«Tous les jours, j’y crois» : Marc, séparé de son bébé par des frontières toujours fermées

Le dossier de cette famille franco-vietnamienne a été refusé par l’administration le jour même où celle-ci se targuait d’avoir mis en place une procédure simplifiée pour le rapprochement des couples binationaux séparés par la crise du Covid.

 Marc et Tinh se sont rencontrés en juin 2018 et ne se sont pas vus depuis huit mois, à cause de la fermeture des frontières liée à la crise du Covid-19.
Marc et Tinh se sont rencontrés en juin 2018 et ne se sont pas vus depuis huit mois, à cause de la fermeture des frontières liée à la crise du Covid-19. DR

Un papier d'administration de quelques lignes, sans signature ni regrets. « Nous vous confirmons que la situation de votre compagne ne rentre pas dans le champ du dispositif spécial en faveur des ressortissants étrangers engagés dans une relation sentimentale avec un ressortissant français », indique-t-il. « Point barre », cingle Marc.

C'est par cette série de mots impersonnels que le sexagénaire a compris, ce mardi, que son combat pour faire venir sa compagne et sa fille de 11 mois du Viêt Nam avait échoué, une fois encore. Cela fait huit mois qu'il ne les a pas vues, séparé d'elles par 10 000 km et des frontières désespérément fermées depuis le début de la crise du Covid-19.

LIRE AUSSI > Couples séparés par le Covid-19 et une frontière : des retrouvailles plus compliquées que prévu

Ce même mardi, pourtant, le gouvernement se félicitait d'avoir mis en place une procédure « simplifiée et accélérée » pour ce genre de situation. « Les couples binationaux séparés par la crise vont enfin pouvoir se retrouver ! », se réjouit alors Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d'Etat chargé des Français de l'étranger, sur les réseaux sociaux.

Hélas, les critères de ce dispositif dérogatoire laissent de côté Marc, sa conjointe Tinh, leur petite Louise et Huy, un garçon de six ans issu d'une première union. Le couple, notamment, n'a jamais vécu en France. « Si un enfant n'est pas le produit d'une relation sentimentale, qu'est-ce que c'est ? objecte le père. Leur réponse est plus que blessante : c'est une injure. »

Contacté, le Quai d'Orsay temporise. « Le dispositif mis sur pied est conçu pour les gens qui ne partagent aucun lien juridique, rappelle-t-il. Or, cette famille est unie par un enfant. Son dossier a été débouté car il doit passer un autre cadre légal, plus classique, pour une délivrance de visa. »

Peu importent les justifications. Pour Marc et Tinh, ce sont de nouveaux jours de doute, de nouvelles tentatives désespérées, de nouveaux mails sans réponse qui s'annoncent. Leur histoire a débuté si loin de cela, au bord du golfe de Thaïlande, autour d'une photographie. Presque une histoire de film.

Lui est un baroudeur hors pair. Auteur et photographe, il arpente en juin 2018 cette région d'Asie pour un livre qu'il publiera chez Sipayat, la maison d'édition qu'il dirige en France. À Rạch Giá, il immortalise une femme avec son bébé. Celle-ci lui demande une copie du cliché mais l'échange est compliqué, barrière de la langue oblige.

C'est alors que l'ancien reporter pousse la porte d'une petite auberge. La responsable des lieux, qui sert de traductrice, récupère elle-même le fichier pour le transférer à la maman qui lui fait face. « Et c'est comme cela qu'on est entré en contact », sourit Marc.

« Le monde s'est écroulé »

La suite s'écrit à sauts de puce sur la mappemonde. Le couple se retrouve à Bangkok, à Hô Chi Minh-Ville et jette son dévolu sur Bảo Lộc, une petite ville de montagne, dans une région de thé et de café. Il investit à son tour dans un hébergement destiné à accueillir les backpackers et les motards qui sillonnent le coin jusqu'aux hauts plateaux de Đà Lạt. Mais les affaires attendront : Tinh est enceinte.

Louise naît le 17 octobre. Moins de trois mois plus tard, le 7 février, Marc rentre en France pour participer à une série de manifestations littéraires. « C'est là que le monde s'est écroulé », souffle-t-il. Le Salon du livre est annulé. Les autres événements suivent. Le cataclysme se rapproche. Marc fonce à l'ambassade vietnamienne.

« Le jour où je suis arrivé, ils venaient de recevoir pour instruction de ne plus délivrer de visa aux Français », enrage-t-il encore. L'homme constitue son dossier, tente de faire jouer son réseau, alerte des élus sur le cas de ces gens qui, comme lui, ne sont « plus tout à fait en France mais pas encore vraiment dans un autre pays ».

«Tous les jours, j’y crois» : Marc, séparé de son bébé par des frontières toujours fermées

« J'ai expliqué l'histoire de notre relation, envoyé une sélection de photos qui racontent notre vie, j'ai même envoyé le récapitulatif bancaire de tous les transferts liés à notre guest-house », rembobine-t-il. Rien n'y fait. « Tous les jours, toutes les semaines, je me dis que cela va s'ouvrir, qu'on va pouvoir repartir, ressasse-t-il. Je me le dis depuis mai. »

Au quotidien, le couple chérit deux moments de partage. Ce sont de simples appels vidéo. Un le matin, c'est-à-dire en début d'après midi au Viêt Nam. « La petite sort de la sieste, on papote, je l'interpelle », décrit Marc doucement. L'autre échange est aussi sacré, dans l'après-midi, quand il fait nuit en Asie. « Là, c'est moi et ma compagne, se dérobe-t-il. Là, c'est notre histoire. »

« Il nous faut un endroit pour vivre ensemble »

Ces moments, c'est un peu tout ce qui reste à Marc de ses bonheurs d'avant la crise. Faute de touristes, la guest-house a fermé. La maison d'édition, ici, a coulé elle aussi. Marc s'occupe de sa liquidation. Depuis février, il vit à gauche à droite, hébergé chez des amis, ballotté au gré des vents de la Touraine à la Dordogne, d'Orléans (Loiret) à Béziers (Hérault). C'est là qu'il espère désormais pouvoir accueillir sa famille.

« Notre projet n'est pas de venir nous incruster en France, peste-t-il. C'est un projet transitoire : il nous faut un endroit pour vivre ensemble, en attendant le lieu où l'on a décidé de faire notre vie. » Mais l'administration, dit-il, est « invisible » et ne répond que par des bribes de messages. Dans quelques semaines, Louise aura un an. Quand Marc est parti, son bébé n'avait pas quatre mois.