Vaccin anti-Covid : pourquoi la France est-elle autant à la traîne ?

Sanofi qui retarde son vaccin, l’Institut Pasteur qui abandonne son projet... La recherche française n’a pas su prendre le tournant des nouvelles technologies, déplore le Conseil d’analyse économique (CAE) dans une note accablante publiée ce mardi.

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 Sanofi ne commercialisera pas son vaccin anti-Covid avant plusieurs mois et l’Institut Pasteur abandonne son propre projet faute de résultats…
Sanofi ne commercialisera pas son vaccin anti-Covid avant plusieurs mois et l’Institut Pasteur abandonne son propre projet faute de résultats… LP/Arnaud Journois

Des laboratoires français en queue de peloton dans la course aux vaccins anti-Covid, une souveraineté nationale remise en cause et une logistique hasardeuse… Comment notre industrie pharmaceutique en est-elle arrivée là ? Le Conseil d'analyse économique (CAE) tente d'apporter une réponse dans une note, publiée ce mardi, à l'intitulé explicite : « Innovation pharmaceutique : comment combler le retard français ? » Sur douze pages, ponctuées d'infographies et de recommandations, la commission, qui réunit un panel d'économistes chargés de conseiller le Premier ministre Jean Castex, a analysé les points faibles de la recherche tricolore en matière de conception et de commercialisation de nouveaux médicaments.

Premier constat : la France n'a pas su anticiper puis s'adapter aux bouleversements que subit le secteur. « En témoigne un certain nombre d'échecs récents dans la recherche de vaccins, souligne Jean Beuve, l'un des conseillers scientifiques du CAE, en faisant allusion au retard de Sanofi, puis à l'annonce de l'Institut Pasteur de résultats insuffisants pour son candidat vaccin. « L'industrie pharmaceutique a fait face ces dernières années à des changements majeurs, enchaîne Anne Perrot, Inspectrice générale des finances, membre du CAE et co-rédactrices de l'étude. Avec notamment le passage de la chimie aux biotechnologies et à la génomique, rendant le processus d'innovation plus complexe et plus coûteux. »

Des collaborations insuffisantes

Les progrès de la biologie, et notamment de la biotechnologie, ont en effet débouché sur une vague d'innovations sans précédent durant la dernière décennie. Avec des conséquences notables sur le portefeuille des laboratoires, leur business model, les coûts de développement et in fine, le prix des médicaments. A titre d'exemple, le coût moyen de développement d'un médicament commercialisé était estimé à 802 millions de dollars en 2003 ; en 2016, il était de 2558 millions de dollars, les coûts capitalisés ayant augmenté de 8,5 % par an. D'où l'importance des partenariats. Une nébuleuse de PME et de start-up sont ainsi venues compléter un environnement trusté jusque-là par quelques grands groupes historiques.

Or, deuxième constat : une collaboration insuffisante entre les start-up et les grands groupes, mais aussi les universités. D'autres pays en ont pourtant fait un pivot fondamental de leur innovation. Et le rapport de citer les exemples de l'allemand BioNTech et de l'américain Moderna, qui participent aujourd'hui à la production les deux premiers vaccins anti-Covid. BioNTech a ainsi été fondé par trois chercheurs en Allemagne en 2008, en menant des développements de pointe en immunothérapie. La start-up s'est rapidement développée en bénéficiant de la proximité de centres de recherche et d'hôpitaux universitaires en Allemagne (Mayence, Munich, etc.) et aux Etats-Unis (Cambridge, San Diego), établissant ainsi un solide pont entre recherche fondamentale et recherche appliquée.

Même schéma pour l'entreprise Moderna, créée par un biologiste de Harvard pour commercialiser ses recherches sur les cellules-souches. « Au départ, ce sont des spin-off, c'est-à-dire des start-up créées spécialement à la suite d'une découverte universitaire, qui se sont appuyées ensuite sur de grandes multinationales pour gérer le développement et la commercialisation », observe Margaret Kyle, Professeure à MINES ParisTech, co-rédactrice de la note. Les accords de licence, les partenariats ou les investissements de capital-risque des grandes entreprises pharmaceutiques sont en effet plus en capacité de fournir un financement essentiel.

Une fuite des cerveaux à cause de salaires trop bas

L'Hexagone pâtit de ne pas pouvoir s'appuyer sur une université de pointe dans les biotechs, à l'image d'Oxford ou de Cambridge en Angleterre, du MIT ou de Harvard aux Etats-Unis. Cette absence est d'autant plus dommageable que « les liens entre universités et laboratoires pharmaceutiques sont faibles et de mauvaise qualité », souligne Philippe Martin, le président du Conseil d'analyse économique. Côté financement des recherches, « les crédits publics manquent mais aussi le maillon suivant : le financement privé », pointent les auteurs de la note.

Troisième constat : tous les fonds ne vont pas forcément dans les bonnes poches. A commencer par l'argent mis… dans les salaires. Plusieurs rapports alertent en effet sur la perte d'attractivité de la profession de chercheur dans l'Hexagone : la rémunération moyenne en début de carrière s'établit à seulement 63 % du salaire moyen des pays de l'OCDE. Résultat ? Une fuite des cerveaux, malgré une qualité de la formation tricolore toujours reconnue. La française Emmanuelle Charpentier — passée par la Sorbonne et l'Institut Pasteur — vient ainsi d'obtenir le prix Nobel de chimie. « Elle fait aujourd'hui de la R&D en Allemagne et sa carrière s'est déroulée à peu près partout sauf en France », lâche l'une des autrices de la note.

«Nous devons mieux accompagner le financement des start-up»

Se pose enfin la question du trop faible recours aux génériques dans notre pays. Un meilleur usage de ces médicaments, dont le brevet est tombé dans le domaine public, permettrait de mieux faire jouer la concurrence et de libérer des crédits pour d'autres médicaments innovants.

En dépit de quelques points positifs, notamment sur l'excellence française dans la recherche fondamentale, et le nombre de dépôts de brevets déposés qui demeure élevé, le tableau dressé par le CAE inquiète. A fortiori quand d'autres pays comme les Etats-Unis, la Grande Bretagne ou l'Allemagne, mais également des nouveaux venus du côté de l'Asie, ont déjà pris une longueur d'avance.

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« Nous devons renforcer notre capacité en R&D — c'est le sens de la loi de programmation de la recherche qui prévoit une augmentation du budget de la recherche, confiait récemment Agnès Pannier-Runacher, la ministre déléguée à l'Industrie. Nous devons aussi mieux accompagner le financement des start-up, notamment pour ce qu'on appelle le passage à l'échelle, c'est-à-dire comment les faire grandir. »