alternative », explique Jean-Michel Roussier.
« J’ai du mal et j’aurai encore longtemps du mal à digérer ce gâchis. Je demeure persuadé qu’il existait une alternative », explique Jean-Michel Roussier.  LP/Jean-Baptiste Quentin

Dimanche soir, Téléfoot, la chaîne du foot, diffusait sa dernière émission. Rencontré ce lundi, Jean-Michel Roussier, l'ancien directeur éditorial, défend le bilan de son action et du travail de ses équipes pendant un peu plus de six mois.

Quel est votre sentiment après l'arrêt de Téléfoot ?

JEAN-MICHEL ROUSSIER. Une grande fierté pour tout ce que nous avons réalisé. Bien sûr, il existe un sentiment de gâchis, mais il y a eu beaucoup de travail pendant un an pour tout monter. L'engagement que nous avions pris vis-à-vis de la Ligue et des 40 présidents de clubs était de faire la promotion des deux championnats. Nous y sommes parvenus en établissant une vraie relation de proximité avec les clubs, comme jamais je ne l'avais vue sur aucune autre chaîne.

Avez-vous compris et partagé l'émotion de beaucoup de vos présentateurs lors de leurs dernières apparitions à l'antenne ?

Cette émotion était légitime. Cela fait deux mois que nous savons que nous allons arrêter, et ces semaines-là ont été compliquées. Cela a demandé beaucoup d'énergie à tout le monde, et s'il y a eu beaucoup de tristesse, il y a aussi eu beaucoup de dignité lors de ces dernières 48-72 heures. Je l'avais connu avec CFoot ( NDLR : l'ancienne chaîne de la LFP ) car j'ai la malchance d'être un responsable qui a fermé deux chaînes de football en 2012 et 2021.

Téléfoot n'a jamais dépassé les 500 000 abonnés. Regrettez-vous que peu de gens finalement aient pu apprécier le travail de vos équipes ?

Malheureusement, on ne peut pas revenir en arrière. Certains diront qu'il est dommage que ces programmes n'aient pas été accessibles à plus de gens. Mais concernant ma mission qui était de diriger cette rédaction, j'éprouve, je le répète, une grande fierté vis-à-vis du travail accompli.

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Quand fin septembre, le président de Mediapro, Jaume Roures, annonce son intention de renégocier le prix des droits TV de la L1 et de la L2, voyez-vous venir ce qu'il va se passer ?

Non, pour une raison simple : je ne suis pas impliqué dans cette partie-là du dossier. Je ne suis pas dans la négociation. Ce n'est pas de la langue de bois. Après, je pense objectivement qu'il n'était pas illégitime qu'il veuille renégocier.

Vous ne vous dites pas à ce moment-là : on va droit dans un mur ?

Je pense que cette renégociation s'annonce très compliquée. On sort d'un mercato très délicat pour les clubs français qui n'a pas donné, en termes de ventes notamment, ce qu'ils pouvaient espérer. Et je me dis que la conjonction des dates n'est pas des plus favorables.

« Je ne pense pas un instant que Roures ait démarré la chaîne en sachant que trois ou quatre mois après il allait baisser le rideau », confie Roussier./LP/Jean-Baptiste Quentin
« Je ne pense pas un instant que Roures ait démarré la chaîne en sachant que trois ou quatre mois après il allait baisser le rideau », confie Roussier./LP/Jean-Baptiste Quentin  

A aucun moment vous ne vous êtes, à l'image de présidents de clubs, senti berné par Mediapro ?

Je peux largement concevoir que les présidents de clubs aient eu ce sentiment. Mais ça ne les a pas empêchés de collaborer avec nous. Ils n'avaient aucune obligation vis-à-vis de Téléfoot. Et ils ont continué jusqu'au dernier jour à jouer le jeu. Moi berné, pourquoi ?

Parce que l'actionnaire vous a très vite lâché…

Berné non, ça m'a fait ch… oui. Mais je ne pense pas un instant que Roures ait démarré la chaîne en sachant que trois ou quatre mois après il allait baisser le rideau.

Pourtant, les risques ont pour le moins été mal évalués par les différentes parties ?

Je pense que si, et j'insiste sur le si, au soir du 29 mai 2018, quand Mediapro rafle les droits de la L1, Vincent Bolloré et Maxime Saada, qui n'étaient pas vraiment ravis de la tournure des événements, se sont promis que quoi qu'il arrive ils ne distribueraient jamais Mediapro, c'était plié d'avance.

Etes-vous toujours en contact avec Jaume Roures et dans quel état se trouve-t-il ?

Oui. Même si je ne suis pas un des intimes, je le pense blessé. Concrètement, il a quand même perdu un peu d'argent. Mais ça c'est la règle, le business. Je n'ai pas plus d'éléments à donner à son sujet.

Vous avez répondu en votre nom à l'appel d'offres de la Ligue il y a une semaine. Pouvez-vous nous dessiner les contours de votre proposition ?

Il existait trois conditions pour que je sois en situation de répondre à l'appel d'offres. 1. Avoir un accord avec le groupe Mediapro pour reprendre les actifs de Téléfoot (NDLR : dont la rédaction), ce qui permettait de continuer une activité de chaîne de télévision. C'était acté avec Jaume Roures. 2. Etre capable de trouver un fonds d'investissement pour lever de la dette, c'est-à-dire emprunter de l'argent. 3. Obtenir du groupe Canal une distribution de cette chaîne sur le satellite à des conditions sinon avantageuses, en tout cas économiquement viables. Malheureusement, je n'ai pas pu obtenir la troisième condition faute d'accord avec Canal.

Pourtant, vous avez quand même déposé un dossier à la Ligue de football lundi dernier, non ?

Dans ces conditions, je ne pouvais plus répondre à l'appel d'offres de la Ligue de football avec une offre financière ferme, mais seulement avec du « revenu sharing », c'est-à-dire le partage des recettes générées. L'idée était de couvrir les charges de création et d'exploitation, et nous aurions reversé 85 % du montant des recettes générées à la Ligue.

Mais la Ligue n'a pas retenu votre offre…

Exactement. Parce que les trois autres (NDLR : Amazon, Discovery et DAZN) proposaient une offre ferme.

Avez-vous échangé avec la Ligue sur votre projet lors des discussions de gré à gré ?

J'ai maintenu ma proposition de « revenu sharing » en partant d'un principe : les clubs ont voté en assemblée générale la création d'une société commerciale dont l'un des buts sera de commercialiser les droits TV. Mon projet, c'était de créer cette chaîne de télévision, et ensuite de la transférer à la société commerciale, donc aux clubs. Cela leur aurait déjà permis de disposer de l'outil de production et de diffusion, et ainsi de donner de la valeur à la future société commerciale.

Que vous ont dit les présidents de clubs à qui vous avez présenté ce projet ?

Ceux avec lesquels j'ai discuté de ce projet étaient très favorables. La plupart sont convaincus que dépendre d'un opérateur, quelle que soit sa qualité, qui soit éditeur et distributeur, est un risque majeur pour l'avenir. S'il n'y a qu'un opérateur, c'est lui qui fixera le prix du marché. Et la Ligue, ou la société commerciale, ne maîtrisera plus rien. Elle pourra mettre les prix de réserve qu'elle veut, c'est l'acheteur qui décidera.

« L’épidémie de Covid a pesé dans l’arrêt prématuré de la chaîne », assure l’ancien président de l’OM./LP/Jean-Baptiste Quentin
« L’épidémie de Covid a pesé dans l’arrêt prématuré de la chaîne », assure l’ancien président de l’OM./LP/Jean-Baptiste Quentin  

N'est-ce pas normal, dans ces conditions, que vous n'ayez pas trouvé d'accord de distribution d'accord avec Maxime Saada, le président du directoire du groupe Canal ?

C'est possible. Comme il est probable que Maxime n'avait peut-être pas envie que ce qui a été présenté à tort comme la chaîne de la Ligue ne voie jamais le jour.

Cette chaîne avait-elle un nom ?

Elle aurait pu continuer, ou elle pourrait continuer, à s'appeler Téléfoot. Cela faisait partie des contrats de reprise auprès de Mediapro, en accord avec TF1 bien sûr.

Avez-vous abandonné ce projet ?

Non. Je n'ai pas d'objectifs à très court terme. Mais je suis convaincu que c'est une vraie alternative. Il n'est pas bon d'avoir raison très tôt. J'attends la décision du tribunal de commerce fin février pour savoir s'il y a un appel d'offres global ou la possibilité de procédures de gré à gré. Cette dernière option suppose qu'on puisse discuter. Mais si je dois y retourner, ce sera avec une offre financière ferme et recevable.

Quel regard portez-vous sur l'accord conclu jeudi dernier entre la Ligue de football et Canal + jusqu'à la fin du championnat ?

Je ne veux pas porter de jugement. Mais si j'avais fait partie du conseil d'administration de la LFP, j'aurais voté comme ils ont voté, car il n'y avait pas le choix. La situation économique des clubs était catastrophique à très courte échéance.

PODCAST. Droits TV du foot français : récit du fiasco Mediapro

Amazon et Discovery ont répondu à l'appel d'offres de la Ligue la semaine dernière. Comment appréciez-vous l'arrivée de ces opérateurs venus des Etats-Unis ?

C'est ce qui peut arriver de mieux au football français. D'autant qu'ils n'ont pas fait que tâter le terrain, même si je constate que dans les discussions de gré à gré avec la Ligue, aucun des lots ne leur a été attribué. Mais les deux plaintes de Canal + devant le tribunal de commerce et l'Autorité de la concurrence ont refroidi beaucoup de monde. Tant que cette menace existe, tout le procédé ne peut pas reprendre sereinement.

Considérez-vous que la LFP a été frileuse avec ces groupes américains ?

Je ne pense pas. Un groupe américain, quel qu'il soit, qui répond à un appel d'offres et auquel on dit : « attention fin mars, il est possible qu'il faille repartir de zéro », ça fait réfléchir.

Est-ce que la Ligue 1 a été abîmée par Mediapro, comme l'a déclaré Maxime Saada ?

Je ne vais pas commenter ses propos. Je l'en laisse libre. Mais quand je vois le traitement qu'on a donné à la L1 et à la L2, les retours des 40 clubs, des présidents, des coachs ou des joueurs, on n'a rien abîmé du tout. Canal + n'a pas retrouvé un championnat détérioré. J'ai beaucoup de respect pour la personne de Maxime Saada. La différence entre lui et moi, c'est que j'ai été président de club. D'un grand en L1 (Marseille) et d'un important en L2 (Nancy). Je sais quelle est la nature d'une relation avec une chaîne de télé quand on est à ce poste.

Elle est compliquée ?

Bien sûr. Une saison n'est pas linéaire. J'ai eu la chance d'être en poste à l'OM. Mais je me mets à la place des présidents d'autres clubs comme Brest, Lorient, Bordeaux… Je comprends leur agacement de voir toujours les mêmes clubs exposés.

Pensez-vous comme lui que le football doit se réformer ?

Je partage cette analyse au moins sur un point. Comme ça a pu se produire dans d'autres sports à haute visibilité, comme la F1 par exemple, les clubs doivent mieux maîtriser l'outil pour valoriser leurs droits. Si des clubs rencontrent, aujourd'hui, de grosses difficultés, c'est en partie du fait d'anticipation de chiffres qui ne sont jamais arrivés.

Faut-il passer à 18 clubs pour accroître la compétitivité de la L1 ?

C'est un serpent de mer. J'entends cela depuis 25 ans. On aurait abîmé un championnat ou 4 clubs sont à la lutte pour le titre après 24 journées. Ça n'est plus arrivé depuis combien de temps ? La compétition n'a jamais été aussi attractive. Je ne pense pas qu'un passage de la L1 à 18 clubs aurait débouché sur un scénario encore plus palpitant.

Qu'allez-vous faire désormais ?

Je vais déjà attendre la décision du tribunal de commerce au sujet du gré à gré. Mais je n'ai pas envie d'abandonner.

Avez-vous une forme de dette morale envers les salariés de Téléfoot ?

Je les ai tous recrutés, alors oui forcément. Vis-à-vis d'eux je me retrouve avec un sentiment de responsabilité. Presque contre mon gré. Ce sont tous des gens de talents, de vraies belles personnes. Jusqu'au bout, ils ont été professionnels. Cela donne envie de se défoncer pour eux. J'ai du mal et j'aurai encore longtemps du mal à digérer ce gâchis. Je demeure persuadé qu'il existait une alternative.

Sans l'épidémie de Covid-19, Téléfoot continuerait d'émettre ?

Il est difficile de répondre, mais sans doute, oui. Pour partie, l'épidémie a pesé dans l'arrêt prématuré de la chaîne. La quantifier je ne saurais faire. Le constat est que le groupe Mediapro a fait défaut, mais il faut bien se rendre compte de ce qu'il représente en Espagne : 6000 à 7000 personnes, dont près la moitié se sont retrouvées au printemps 2020 en chômage partiel. Comme toutes les entreprises de cette taille-là, ce groupe a été impacté par la crise sanitaire.