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Un million de morts du Covid-19 dans le monde: récit de vies bouleversées par l’épidémie

En quelques mois, l’épidémie de coronavirus a fait plus d’un million de morts, entraînant l’humanité dans une profonde crise sanitaire et économique. Au-delà de ce chiffre symbolique, nous avons voulu raconter ces existences malmenées par le Covid-19, en France, aux Etats-Unis, en Chine ou en Argentine. Voici les témoignages de Stéphanie, Rania, Rafa et les autres.

 Elene Usdin pour Le Parisien

Un million de morts du Covid-19 dans le monde. Un tel chiffre, franchi ce lundi et inimaginable il y a quelques mois encore, est désormais une réalité cruelle pour des centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants à travers la planète.

Il y a bien sûr, et avant tout, ceux qui ont vu partir un proche, un amour, un parent, la plus grande perte, comparable à aucune autre. Il y a aussi tous ceux qui ont subi les tourments d'un monde nouveau, séparés des leurs ou balayés par les conséquences dramatiques d'un virus qui a frappé partout, indistinctement, sans que personne ne s'y attende. Le Parisien a retrouvé des témoins et acteurs anonymes de ces vies bouleversées par l'épidémie de coronavirus. Voici leur histoire.

Rania : « Je me demande si ce n'est pas moi qui les ai contaminés… »

Nejiba et Habib, les parents de Rania, sont décédés à trois jours d’écart du coronavirus, en avril dernier. DR
Nejiba et Habib, les parents de Rania, sont décédés à trois jours d’écart du coronavirus, en avril dernier. DR  

Dans l'existence de Rania, 40 ans, l'épidémie de coronavirus a eu l'effet d'une déferlante. Le genre de tempête qui brise tout sur son passage et dont les effets se font encore sentir six mois plus tard. « Il y a eu tellement de choses… J'ai perdu le goût de vivre, tout simplement », souffle d'une voix douce cette Parisienne. En avril, ses deux parents, Habib et Nejiba, 59 et 70 ans, ont succombé au virus à trois jours d'écart. Laissant leur fille, qui s'est brouillée avec son frère, seule avec ses interrogations. Avec sa culpabilité, aussi.

« Le vendredi avant le confinement, je suis allée voir mes parents, se replonge la quadragénaire. Depuis, je vis avec le doute, je me demande si ce n'est pas moi qui les ai contaminés… » Son débit ralentit. « J'aurais préféré 1000 fois que ce soit moi qui y passe. Je n'ai pas d'enfant, je n'ai personne, je n'ai rien », lâche brutalement Rania, affligée par « le sentiment de ne pas leur avoir dit au revoir ».

Le 31 mars, c'est par un appel de son papa, qui présente depuis quelques jours « une grippe avec un peu de toux, mais rien de bien méchant », que la Parisienne apprend l'hospitalisation de sa mère, « tombée par terre ». Elle ne la reverra que la veille de son décès, trois semaines plus tard. Rania ne comprend pas tout de suite que Nejiba, en détresse respiratoire, souffre du Covid-19. Elle vient pendant cinq jours s'occuper de son père et réussit à parler à quelques reprises à sa mère au téléphone.

Mais son état se dégrade et elle est placée en réanimation à l'hôpital Pompidou. Le lendemain, le 4 avril, son époux est à son tour hospitalisé. Rania, qui s'étonne de cette « grippe qui ne passe pas », aura de ses nouvelles jusqu'au 18 avril. « À 18 heures, un médecin de Saint-Louis m'appelle, il me dit Venez voir votre père, c'est la fin. J'avais envie de lui raccrocher au nez, de l'insulter. Je ne voulais pas voir la réalité en face », se souvient-elle.

Son papa, dont l'état des reins s'est dégradé, décède peu avant minuit des suites du coronavirus. Deux jours plus tard, l'histoire, terrible, se répète. L'hôpital Pompidou la contacte. « Ils me disent : Venez voir votre maman ». Cette dernière s'éteint le lendemain.

Après l'enterrement de Habib et Nejiba, le même jour, Rania se jette à corps perdu dans les formalités administratives. Elle contacte les hôpitaux pour obtenir certaines réponses, ainsi que la présidence de la République. « Pour raconter mon histoire, pour qu'ils m'apportent une aide administrative, car j'étais perdue, insiste la jeune femme. On aurait dû être confinés dès février. J'estime que la France est responsable de ce qui s'est passé. Ce sont à eux de nous aider. »

Cette Parisienne souffre désormais de symptômes dépressifs et bénéficie d'une aide psychologique à l'hôpital Avicenne. « Je n'arrive plus à me gérer moi-même. Moi qui voyageais beaucoup, qui aimais rigoler… Je sens que ma santé est en train de se détériorer », enrage la jeune femme, qui concède n'avoir « vu personne depuis un mois ». Pour Rania, qui ne se sent pas non plus la force de retravailler, le chemin vers une éventuelle résilience risque d'être encore tourmenté. « Je n'ai toujours pas trié leurs affaires. Ce que je sais, c'est que je veux fuir la réalité. »

Jessica, mère célibataire au chômage aux Etats-Unis : « Toutes les nuits, je m'endors en pleurant »

Jessica aux côtés de son frère Chase, décédé du Covid-19 à l’âge de trente ans. DR
Jessica aux côtés de son frère Chase, décédé du Covid-19 à l’âge de trente ans. DR  

Avant le Covid, la situation de Jessica, une infirmière américaine de 37 ans, était déjà fragile. L'épidémie l'a encore aggravée. Au mois d'avril, cette professionnelle de la santé, qui se déplaçait au domicile de ses patients, a perdu son emploi à cause de la crise. « Entre-temps, j'ai perdu ma voiture que je ne pouvais plus payer, je ne pouvais donc plus me déplacer », confie la mère célibataire, basée à Charlotte, en Caroline du Nord.

Pendant quelques semaines, Jessica avait l'appui de son frère, Chase, venu rejoindre sa famille pour lui donner un coup de main. « Quand j'ai perdu mon emploi, mon petit frère était là pour prendre le relais, mais il est mort du Covid en juin », raconte Jessica. Chase n'avait que 30 ans.

Depuis, Jessica fait comme elle peut pour s'occuper de ses deux enfants, Dakota, 17 ans, et Haylie, 15 ans. Son quotidien est rythmé par les recherches d'emploi en ligne, les tâches ménagères et le suivi des cours de ses enfants à distance. Avec seulement 86 dollars d'allocations de chômage par semaine, difficile de nourrir toute la famille comme il faut. « Ma priorité, c'est que mes enfants puissent manger, donc je saute des repas. Je sais que ce n'est pas bon, mais ils sont prioritaires. Ils l'ont toujours été et le seront toujours », promet-elle.

A la maison, Haylie et Dakota semblent heureux de voir leur maman tous les jours. « Ils ne me voyaient pas souvent avant, parce que je travaillais tout le temps, j'avais un ou deux emplois à la fois, voire plus. Pour la nourriture, ce n'est pas facile. J'essaie de cacher beaucoup de choses mais comme ils sont grands, ils comprennent plus que ce que j'imaginais », s'attriste Jessica. Ces charges pèsent sur le moral de la mère, « toute seule » face à la crise. « Toutes les nuits, je m'endors en pleurant », avoue-t-elle, désespérée.

Car plus les mois passent, plus les dettes s'accumulent. Et plus la situation de Jessica se complique. D'autant que fin août, un cancer des ovaires a été diagnostiqué à cette mère de famille, qui doit encore régler 2700 dollars pour les frais funéraires liés au décès de son frère. Ses maigres allocations couvrent à peine ses factures quotidiennes. Seul avantage : elle est exemptée de loyer. « Ma propriétaire est merveilleuse », dit Jessica. « Chaque semaine, je lui donne ce que je peux, 20 dollars, par exemple. Le reste me sert à payer la nourriture. Je ne sais pas comment on n'a pas encore été virés de la maison et comment l'électricité n'a pas encore été coupée », reconnaît-elle.

Jessica a pourtant bien fait plusieurs demandes d'aides au gouvernement et à l'Etat de Caroline du Nord. Sans succès. Impossible pour elle de bénéficier du Lost Wages Asistance program, qui offre 300 dollars hebdomadaires de plus aux bénéficiaires d'une allocation-chômage classique : son allocation de base n'est, paradoxalement, pas assez élevée. « On attend encore de recevoir le chèque de stimulus ( un chèque de 1200 dollars promis par Donald Trump aux Américains ), et j'espère qu'il tombera, il me permettra de lancer un prêt pour acheter une voiture », explique Jessica.

En attendant, comme de nombreux Américains durement heurtés par la crise, Jessica s'en remet à une cagnotte en ligne pour tenter de financer des frais médicaux à venir, ainsi que de la nourriture pour ses enfants. Car, malgré tout, ses enfants restent la priorité. Le 13 septembre dernier, son fils aîné, Dakota, a fêté ses 17 ans. « Je n'avais même pas de quoi lui offrir un gâteau d'anniversaire », déplore la maman.

Stéphanie et sa grand-mère « morte de solitude » en Ehpad : « On sait qu'elle n'était pas entourée »

Selon Stéphanie, sa grand-mère n’a pas supporté l’isolement et le confinement. DR
Selon Stéphanie, sa grand-mère n’a pas supporté l’isolement et le confinement. DR  

Ne pas avoir pu la revoir l'a « fracturée ». Fin mars, alors que la France se replie sur elle-même pour se protéger du virus, Stéphanie, 31 ans, nous avait raconté ses craintes. Sa grand-mère, Rose, fait partie des centaines de milliers de personnes âgées alors confinées dans leur établissement médicalisé, privées de tout contact avec leurs proches, mesure sanitaire oblige.

Dans cet Ehpad des Landes, au sein duquel ce caractère « bien affirmé » trouve les autres résidents « vraiment trop vieux », la trentenaire a peur que sa grand-mère « décline à force de déprimer ». Qu'elle « parte » et « finisse sa vie toute seule ». Y repenser, près de six mois plus tard, est cruel. Rose est décédée mi-mai. « Morte de solitude », selon Stéphanie, la semaine même du déconfinement.

Officiellement, c'est un ulcère qui a emporté cette femme arrivée en France dans les années 1980, après le Liban et le Sénégal. « L'explication de la famille, c'est qu'elle s'est laissée submerger par le stress », confie Stéphanie, installée à Clamart (Hauts-de-Seine). L'état de sa mamie, sa « Teta », comme elle l'appelle en libanais, s'est brutalement dégradé avec la mise en place des mesures sanitaires.

« Au début, les résidents mangeaient entre eux, ma grand-mère passait son temps à jouer aux cartes, rembobine Stéphanie. Quand on les a tenus enfermés dans leur chambre par crainte des contaminations, c'est là que cela a commencé. » Les premiers signaux sont discrets. Rose ne se retrouve « plus toujours dans le temps ». « Alors que mon mariage était prévu l'été, elle n'arrêtait pas de me demander comment cela s'était passé », se rappelle Stéphanie. Les jours passent et la grand-mère devient « de plus en plus confuse ». Lors de leurs appels vidéo, elle réagit moins. Regarde le plafond. La famille s'inquiète. Rose, peu à peu, ne dit plus rien.

Chez les personnes âgées, le syndrome de glissement consiste en un changement de comportement soudain : on dit parfois qu'elles se laissent porter vers la mort. Il advient le plus souvent après un traumatisme, parfois lié à l'impression de ne plus avoir d'emprise sur son destin.

En mai, l'établissement entrouvre la porte aux proches. La sœur de Stéphanie se rend sur place. Stéphanie et son frère la rejoignent lors d'un appel vidéo. Tous pressentent qu'il s'agit sans doute d'un des derniers. Stéphanie, qui a repris le travail, allume son téléphone depuis un petit local poubelle de sa bibliothèque pour enfants.

« Ma sœur caressait doucement son visage, décrit-elle. Mon frère lui a fait ses adieux… » Sa voix se brise. « Moi, je n'arrivais pas trop. J'avais peur de lui dire : je t'autorise à partir, et qu'elle meure. Parce que je n'avais pas du tout envie qu'elle meure. »

Le message fatidique tombe dans la messagerie familiale quelques jours plus tard. Stéphanie portera le deuil pendant 40 jours. « J'ai perdu un gros morceau de moi-même, soupire-t-elle. On n'a pas eu grand-chose pour se consoler. Quand quelqu'un meurt, on dit souvent elle n'a pas souffert, elle était entourée. Là, on sait qu'elle a souffert, on sait qu'elle n'était pas entourée ». Privée de ses proches par des mesures censées la protéger.

Marc, séparé de sa famille restée au Viêt Nam : « Le monde s'est écroulé »

Marc et sa famille. DR
Marc et sa famille. DR  

Chaque jour, Marc a droit à deux moments de répit. Deux parenthèses qui le ramènent à ses bonheurs d'avant la crise, au Viêt Nam où il avait décidé de faire sa vie. Bloqué en France par des frontières désespérément fermées, le sexagénaire n'a pas vu sa famille et son bébé depuis février. Quand il est rentré pour affaires, Louise n'avait pas quatre mois. Elle aura un an dans quelques semaines.

Tout a commencé au bord du golfe de Thaïlande. Auteur et photographe, Marc arpente en juin 2018 cette région d'Asie pour un livre qu'il publiera chez Sipayat, la maison d'édition qu'il dirige. À la recherche d'un anglophone susceptible de jouer les traducteurs, il pousse la porte d'une petite auberge. La responsable des lieux s'appelle Tinh. Elle va changer sa vie.

Les deux amoureux se retrouvent à Bangkok, à Hô Chi Minh-Ville et jettent leur dévolu sur Bảo Lộc, une petite ville de montagne, dans une région de thé et de café. Ils investissent dans leur rêve : monter à leur tour un hébergement pour les backpackers et les motards qui sillonnent le coin jusqu'aux hauts plateaux de Đà Lạt.

Louise naît le 17 octobre. Cette nouvelle famille, qui compte aussi Huy, un garçon de six ans né d'une première union, trouve peu à peu son rythme. Le 7 février, Marc rentre en France pour participer à une série de manifestations littéraires. « C'est là que le monde s'est écroulé », souffle-t-il.

Le monde se confine face à la pandémie. Tenu à 10 000 km des siens, l'ancien reporter vit à gauche à droite, hébergé chez des amis, ballotté au gré des vents de la Touraine à la Dordogne, d'Orléans (Loiret) à Béziers (Hérault), où il espère désormais pouvoir accueillir sa famille. Faute de touristes, la guest-house a fermé. La maison d'édition, ici, a coulé elle aussi. Marc s'occupe de sa liquidation.

Alors il reste ces deux moments préservés que Marc chérit tant. Ce sont de simples appels vidéo. Un le matin, c'est-à-dire en début d'après-midi au Viêt Nam. « La petite sort de la sieste, on papote, je l'interpelle », décrit-il doucement. L'autre échange est aussi sacré, dans l'après-midi, quand il fait nuit en Asie. « Là, c'est moi et ma compagne, se dérobe-t-il. Là, c'est notre histoire. »

Marta, malade depuis six mois : « A 32 ans, on ne devrait pas se sentir vulnérable »

Marta a attrapé le Covid-19 en mars.DR
Marta a attrapé le Covid-19 en mars.DR  

À 32 ans, Marta menait une vie bien remplie. Toujours en voyage, la doctorante en sociologie politique et enseignante chercheuse en sciences politiques jonglait entre son travail, ses nombreuses activités sportives et des sorties avec ses proches. « J'étais une personne hyperactive », relate celle qui habite Paris depuis dix ans.

Mais en mars, la jeune Italienne attrape le Covid-19. La maladie lui fait l'effet d'un accident de la route, comme si un bus l'avait percutée de plein fouet. Depuis, son quotidien est bouleversé. Terminé le vélo, la natation, la course à pied, les verres entre amis et les soirées festives. « Aujourd'hui, je n'arrive même plus à faire dix minutes de yoga », souffle-t-elle.

Marta souffre du Covid-19 depuis plus de six mois. Elle fait partie des « Covid long », ces patients rattrapés par la maladie, alors qu'ils se pensaient guéris. L'Italienne est dans « un état inflammatoire permanent ». Depuis sa contamination, l'infection s'est répandue progressivement aux poumons, puis aux reins et au cœur. Certes, aujourd'hui, elle va mieux qu'en mars, mais moins bien qu'en juillet. « Chaque jour, j'ai des symptômes que je ne connaissais pas. Je ne me réveille jamais avec la sensation d'être en forme. Même lors des journées où je me sens mieux, je n'ai pas du tout l'énergie que je pouvais avoir avant. » Au moindre effort, Marta fait encore de la tachycardie et de la désaturation en oxygène. On lui a récemment découvert un souffle au cœur.

Et puis il y a ces jours où les symptômes sont trop lourds, « où je dois rester allongée, avec un peu de fièvre, des douleurs au thorax, à la tête ». Et cette fatigue… « Je suis souvent à la maison. Je ne sors plus comme avant. Mes activités sont très limitées », raconte la jeune femme, qui côtoie désormais davantage de médecins et d'infirmiers que ses amis.

Marta doit bientôt reprendre les cours à l'université de Lille, où elle enseigne depuis deux ans. Pour le moment, elle fait des réunions avec ses collègues, par visioconférence. « J'arrive bien à suivre, mais après je suis essoufflée et je me sens très fatiguée. » La rédaction de ses articles scientifiques est devenue un exercice très éprouvant. « J'ai peur que ça joue sur ma carrière », s'inquiète la jeune chercheuse.

Comment aller de l'avant, alors que la maladie se rappelle sans cesse à elle ? « J'essaie de positiver, de penser que ça va se terminer un jour, que je dois écouter mon corps. L'objectif, c'est de retrouver ma vie d'avant. D'ici là, j'attends. » Pas d'effort, donc, qu'elle pourrait payer par la suite. D'autant que la situation épidémique se dégrade et que la possibilité d'attraper à nouveau la maladie l'angoisse profondément. « Je ne sais pas si je survivrais à une nouvelle infection. Je n'en ai déjà pas fini avec la première… », déplore la jeune Italienne.

Le souvenir de sa contamination en mars est toujours très douloureux. Renvoyée des urgences car les hôpitaux parisiens étaient débordés et qu'il y avait des patients « plus âgés et plus graves qu'elle », Marta avait « bien cru mourir ». Contactée par ses proches, l'ambassade d'Italie l'avait alors prise en charge. Elle avait pu rentrer dans son pays pour y être hospitalisée quelques jours en avril.

Aujourd'hui, la jeune femme se sait « plus fragile que les autres ». « Je ne l'étais pas avant, j'étais en bonne santé, s'agace-t-elle. Maintenant, je suis une personne vulnérable. Et c'est terriblement frustrant : à 32 ans, on ne devrait pas se sentir vulnérable. »

Mathieu, installé à Dalian en Chine : « De là à imaginer que rien ne redeviendrait comme avant… »

Mathieu et sa fiancée Yu Qiong.DR
Mathieu et sa fiancée Yu Qiong.DR  

Les premières semaines, Mathieu se montrait rassurant. Début janvier, ce jeune homme né en Chine, et qui a vécu en France une quinzaine d'années, reçoit encore avec légèreté les coups de fil inquiets de ses proches.

Un virus inconnu vient alors de faire ses premières victimes dans le pays. Mais celles-ci semblent se cantonner aux alentours du marché de Wuhan. Loin, très loin de Dalian, la cité balnéaire de sept millions d'habitants où réside le trentenaire, à l'est du continent. Il faut dire qu'à l'époque, Mathieu est tout à ses projets : il vient d'acheter un appartement avec sa fiancée, Yu Qiong, à qui il doit s'unir le 31 août. Pour la cérémonie, il attend de pied ferme sa famille et ses amis restés en France, où il se rend encore régulièrement.

« Et puis, tout s'est accéléré », souffle-t-il. En quelques semaines, les morts se comptent par centaines. On parle d'infections dans la ville. La psychose gagne la population qui se rue dans les pharmacies pour y acheter des masques, bientôt en rupture de stock. Avant même que le confinement ne soit appliqué dans sa ville, Mathieu, vulnérable depuis une leucémie dont il a été soigné, décide de s'enfermer chez lui. Il ne sortira pas avant près de deux mois. « C'était une période de stress, pour moi mais aussi pour ma copine ou pour mon père, se souvient-il. C'est devenu encore plus compliqué quand j'ai commencé à suivre l'arrivée de l'épidémie en France et à avoir peur pour mes proches. »

Mi-mars, Emmanuel Macron annonce que les voyages entre les pays de l'Union européenne et les autres seront désormais « suspendus ». Mathieu, de l'autre côté du globe, espère toujours maintenir son mariage, fin août. « Les autorités françaises parlaient d'un confinement de seulement quinze jours, rappelle-t-il. Évidemment, on soupçonnait que ce serait un peu plus : peut-être un mois, voire deux. De là à imaginer que rien ne redeviendrait comme avant… »

Au début de l'été, le couple comprend que l'épidémie, telle un cycle sans fin, ne s'arrête jamais vraiment. La mort dans l'âme, il repousse son mariage aux calendes grecques. « On y a cru jusqu'au bout », ressasse Mathieu. Proche d'un père fragile et d'un grand-père atteint d'un cancer, le jeune homme est privé de ses voyages en France, au retour desquels une quatorzaine serait obligatoire. Lui-même refuse de prendre des risques. Cela fait un an qu'il n'a pas pris l'avion.

Alors, il y a cette désagréable impression que ce côté de sa vie avance désormais sans lui. En novembre, une de ses plus vieilles amies doit accoucher d'un premier enfant. Son plus proche copain de lycée fêtera ses 30 ans. Il y a quelques jours, il lui a annoncé lors d'un appel en visioconférence qu'il allait se marier.

De l'autre côté de l'écran, Mathieu en a pleuré. Si tout s'était déroulé comme prévu, il aurait dû l'apprendre en personne, plusieurs semaines plus tôt, à son propre mariage… C'était avant que le virus ne vienne percuter la planète et tous ses projets. Mathieu lui avait demandé d'être son témoin.

Bernadette, bloquée 50 jours en Argentine : « Mon mari n'arrive plus à marcher »

Bernadette et son mari, âgés de 74 et 83 ans. Ici au début de leur voyage. DR
Bernadette et son mari, âgés de 74 et 83 ans. Ici au début de leur voyage. DR  

Bernadette avait pensé à tout, même au plus morbide. Son Roland partirait dans un « cercueil en plomb ». Et il porterait son costume de danseur de tango, celui qu'il comptait arborer à la « milonga », le bal populaire argentin. Nous sommes à la mi-mars 2020. La France bascule dans le confinement, et à l'autre bout du monde, au fin fond de la Patagonie, Bernadette voit son mari, âgé de 83 ans, partir en réanimation en raison d'une grave infection au Covid-19.

« J'avais admis sa mort. Mais aujourd'hui, je refuse qu'on nous sépare ». Six mois après ce « cauchemar », cette retraitée du Val-de-Marne veille plus que jamais sur celui qui partage sa vie depuis 54 ans. Grâce à de la rééducation pulmonaire, Roland n'a certes plus besoin de respirateur. Mais les mois passés alité ont entraîné des calcifications osseuses, qui l'empêchent aujourd'hui de se tenir debout. « Un rhumatologue envisage qu'on lui pose une prothèse de hanche. On va prier pour. Car sinon, je ne vois pas comment je vais m'en sortir toute seule », souffle Bernadette, qui refuse de le placer en maison de retraite. Avant de se reprendre : « Attention, Roland ne marche plus mais il a encore toute sa tête. Et il compte bien repartir un jour en Argentine ».

Après les Pouilles ou le Japon, ce couple de deux enfants s'était lancé le 9 mars 2020 à la découverte de la terre des Pumas. Un voyage organisé avec des amis à la retraite, issus comme eux des métiers des assurances. L'enchantement ne durera que trois jours. Nous vous avions raconté à l'époque leur galère.

Après Buenos Aires et Ushuaïa, les 23 Français se retrouvent confinés dans un hôtel situé à El Calafate, au pied de la Cordillère des Andes : l'un d'entre eux vient d'être testé positif au nouveau coronavirus. Une nouvelle qui provoque la mise sous cloche de toute la province, avant même que la capitale ne donne de consignes nationales. Deux jours plus tard, au tour de Roland de ressentir des signes d'essoufflement. Au total, près de onze personnes seront hospitalisées sur place.

VIDÉO. Confinés à l'hôtel, les retraités français applaudissent les soignants argentins

FRANCESES AISLADOS SALUDAN A TRABAJADORES DE LA SALUD DE EL CALAFATE

▶️ MIRÁ Grupo de jubilados franceses aplauden y agradecen a trabajadores de la salud de hospital de #ElCalafate desde su aislamiento en hotel. Uno de ellos es el único positivo de #COVID19 #Coronavirus. Otro permanece en terapia, aún sin confirmación. Tres mas son sospechosos.

Gepostet von Señal Calafate am Montag, 23. März 2020

Bloquée à l'hôtel Edenia, Bernadette a dû gérer l'impatience et les colères. « Certains se plaignaient comme des enfants et ne comprenaient pas pourquoi il fallait du temps pour organiser le rapatriement. On s'occupait pourtant tellement bien de nous sur place ». À tête reposée, elle se dit consternée par cette facette « pas jolie, jolie » de l'être humain. Au lieu de 14 jours, ce périple aux allures de calvaire en a duré 51. Et coûté à Bernadette deux fois plus cher que prévu. La fin du voyage « le plus onéreux et le plus anxiogène » de sa vie.

Sibylle, et son deuil impossible : « C'est assez compliqué de se reconstruire »

Michel Buraschi fait partie de la vingtaine de retraités décédés dans l’Ehpad de Cornimont, dans les Vosges, devenu foyer du coronavirus. DR
Michel Buraschi fait partie de la vingtaine de retraités décédés dans l’Ehpad de Cornimont, dans les Vosges, devenu foyer du coronavirus. DR  

Le contexte « compliqué et anxiogène » alourdit lourdement le processus de deuil qu'éprouvent Sibylle Godot et ses deux sœurs. Leur papa, Michel Buraschi, est décédé le 14 mars à l'âge de 87 ans, après avoir été infecté par le coronavirus. Ils sont plus d'une vingtaine de résidents de son Ehpad, celui de Cornimont, dans les Vosges, à s'être éteints de la même manière, en quelques jours à peine. « C'était d'une grande violence. Encore aujourd'hui, ce n'est pas franchement évident. Dans ma tête, il est toujours à Cornimont », se livre Sibylle Godot. Elle en a bien conscience : « Je n'ai pas réussi à faire mon deuil. C'est assez compliqué de se reconstruire, mais je suis en bonne voie. »

Cinq mois avant le décès de son papa, c'est sa mère qui s'était éteinte dans cette petite commune vallonnée. Un double deuil lourd à porter et accentué par l'épidémie. « Pour ma mère c'était difficile aussi, mais il y avait une procédure logique de départ, avec les hommages et une belle messe. Ce qui nous a choquées pour mon papa, c'est d'avoir été seules à ce moment-là, à la maison funéraire et à l'enterrement où on était seulement 12, alors qu'il était connu dans notre petite ville. Je n'aurais jamais pensé que ça pourrait me peiner autant », reconnaît la benjamine de la fratrie, qui ne se dit aucunement en colère ou avide de réponses quant aux circonstances de la contamination de son papa, déjà mal en point. « Il avait mal supporté le décès de maman, il avait perdu beaucoup de poids et c'était devenu compliqué… »

Sibylle Godot évoque alors cette vague de tristesse qui l'a étreinte au cœur de l'été, lorsqu'elle a remis les pieds dans la maison familiale pour faire du tri avec ses sœurs. « Je m'étais dit : Ça va être sympa, on va passer de bons moments. Mais on n'arrivait pas tellement à rire. C'était assez violent de tomber sur des affaires, des souvenirs. »

Toutes les trois se raccrochent depuis plusieurs mois à un désir acharné d'organiser une cérémonie d'hommage à leur papa. Mais l'épidémie n'aide pas. La fille de Sibylle est bloquée au Royaume-Uni où elle travaille et sa mère dit ne pas concevoir que cet hommage puisse se tenir sans elle. « On pensait la faire en septembre, mais à chaque fois, il a fallu la repousser à cause du contexte sanitaire compliqué. » La mère de famille reconnaît au moins une chose : ces derniers mois lui ont permis de resserrer des liens déjà très forts avec ses sœurs. « On était d'accord sur tout, il n'y avait pas de tension, pas d'animosité et c'est très précieux. »

Frédéric, jeune patron à qui tout souriait : « Tout s'est effondré avec les restrictions sanitaires »

Frédéric (à droite), son associé, et deux de leurs employés. DR
Frédéric (à droite), son associé, et deux de leurs employés. DR  

Ce premier trimestre 2020 était décisif pour la start-up Bali-Boo, spécialisée dans les alternatives au plastique, dont le produit phare est la paille en bambou. « Nous étions sur le point de signer le plus gros contrat de notre existence. Un gros club d'Ibiza voulait remplacer toutes ses pailles en plastique. Après des mois de discussions, nous attendions la dernière signature censée débloquer les fonds », soupire Frédéric K., 35 ans, cofondateur de l'entreprise basée à Bali (Indonésie).

Mais la crise planétaire du coronavirus en a décidé autrement. « Les commandes des bars, hôtels et restaurants représentent 90 % de notre chiffre d'affaires. Tout s'est effondré avec les restrictions sanitaires, dès le mois de février », lâche le trentenaire, amer. Un coup d'autant plus dur que la petite entreprise venait de faire de gros investissements. « Nous étions sur le point de récolter les fruits de quatre années de travail. Mais là, difficile de savoir si notre entreprise va survivre à la crise ».

Depuis ce premier trimestre cataclysmique, ni Frédéric ni son associé n'ont pu se verser de salaire. « Notre société est basée à Bali, où il n'y a aucun filet de sécurité. Nous n'avons aucune aide, de personne », souligne le jeune patron français. Pour tenir le coup, Frédéric a pu s'appuyer sur la vente d'un appartement, qu'il possédait en France. « Objectivement, je me sens un peu abattu. Mais j'essaie de rester positif et de garder le moral. »

En juin, deux belles commandes lui ont toutefois redonné un peu d'espoir. « Ça nous a permis de ne pas mettre la clé sous la porte », souffle le jeune homme. Cette bouffée d'air frais a permis à l'entrepreneur de verser de nouveau à ses employés un salaire plein, après avoir été contraint de le diviser par deux pendant les mois les plus durs.

« Vu que l'hôtellerie ne va pas redécoller dans les mois à venir, nous avons réinvesti tout ce qu'il nous restait dans la vente au détail, qui a explosé pendant le confinement », assure le trentenaire, combatif. « Les gens étaient coincés chez eux, du coup ils ont beaucoup commandé sur Internet. Ce qui nous a contraint à changer notre stratégie de gestion des stocks ».

Fin juillet, Frédéric est rentré chez sa mère, à Saumur (Maine-et-Loire). « Le bon côté des choses, c'est que je passe beaucoup de temps avec ma mère, alors que ça fait cinq ans que je vis à Bali », relativise-t-il. Mais pour ne rien arranger, le jeune entrepreneur n'a pas vu sa copine, malaisienne, depuis la mi-juin, à cause des sévères restrictions de déplacements mises en place dans son pays pour enrayer la propagation de l'épidémie. « Les restrictions sont censées prendre fin au 31 décembre. Enfin, je l'espère… »

Claire, veuve d'Eric, médecin urgentiste : « Les images de mon mari à l'hôpital défilent sans arrêt »

Claire Loupiac est la veuve du médecin urgentiste Eric Loupiac, décédé des suites du Covid-19. DR
Claire Loupiac est la veuve du médecin urgentiste Eric Loupiac, décédé des suites du Covid-19. DR  

Plus de cinq mois après la mort de son mari, Eric, emporté par le Covid-19, Claire Loupiac, 57 ans, se réveille encore la nuit avec des flashs. « Les images de mon mari à l'hôpital défilent sans arrêt. J'entends les réanimateurs, très pessimistes, me parler comme des robots ». Elle ne peut d'ailleurs toujours pas regarder les photos de son époux. « 32 ans de mariage… Tous ces moments de bonheur… Je ne peux pas y penser, sinon je craque ».

La quinquagénaire va mettre en vente l'appartement qu'elle partageait avec son mari dans le centre de Lyon. « J'y ai beaucoup trop de souvenirs. Je ne sais même pas à quoi ressemble notre chambre aujourd'hui, je n'ai pas pu y mettre un pied depuis la mort d'Eric », confie Claire, qui s'est réfugiée en banlieue, chez ses parents défunts. « Pour l'instant, je reste comme cela, en suspens. Je vis au jour le jour ».

Le troisième enfant du couple, Maxime, 21 ans, l'a suivie. Mais le jeune étudiant en école d'ingénieur part cette semaine en alternance en entreprise à Valence, pour trois mois. « Je vais devoir affronter la solitude dans ces conditions. Je ne le réalise toujours pas », souffle Claire. « Et je n'ose penser à la période de Noël. Cela va être épouvantable ».

Le docteur Eric Loupiac aurait été contaminé en mars lors d'une garde aux urgences de l'hôpital de Lons-le-Saunier, où il exerçait depuis douze ans. Il est mort un mois après son admission en réanimation à Marseille. Rien, selon Claire, ne laissait présager un tel drame. « Mon mari avait tout juste 60 ans. Il était sportif, non-fumeur et n'avait aucune maladie chronique. C'est un virus cruel », enrage-t-elle.

Son époux comptait rendre son tablier dans trois ans. « Nous attendions sa retraite pour voyager. Nous avions énormément de projets. Nous souhaitions nous installer en Provence pour finir nos vieux jours ». Pour l'ancienne pharmacienne, qui avait mis fin à ses activités il y a plus de quinze ans, le changement de vie s'annonce brutal. « Je me retrouve sans travail, sans occupation », résume-t-elle.

Pour l'heure, le statut de maladie professionnelle n'a toujours pas été reconnu pour Eric, privant Claire de sa rente. « Combien de temps vais-je devoir vivre ainsi? Tout s'est écroulé autour de moi. Honnêtement, j'aurais préféré avoir vingt ans de plus. Je ne suis pas sûre de pouvoir vivre encore trente ans dans ces conditions ».

En août dernier, Claire a déposé plainte contre X pour « homicide involontaire », « non-assistance à personne en danger » et « omission de porter secours ». « J'ai besoin de comprendre quelles erreurs ont pu être commises. Pourquoi on a laissé mon mari travailler sans protection », explique-t-elle. Autant de questions auxquelles devra répondre l'enquête préliminaire, ouverte par le parquet de Lons-le-Saunier.

Rafa, confiné depuis six mois en Argentine : « Nous rêvons de reprendre notre vie d'avant »

Une demi-année de confinement… et une situation épidémique qui reste critique. Plus de 10 000 nouveaux cas sont recensés chaque jour en moyenne en Argentine, et ce chiffre continue à augmenter (certes, moins fortement qu'avant l'été). Tout le pays avait été confiné le 20 mars, soit deux jours après la France. La région du « Grand Buenos Aires », la plus touchée, est toujours concernée par de fortes restrictions. Certaines mesures ont bien été allégées (les terrasses des restaurants ont pu rouvrir le 31 août, par exemple), mais les déplacements autorisés sont toujours limités au strict nécessaire.

Une situation qui pèse sur la santé physique et psychologique des habitants. « Comme tout le monde, je suis extrêmement fatigué. Nous rêvons de reprendre notre vie d'avant », confie Rafa, un entrepreneur âgé de 44 ans. Autant les restrictions lui semblaient nécessaires cet été, autant Rafa juge que le prix social à payer pour certaines d'entre elles est désormais excessif. « Les écoles n'ont pas rouvert en présentiel, les universités non plus… Le gouvernement dit qu'il est en train d'y réfléchir, mais ça semble être du bullshit (NDLR : du n'importe quoi) », s'agace ce père de deux enfants âgés de 7 et 3 ans.

Ses espoirs se portent désormais sur l'arrivée de l'été. En Argentine, comme ailleurs dans l'hémisphère sud, le printemps débute ces jours-ci. Les températures chaudes attendues ces prochaines semaines pourraient contribuer à limiter la propagation du virus. « L'épidémie semble être en train de baisser très doucement dans la capitale et le pic semble être passé, on espère que la chaleur va nous aider davantage », pointe Rafa.

La période estivale pourrait aussi aider à faire redémarrer l'économie, dévastée par ces six mois de restrictions. « Les gens vont consommer davantage avec l'été et les fêtes de fin d'année », anticipe l'entrepreneur, qui a dans le même temps « très peur pour l'année prochaine et le retour de l'hiver ». Comme de nombreux habitants partout à travers le monde, il ne voit pas comment la vie pourrait reprendre comme avant sans un vaccin contre le Covid-19. « Mais je ne crois pas qu'on l'aura dans les premiers mois de l'année prochaine. Tout ça est loin d'être terminé… »