Tour de France 2020 : en Colombie, sur les traces d’Egan Bernal, l’Aigle de Zipaquirá

Egan Bernal a été le premier Colombien à inscrire son nom au palmarès du Tour de France. A une semaine de remettre son maillot jaune en jeu, ceux qui l’ont accompagné dans sa jeunesse nous racontent sa folle ascension.

 Un an après sa victoire sans conteste sur les routes du Tour, Egan Bernal tentera de réaliser le doublé cet été avec sa formation Ineos.
Un an après sa victoire sans conteste sur les routes du Tour, Egan Bernal tentera de réaliser le doublé cet été avec sa formation Ineos. REUTERS/Christian Hartmann

Fabio Rodriguez nous a donné rendez-vous à Zipaquirá, devant la fresque peinte en l'honneur d' Egan Bernal, l'enfant du pays qu'il a découvert. A 2 650 mètres d'altitude, et une quarantaine de kilomètres au nord de Bogotá, la ville accrochée à la cordillère orientale était jusqu'alors plus connue pour sa cathédrale de sel, merveille architecturale en sous-sol, visitée chaque année par 700 000 touristes. Mais depuis le mois de juillet 2019 et la victoire sur le Tour de France de Bernal, la pratique du vélo y a explosé. Et la ciclovia – neutralisation des routes en piste cyclable - du dimanche remportait chaque week-end un joli succès avant sa suspension pour cause de pandémie. « Les habitants la réclament » nous souligne-t-on du côté de la mairie. « Réalise tes rêves » invite la fresque en lettres jaunes montrant Bernal, poing levé, victorieux. Avant de rejoindre l'Europe pour sa troisième participation au Tour, le premier Latino-Américain vainqueur de l'épreuve reine s'est entraîné dans la région.

Fabio, 53 ans, est un ancien équipier de l'ex-champion suisse Tony Rominger et ami de Germán, le père de Bernal. Il a aussi été le premier entraîneur du petit à l'école municipale de cyclisme. Egan n'avait alors que 8 ans. « Il n'est pas arrivé un beau jour en soufflant tout le monde par son talent, se souvient l'ex-pro. Tout a été affaire de travail. Il s'est amélioré dans tous les domaines et, petit à petit, a commencé à gagner avec la sélection de Zipaquirá, puis du département et enfin de Colombie… Ça a été tout un processus. »

Un enfant timide mais déjà impressionnant

Et une affaire de famille ! Outre son père, son cousin germain Omar, de sept ans son aîné, pratique lui aussi le vélo, et s'essaie à la compétition. « Il nous a accompagnés, d'autres cousins et moi, à une course de VTT organisée par la commune. Il avait 7 ou 8 ans et ça lui a donné envie de s'inscrire. Mais il n'avait aucun matériel. Un ami lui a prêté un vélo, un autre des chaussures, trop grandes, moi, un casque et il a fini premier de sa catégorie ! »

Fabio Rodriguez se souvient d'un « enfant tranquille, très sage, un peu timide qui avait toutes les aptitudes physiques, mentales, techniques. Pas forcément au-dessus du lot, mais avec toutes les capacités qu'il a su faire fructifier ». A l'évocation de sa victoire dans le Tour 2019, à laquelle il a assisté sur écran géant dans les rues en liesse de Zipaquirá, le formateur retient ses larmes : « C'était une grande émotion ».

Fabio Rodriguez devant la fresque peinte en l’honneur d’Egan Bernal à Zipaquirá, où il a été le premier entraîneur du prodige./LP/Guylaine Roujol Perez
Fabio Rodriguez devant la fresque peinte en l’honneur d’Egan Bernal à Zipaquirá, où il a été le premier entraîneur du prodige./LP/Guylaine Roujol Perez  

A ce moment-là, les images du début se sont percutées dans sa mémoire. A commencer par le jour où il a présenté Egan à Pablo Mazuera, un mécène « en quête d'enfants à fort potentiel » à qui donner un coup de pouce via sa fondation Mezuena. Une structure à vocation sociale et sportive. « La municipalité ne pouvait pas les aider sur tous les plans, ils n'avaient pas de vélo, par exemple, précise Fabio. Cette fondation a débuté avec un groupe d'enfants que j'entraînais. »

Catalina, d'un an son aînée, se rappelle, elle, des sorties avec Egan et Fabio à l'Institut des sports. « Nous étions un petit noyau de cinq préados, toujours ensemble. Egan était de loin le plus discipliné, arrivait tôt aux entraînements et s'y consacrait entièrement. Nous, on parlait, on faisait des petites blagues… lui ne se laissait pas distraire. Son mental était déjà impressionnant. » De l'avis de tous, il est aussi « le plus taiseux ».

Une discipline de fer

Alors que le groupe flirte avec l'adolescence et les transgressions presque inévitables, Egan, lui, ne fume pas, et ne boit pas non plus. « Ce n'était pas le genre à aller aux fêtes, révèle affectueusement Catalina. Je me souviens que lors d'une surprise pour son anniversaire, il n'avait pas touché une goutte d'alcool et à peine mordu dans le gâteau. Il faisait déjà très attention à son alimentation. »

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Lors des déplacements en car pour aller aux compétitions, le futur champion s'installe devant, tranquille, concentré, ne prêtant pas attention au brouhaha des autres. Sans que cela ne l'empêche de nouer des amitiés solides. « Ce n'est pas le genre de copain à qui tu racontes tout chaque jour, mais si tu as besoin de lui, il sera là pour toi », ajoute Catalina.

Martha Cortés de la fondation Mezuena, à Zipaquirá./LP/Guylaine Roujol Perez
Martha Cortés de la fondation Mezuena, à Zipaquirá./LP/Guylaine Roujol Perez  

Martha Cortés a vu, elle, le futur champion grandir à la fondation Mezuena qu'elle coanime. Elle se souvient d'un enfant « très discipliné et organisé qui, dans un groupe d'une trentaine, ne se disputait jamais avec personne ». La directrice d'une petite école privée de la ville a attrapé le virus du vélo avec son mari. Depuis les années 2000, elle avait pris l'habitude d'amener un groupe de jeunes se distraire en forêt après la classe, près de la cathédrale de sel. Comme un préambule à l'entraînement sportif. Egan était de ceux-là.

Dans le groupe, il consolide son amitié avec Brandon Rivera. Lors de leurs premières courses en VTT, ils se livreront une compétition sans merci. Des liens si forts que Brandon l'a rejoint en fin d'année dernière au sein du Team Ineos, l'armada britannique de Christopher Froome (quatre Tours de France) et Geraint Thomas (vainqueur du Tour 2018). En janvier dernier, les deux Zipaquireños ont même participé à Bogotá au lancement du programme d'aide à la fondation Mezuena.

Egan Bernal tout à sa joie sur le podium du Tour de France 2019./LP/Yann Foreix
Egan Bernal tout à sa joie sur le podium du Tour de France 2019./LP/Yann Foreix  

L'occasion pour Egan, né dans une famille modeste et pleine d'humilité, de rappeler à quel point la structure a compté pour lui. « Sa mère, Flor, travaillait dans une culture de fleurs et son père était vigile, mais ses parents l'ont toujours aidé, même avec des moyens économiques réduits, précise Martha Cortés. Sa mère s'intéressait aux activités de son fils, s'inquiétait de l'heure du retour. C'est une famille travailleuse, qui lui a donné des principes. Lui aidait au maximum dans les tâches ménagères et la cuisine. »

Le succès ne lui est pas monté à la tête

La famille vit quelque temps dans le quartier malfamé Bolivar 83, fondé dans les années 1980 par des militants du mouvement M19 né dans la foulée de l'élection présidentielle de 1970, dans un contexte de dénonciation de fraude électorale. Avant de bénéficier d'un logement social dans le quartier plus tranquille de San Antonio selon Martha Cortés. Son cousin Omar l'assure, Egan a hérité de l'humilité de leur grand-père Julio : « Il nous a beaucoup aidés dans notre enfance. Avec ses premiers contrats, Egan lui a acheté quelque chose de simple à la campagne, à Pacho, pour qu'il y vive avec ses animaux. Je crois que c'est le grand-père le plus fier de Colombie ! »

Côté cœur, la rencontre avec sa compagne, Xiomara Guerrero, originaire comme lui de Zipaquirá et qui pratique aussi le cyclisme, lui a donné de l'assurance. Sans rien changer à son caractère comme en témoigne son désir de célébrer sa victoire dans le Tour 2019, chez lui plutôt qu'au palais présidentiel de Nariño, à Bogotá. La presse colombienne a annoncé leur rupture en mars. Malgré le succès, ses plaisirs sont aussi restés les mêmes, simples. Il aime se ressourcer auprès de sa famille, de son petit cercle d'amis, boire un café et déguster une arepa (NDLR : traditionnelle galette de maïs)…

Bernal (au centre), à 10 ans, alors qu’il remporte une course de VTT./DR
Bernal (au centre), à 10 ans, alors qu’il remporte une course de VTT./DR  

A la fondation Mezuena, les jeunes acquièrent une culture générale en lien avec leur passion. « On leur faisait des tests du genre : sur quel vélo tel coureur a gagné telle course ? De quel pays est originaire ce champion ? », se souvient encore Martha. Aujourd'hui, on y donne aussi des cours d'anglais. « Egan s'est rendu compte qu'il n'était pas confortable de devoir faire appel à des traducteurs pour communiquer dans une langue étrangère », révèle son ancienne éducatrice.

Ils participent à leurs premières courses de VTT, avec le soutien de mécènes locaux. Sur une photo où il pose sur la plus haute marche du podium, à 10 ans, il baisse la tête. « Dès qu'il a commencé la compétition, il a gagné. Certains enfants, qui avaient beaucoup de talent, n'ont pas atteint le haut niveau car ils se sont perdus dans les fêtes à l'adolescence, se sont mis à fumer, ou à boire. Brandon et Egan sont toujours restés sur la même ligne de conduite, la même discipline », souligne-t-elle fièrement. En 2016, le futur vainqueur du Tour abandonne le VTT et passe au cyclisme sur route.

« La pluie, le froid, ça ne l'arrête pas »

La cordillère lui a inspiré l'entraînement bien nommé de l'Apocalypse. De Zipaquira, à 2600 m d'altitude, il descend jusqu'aux « terres chaudes » de Villeta à moins de 900 m, avant de reprendre l'ascension jusqu'à Pacho et de finir ensuite à 2 600 m. « Un dénivelé de dingue et un parcours qui fait plus de 250 kilomètres », assure en connaisseur son cousin Omar. « Depuis tout petit, il a une telle discipline, que même le jour d'une fête de famille, il fera sa sortie de 5 ou 6 heures, quelle que soit la météo. La pluie, le froid, ça ne l'arrête pas », confient encore ses proches.

La montée jusqu'à Pacho, où vit son grand-père, est l'un de ses autres parcours d'entraînement favoris. « Le trajet vers le col de l'Aigle passe de 1 800 m à plus de 3 000 m avec une pente à 15 %! », précise encore Omar. En comparaison, les cols français du Galibier, de l'Izoard ou de l'Iseran, où Egan Bernal a pris le pouvoir sur le Tour l'an passé, malgré une étape stoppée par la météo, paraîtraient presque faciles. Martha en est certaine : c'est là qu'il a développé la capacité respiratoire qui lui permet de dominer le peloton mondial.

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« Lors de sa préparation pour le Tour 2019, il a émis l'idée que s'il arrivait à faire cette ascension en moins d'une heure, il serait mûr pour gagner à Paris. On connaît la suite », se réjouit-elle. « Des Tour, il en gagnera d'autres. S'il n'a pas de problème de santé. Car le mental, il l'a ! »

Comme l'année dernière, son amie d'enfance Catalina, ses anciens entraîneurs, regarderont tôt le matin, en raison du décalage horaire, les étapes du Tour, depuis Zipaquirá. Les touristes de la cathédrale de sel feront peut-être le détour pour voir la sculpture représentant le champion sur son vélo, inaugurée en décembre dernier. Son auteur, Jhon Fitzgerald, l'a accompagnée d'une maxime : « Si j'ai pu le faire, vous aussi vous pouvez ». « Un message d'espoir, un exemple à suivre, pour les jeunes, quel que soit leur domaine d'activité » nous a confié l'artiste plasticien de Cali.

A partir de samedi prochain, et pour trois semaines d'un Tour pas comme les autres en raison du Covid-19, la terre des Indiens Muiscas sera toute entière derrière son héros.