Tour de France : Thibaut Pinot a souffert pour arriver jusqu’à chez lui

Thibaut Pinot avait espéré disputer samedi le contre-la-montre de la Planche des Belles Filles, chez lui, en vainqueur potentiel de l’édition 2020. Blessé lors de la première étape, il a refusé d’abandonner rien que pour traverser les rues de son enfance en coureur du Tour.

 Pour Thibaut Pinot, blessé, l’édition 2020 du Tour de France s’est révélée un long chemin de croix jusqu’à Mélisey, son village de Haute-Saône.
Pour Thibaut Pinot, blessé, l’édition 2020 du Tour de France s’est révélée un long chemin de croix jusqu’à Mélisey, son village de Haute-Saône.  REUTERS/Benoît Teissier

Dans un monde rêvé, la grande rue de Mélisey serait, ce samedi 19 septembre, le centre du cyclisme français. Les banderoles à son effigie et ses maillots en vitrine des magasins esquisseraient un triomphe. La belle histoire que raconteraient longtemps les habitants de cette commune de Haute-Saône à leurs enfants lors des longues soirées. Elle commencerait par « C'est là, à deux pas de sa ferme, que Monsieur Pinot, du temps où il était coureur, était passé en vainqueur du Tour lors du contre-la-montre de la Planche des Belles Filles. »

Mais la Grande Boucle 2020 n'a eu que faire des rêves des Morgelots, comme on nomme les habitants de la ville. Dynamiteur de conte de fées, dérailleur de destin, le Tour de France n'offrira pas le passage à domicile d'un vainqueur, ou simplement d'un ambitieux. La gloire ne viendra pas, mais le courage la remplace. Mélisey sera la dernière station du chemin de croix d'un souffreteux. Le parcours de Thibaut Pinot, le leader de Groupama-FDJ touché au dos sur une chute dès la première étape à Nice, s'est résumé à une longue procession dans la douleur.

Son contre-la-montre personnel a alors commencé. Il a duré près de 3000 kilomètres. Pas pour rallier les Champs-Elysées, mais les champs de Mélisey. Dans n'importe quelle autre course et une autre année, Pinot aurait déjà mis fin à son supplice. Mais son passage en solitaire dans les rues de son enfance, devant la mairie dirigée par son père, lui a fait serrer les dents quand le moindre effort en danseuse lui labourait les lombaires. Une abnégation au-delà du raisonnable puisqu'il hypothèque ainsi sa fin de saison.

«On a tous eu mal pour lui»

Ici, dans une ville où le taux de chômage est deux fois plus important qu'au niveau national, ceux qui ne se plaignent pas sont appréciés. « On a tous eu mal pour lui et il est exemplaire de courage, souffle Laurent, le patron du café de la Mairie où Pinot vient parfois déjeuner. Simplement de le voir toujours en course nous fait plaisir. Ici, on respecte sa douleur. »

Une des banderoles à Mélisey en l’honneur de Thibaut Pinot/LP/Christophe Bérard
Une des banderoles à Mélisey en l’honneur de Thibaut Pinot/LP/Christophe Bérard  

Pendant les dizaines de secondes où il va traverser sa ville, il sera fêté. Une fan-zone a été installée et un écran géant dressé. Un des deux sponsors de son équipe, la FDJ, a distribué à ses clients près de 4000 tee-shirts à son nom qu'ils arboreront le long des barrières. Au dos, on peut y lire le cri d'extase poussé il y a un an par son patron Marc Madiot au moment de sa victoire au Tourmalet : « T'es grand, t'es très grand, t'es très, très grand ». Cette année, pour ses amis et ses voisins, Pinot n'est pas moins grand. Juste moins haut dans le classement. Et cela ne change rien à l'affection portée à ce champion discret que tout le monde laisse tranquille quand il quitte sa ferme.

L'arrivée au Tourmalet

A deux pas du passage du Tour, la boulangerie arbore en vitrine un maillot dédicacé du champion local et un portrait avec le slogan « Seule la victoire est belle ». Un écho au tatouage en italien sur le biceps droit du champion : « Solo la vittoria e bella ». Betty, la boulangère, a beaucoup de tendresse pour « Thibaut ». « Il vient toujours acheter un dessert ici, sourit-elle. Il est très gourmand. Je ne croyais pas qu'il tiendrait jusqu'à nous. Il a du mérite. Je suis sûre que nous voir au bord de la route va lui donner des forces. »

Mais le jardin de Pinot ne se borne pas aux frontières de la ville. La Planche des Belles Filles, gravie des centaines de fois à l'entraînement, va lui offrir une belle dernière rampe. Comme les amoureux déposent des pétales de roses, ses admirateurs ont peint sur les 300 derniers mètres de bitume des centaines de « Pinot ». Ces inscriptions dureront moins longtemps que la légende d'un vainqueur du Tour mais, le temps que la pluie et le soleil les effacent, elles raconteront le roman d'un courageux.