Droits TV du foot : Canal+, les dessous d’une revanche totale et implacable

Maltraitée au printemps 2018, la chaîne cryptée a volé au secours du football français pour un tarif modique et malgré des relations tumultueuses ces dernières années. Elle devrait obtenir l’appel d’offres qu’elle réclame pour les trois années restantes.

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 Canal +, avec son émission phare « Canal Football Club » présentée par Hervé Mathoux, revient en position de force dans le football français.
Canal +, avec son émission phare « Canal Football Club » présentée par Hervé Mathoux, revient en position de force dans le football français. Augustin Détienne

C'est une scène qui prend aujourd'hui tout son sens. En 2018, juste avant l'appel d'offres qui devait aboutir au nébuleux milliard promis par Mediapro, les dirigeants de Canal + avaient participé à une réunion au cabinet Clifford Chance, partenaire de la Ligue de football professionnel (LFP) lors de ses consultations pour les droits TV. Ce jour-là, schémas et rapport d'experts à l'appui, Maxime Saada, le président du directoire de la chaîne cryptée, décrète que le Championnat de France ne vaut pas plus de 750 millions d'euros. Soit le prix payé par les diffuseurs pour la période 2016-2020. Pour lui, la Ligue 1 n'a pas pris un euro. Les dirigeants de la LFP sont médusés. Quelques jours plus tard, le foot français décroche pourtant la timbale avec plus d'un milliard pour ses droits TV (1,153 milliard d'euros exactement). Les présidents de Ligue 1 pavoisent. « Un jour béni », dira Jean-Michel Aulas, le boss de l'Olympique lyonnais.

Les tensions ont débuté en 2016

Deux ans et demi plus tard, Canal + tient sa revanche. La chaîne à péage qui n'avait obtenu aucun lot en 2018 vient de récupérer la totalité des droits du championnat jusqu'à la fin de la saison. Les clubs professionnels percevront au total 688 millions d'euros, soit moins que ce que prévoyait Maxime Saada. Ce vendredi matin, le patron de Canal + a eu le triomphe plus modeste que les présidents de club en leur temps. « Il y a eu une rupture de confiance avec la Ligue et certains présidents, mais de l'eau a coulé sous les ponts, on a purgé les sujets, a expliqué le dirigeant sur RTL. On est dans une logique de reconstruction. Vincent Labrune (NDLR : le président de la LFP depuis septembre 2020) a joué un rôle déterminant. Il y a eu des moments difficiles comme dans n'importe quelle relation, on reconstruit la confiance. C'est un nouveau départ. On n'a aucun intérêt à ce que le football français se porte mal, et que le système s'effondre. »

En disant cela, le businessman se mue en garant de la pérennité du football professionnel. Et il n'a pas tort. Ces derniers mois, après le fiasco Mediapro et la défaillance de l'opérateur sino-espagnol, la chaîne cryptée est apparue comme le seul diffuseur capable de tirer le foot tricolore de l'ornière et d'une faillite économique annoncée. Les opérateurs US, type Amazon ou Discovery, ont bien répondu à la dernière consultation. Mais ils n'offraient ni la visibilité ni les montants nécessaires pour remettre à flot un produit Ligue 1 à l'image dégradée par l'imbroglio Mediapro et la pandémie de Covid.

Droits TV du foot : Canal+, les dessous d’une revanche totale et implacable

Seul le diffuseur historique avait la surface financière et le savoir-faire pour restaurer un championnat bien mal en point. Canal + aurait d'ailleurs pu répondre depuis plusieurs semaines aux appels du pied de la Ligue désireuse de contracter de gré à gré. Mais au-delà des divergences d'analyse juridique – les responsables de la chaîne estiment que la LFP doit passer par un appel d'offres global pour céder ses droits –, le passif de ces dernières années a pesé de tout son poids.

Depuis un peu plus de quatre ans, l'instance qui gère le foot pro et la chaîne cryptée ont eu maille à partir sur différents sujets qui ne se limitent pas à la consultation perdue en 2018 par Canal +. Ces tensions ont débuté en 2016 quand la chaîne cryptée a exigé que le match du dimanche soir soit décalé à 21 heures, alors qu'il était prévu à 20h45 dans la consultation des droits pour la période 2016-2020. Mais l'acmé de cette relation contrariée se situe au moment de la crise des Gilets jaunes en 2018 et 2019, avec des déprogrammations de matchs de dernière minute qui ont fini d'irriter les responsables de l'entité audiovisuelle.

«Renouer des liens amicaux et professionnels»

Il est d'ailleurs savoureux d'imaginer aujourd'hui que Canal + va régler un peu plus de 200 millions d'euros, mais réclame toujours 46 millions à la Ligue devant le tribunal de commerce de Paris pour l'appel d'offres qu'il estime partiel et anticoncurrentiel. Une somme que le foot français pourrait être amené à débourser pour tout ou partie si la justice lui donnait tort dans ce litige. Fidèle à sa ligne de conduite, Maxime Saada réclame toujours un appel d'offres global pour les trois années restantes (2021 à 2024) des droits TV non attribués. « Nous sommes prêts et nous serons là », précise l'homme fort de Canal +. La chaîne cryptée qui a résisté à d'autres nouveaux entrants par le passé (TPS, Orange, BeIN Sports) sait qu'elle se trouve en position de force.

De son côté, Vincent Labrune a su renouer le lien. Mais le président de la Ligue a conscience qu'il bénéficie d'une marge de manœuvre très limitée, même s'il s'est offert un peu de temps de réflexion avec cet accord transitoire. « La logique, c'est un appel d'offres à terme, nous a confié ce vendredi Noël Le Graët, le président de la Fédération française. Canal + est un partenaire historique, on a démarré le football grâce à eux. A l'époque, j'étais jeune responsable du football amateur à la Ligue, et quand Canal était venu nous voir pour diffuser des matchs, Jean Sadoul, alors président, leur avait dit : Je n'ai pas d'argent à vous donner. Les temps ont bien changé, mais nous avons intérêt à renouer des liens amicaux et professionnels avec eux. »