Tour de France : «Tant que l’on ne s’attaquera pas aux dirigeants de ce sport...»

Ancien coureur et ex-manager de l’équipe Cofidis, Eric Boyer jette un regard critique sur l’encadrement de plusieurs équipes de la Grande Boucle.

 Eric Boyer, ici en 2010 quand il dirigeait Cofidis, regrette que le milieu du cyclisme ne règle pas ses histoires avec le dopage.
Eric Boyer, ici en 2010 quand il dirigeait Cofidis, regrette que le milieu du cyclisme ne règle pas ses histoires avec le dopage. AFP/Franck Fife

Il le répète tout au long de l'entretien, il a « pris beaucoup de recul avec le cyclisme ». Ancien équipier de Laurent Fignon et Greg LeMond, qui se classa en 1988 à la 5e place du Tour, et ex-manager (2005-2012) de la formation Cofidis, Eric Boyer a quand même des choses à dire sur ce Tour de France, terminé dimanche sur une victoire de Tadej Pogacar. De l'entourage trouble du Slovène aux pratiques du peloton, l'ancien coureur a pris du temps pour se livrer sur le cyclisme, son « sport en danger » à ses yeux.

Mauro Gianetti, impliqué dans le scandale de dopage de la Saunier Duval, dirige l'équipe de Tadej Pogacar. Est-ce que cela ne décrédibilise pas son résultat ?

ERIC BOYER. Quand j'ai été élu à la tête de l'Association internationale des groupes cyclistes professionnels (AIGCP) en 2008, j'ai alerté les présidents des fédérations espagnole, française, italienne et de l'Union cycliste internationale (UCI) sur certains managers qui n'étaient pas là pour accompagner leur coureur, mais faire du business sans s'occuper d'éthique et de la santé. Résultat, on m'a dit de dégager. Ceux qui m'avaient élu ont retourné leur veste et m'ont dit de partir. Dans ce milieu, personne n'a le courage de prendre les problèmes à bras-le-corps. On ferme les yeux sur des pratiques connues depuis plus de 20 ans. Chacun a des revenus financiers importants à percevoir, il ne faut surtout pas mettre ça en péril. Après, il ne faut pas s'étonner si des jeunes coureurs de 20 ou 21 ans, que l'on doit faire s'épanouir, se retrouvent manipulés par certaines personnes. Pour moi, ce sont des victimes.

Le problème du vélo aujourd'hui, c'est son encadrement ?

Tant que l'on ne s'attaquera pas aux dirigeants de ce sport… On tape toujours sur les coureurs dans ce sport. On demande à des gamins, parfois à peine sortis de l'adolescence, d'être exemplaires. Alors que leurs dirigeants ne le sont pas ! On va mettre la pression aux gamins pour qu'ils gagnent des courses et parfois, certains vont se faire prendre pour dopage. Et là, des salopards et des hypocrites leur disent : « C'est toi qui dégage, nous on continue nos affaires en allant trouver d'autres sponsors ». Tant qu'on cautionnera ça, on ne se sortira pas de ce merdier.

Vous parlez de pratiques répandues depuis 20 ans. Lesquelles ?

Mais celles d'Armstrong, Landis ou Ullrich. On entend le même refrain depuis des années : « Oui, mais il n'y a pas de contrôle positif, on ne peut rien dire, etc ». Même Lance Armstrong, il n'a pas été contrôlé officiellement positif pendant sa carrière. Si vous raisonnez comme ça, vous n'avancez pas. On ne peut pas dire que c'est bizarre si certains roulent à une telle vitesse dans le col de l'Izoard parce qu'ils n'ont jamais été contrôlés positifs?

Vous avez ressenti quoi quand vous avez vu Mauro Gianetti remporter ce Tour avec Pogacar ?

J'ai envie de lui dire : « Bravo champion, vous avez gagné. Tant qu'on ne vous fait pas chier, continuez comme ça, le tapis rouge est déroulé devant vous ». Mais après, il ne faut pas venir pleurer si on parle de suspicion. Regarde ton pedigree, et prouve que tu peux faire autrement. Mais bon, tant que des entreprises confieront leur équipe à certains CV, on va continuer comme ça. On a banni à vie Johan Bruyneel (NDLR : l'ancien manager d'Armstrong) mais il a fallu à la base que l'agence américaine antidopage s'empare du sujet. Ils ont fait en six mois ce que l'UCI n'a jamais voulu faire. Aujourd'hui, Mauro Gianetti est là parce qu'aucune juridiction ne l'en empêche.

Ça veut dire qu'il faut être sceptique sur Tadej Pogacar ?

Je garde toujours l'espoir de voir un vainqueur du Tour de France sans qu'il y ait la moindre suspicion autour de lui, mais il y en a toujours. Lance Armstrong dit lui-même qu'il a été impressionné par ses performances. Vous ne pouvez pas faire mieux que lui sans un accompagnement de la performance. Moi, je dis surtout aux dirigeants d'autres équipes, qui ont une morale et une éthique, de ne pas venir se plaindre s'ils veulent continuer à jouer ce jeu-là. Vous promettez à vos sponsors que vous allez gagner le Tour un jour? Vous savez très bien que vous ne ferez pas mieux que ça. Dans ces conditions, il faudra attendre minimum 10 ans pour qu'un coureur français gagne le Tour. Et peut-être encore dix ans de plus, si rien ne bouge.

Ce Tour de France vous a-t-il dégoûté, comme ça a été le cas de l'ancien coureur Stéphane Heulot ?

Je comprends Stéphane. Moi, j'ai regardé cette course avec intérêt, parfois sans. Certaines performances m'ont… amusé. Ce sport est devenu ce qu'il est, et ça a l'air de convenir à une grande majorité de dirigeants, de spectateurs ou de chefs d'entreprise. Certains parlent de sécurité de leur coureurs quand il y a un rond-point ou d'un virage mal placé, mais la santé de leurs coureurs, ils n'en ont rien à foutre. Mais si ça va à tout le monde, c'est très bien. On va me répondre que je suis aigri, parce qu'on ne veut plus de moi dans ce milieu. Dans les faits, on nous marginalise et on essaie de nous évincer. Ceux qui sont là, ils ne vont pas scier la branche sur laquelle ils sont assis.

Mais l'état sanitaire du peloton est-il le même qu'il y a 20 ans ?

Il s'est beaucoup amélioré. En 1998, pendant l'affaire Festina, 90 % étaient dopés. Aujourd'hui, c'est une poche. Mais tant qu'une minorité a des pratiques différentes de celles des autres, vous aurez toujours les mêmes mecs devant et les autres qui roulent derrière.

Que peut-on faire ?

Elargir certaines règles à tous. Les membres du mouvement pour un cyclisme crédible (MPCC) se sont imposés, par exemple, de ne pas donner de corticoïdes à leurs coureurs. Problème, ça s'applique aux équipes qui sont dedans. Tant qu'on ne met pas des lois, ça ne changera rien. Si l'UCI n'embraie pas, on ne pourra pas avancer.