AbonnésSociété

Un dernier verre avant le couvre-feu : «C’est déprimant de savoir qu’on ne pourra plus sortir»

Ce vendredi soir, dans les bars de la Butte-aux-Cailles, à Paris, des fêtards trinquaient au-delà des 21 heures avant que cela ne soit plus possible, avec les restrictions horaires liées au Covid.

 On trinquait ce vendredi soir à la Butte-aux-Cailles, à Paris, avant le couvre-feu. Un moment historique, immortalisé par une photo.
On trinquait ce vendredi soir à la Butte-aux-Cailles, à Paris, avant le couvre-feu. Un moment historique, immortalisé par une photo. LP/Aurélie Ladet

A la terrasse du « bistrot resto » Les Tanneurs de la Butte, deux jeunes amis trentenaires trinquent au petit vin blanc. « Allez, à notre dernier verre! » souhaite Chloé, qui se retrousse les manches dans la mode. « Avant la fin du monde! » enchaîne son voisin, DJ privé de platines depuis le début de la pandémie de Covid-19. Dans le quartier animé de la Butte-aux-Cailles à Paris (XIIIe), ils sont des centaines, ce vendredi soir, à savourer leurs dernières gorgées nocturnes, en salle ou à l'extérieur, avant le couvre-feu qui démarre à minuit.

A partir de ce samedi soir, et pour au moins un mois en Ile-de-France comme dans huit métropoles hexagonales, il ne sera plus possible de se dire « tchin! », même masqué, après 21 heures dans les cafés-restaurants. Ni même de circuler, sauf dérogations, jusqu'à 6 heures du matin. Alors pour cette ultime soirée « à peu près normale », beaucoup de jeunes et quelques moins jeunes en profitent le long des pavés de la Butte-aux-Cailles. La plupart des établissements affichent complet. On refait le monde debout, à des tables qui, parfois, n'ont pas encore intégré la fameuse « règle des six ».

Pour Chloé, ces dernières heures de « liberté » sont très précieuses. « Mais elles ont une saveur de reconfinement », poursuit César./ LP/Aurélie Ladet
Pour Chloé, ces dernières heures de « liberté » sont très précieuses. « Mais elles ont une saveur de reconfinement », poursuit César./ LP/Aurélie Ladet  

A l'une d'elles, on recense dix convives à la bouche non muselée. Pour Chloé, ces dernières heures de « liberté » sont très précieuses. « Mais elles ont quand même une saveur d'On recommence tout », résume-t-elle. « Une saveur de reconfinement », poursuit César. Quand elle se projette ces prochains jours, Chloé fait grise mine. « C'est quand même une charge mentale d'être chez nous avant 21 heures. » Margaux, 24 ans, qui « bosse dans le marketing de luxe », est sur la même longueur d'onde. « Même si je sais que c'est pour le bien de tous, j'ai l'impression d'être punie. » Marie-Laure, graphiste et Gonzague, entrepreneur, pensent à leurs trois garçons de 17, 20 et 23 ans en avalant leur demi. « Pour leur génération, c'est vraiment dur », estime ce couple de quadragénaires qui se fait plaisir avant « un week-end très calme ».

En face, à la Taverne de la Butte, on évite de penser à demain. « C'est pas notre dernier verre, mais nos derniers verres, on a encore jusqu'à minuit ! » s'enthousiasme un drôle de noceur au gosier en pente. « Après, on va perdre en capital fun », regrette Cassandre, 25 ans. « N'avoir que le travail comme vie sociale, c'est un peu triste comme vision. Mais bon, ce n'est pas la fin du monde. On ne va pas se plaindre. Là, déjà, on a énormément de chance de pouvoir se payer des coups », relativise Svend, jeune cadre.

Lucas, 28 ans, chef de rang barman au chômage, s'inquiète pour l'avenir de sa profession. « Ça me fait de la peine pour les patrons qui ont déjà baissé le rideau ou qui sont en difficultés », souligne ce sympathique moustachu de 28 ans qui carbure au mojito sans alcool. Yann, 36 ans, fonctionnaire, n'a pas changé ses habitudes. « Chaque vendredi soir, on boit des coups. Bienvenue dans la culture française! Mais demain, c'est gueule de bois! » pronostique-t-il.

A la terrasse de chez Mamane, « couscous bar-restaurant », Ldjida, 34 ans, assistante de direction, noie un peu son chagrin aux côtés de ses collègues. « La bière a le goût du désespoir, c'est déprimant de savoir qu'on ne pourra plus sortir », témoigne-t-elle. Son samedi soir à la maison s'annonce moins arrosé. « Ce sera Netflix, tranquille avec mes chats et mon mari », programme-t-elle. Alors avant cette routine, la bande a décidé de se « retrouver exprès » avant le couvre-feu. « On s'est dit, c'est la dernière fois avant un bon bout de temps », explique Yan, responsable de travaux qui a un faible pour l'apéritif anisé.

« Ce vendredi, tout est permis ! »

Dans l'établissement d'à côté, derrière le comptoir du Papagallo, Nassim le barman n'a pas une seconde pour lui. « Il y a beaucoup de monde, plus de réservation que d'ordinaire, les habitués sont venus nous soutenir », remercie-t-il. Pour les caisses de la maison, c'est « une période difficile » ces derniers mois. « Mais les quatre prochaines semaines vont encore être plus difficiles », s'alarme-t-il.

En face, chez Gladines, restaurant basque, on fait la queue dehors, parfois un verre en main, en attendant qu'une table se libère au chaud. « J'ai failli rester chez moi, être casanière. Mais finalement, j'ai changé d'avis comme c'est la dernière soirée avant le couvre-feu », raconte Cyrine, 31 ans, cuisinière de profession. « Après, il faudra être de retour à 21 heures à la maison, comme quand on était petites », se souvient sa copine. Cateline, 26 ans, chasseuse de têtes, a bien l'intention d'en profiter jusqu'à minuit, et peut-être même un peu plus même si ce n'est plus légal. « Ce vendredi, tout est permis ! »

Minuit sonne, les policiers en civil patrouillent

Quelques minutes après minuit, des policiers demandent aux derniers clients de quitter le bar.  LP/Aurélie Ladet
Quelques minutes après minuit, des policiers demandent aux derniers clients de quitter le bar. LP/Aurélie Ladet  

À 23h30, les serveurs ne donnent plus suite aux commandes, mêmes insistantes, de clients encore assoiffés. À l'approche des douze coups de minuit, ils nettoient les tables des terrasses et les rangent au chaud, invitant par la même occasion les derniers consommateurs à lever le camp. Mais certains ne sont guère pressés d'aller se coucher, prenant le temps de finir leur breuvage sur le trottoir.

A 0 heure pile ce samedi, lancement officiel du couvre-feu, la quasi-totalité des établissements ont tiré le rideau. L'un d'eux est encore ouvert avec une demi-heure douzaine d'irréductibles attablés. Trois minutes plus tard, une voiture de policiers en civil s'arrête devant le bistrot. « Va pas falloir tarder, on va vous demander de finir rapidement », ordonne, avec le sourire, l'un d'eux. Immédiatement, les serveurs encaissent les derniers clients. Les policiers repartent. Pour ce premier soir de couvre-feu, pas de verbalisation. « C'est de la prévention », soufflent-ils.