Sorcières TikTok, tarot et astrologie : pourquoi l’ésotérisme envoûte la jeunesse

Grâce aux réseaux sociaux, les jeunes se passionnent pour l’astrologie, le tarot, ou encore la sorcellerie. Et les marques de mode, ainsi que le monde de l’édition, semblent prendre le pas.

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L'ésotérisme rencontre un succès fou chez les plus jeunes, notamment sur les réseaux sociaux.
L'ésotérisme rencontre un succès fou chez les plus jeunes, notamment sur les réseaux sociaux. AFP/Jonathan Nackstrand

Ce soir, c’est la pleine lune. Dans une petite fiole qu’elle compte fermer avec de la cire blanche, Sarah mélange du safran, de la lavande, de la sauge, de la menthe, de l’améthyste, et de l’eau de lune. Ce soir, l’influenceuse prépare un sortilège de protection et de bonheur, bien utile, veut-elle croire, en ces temps de pandémie. Sa recette, dont l’efficacité reste encore à prouver, semble trouver son public : sur TikTok, sa page @sarahal06 rassemble près de 600 000 abonnés. La jeune femme incarne, comme beaucoup d’autres, un mouvement qui prend de l’ampleur au sein de sa génération : l’engouement pour l’occulte, le sacré, le mystérieux.

Astrologie, tarot, oracles, sorcellerie… Ces parasciences, autrefois cantonnées au rang de l’ésotérisme kitsch et douteux, connaissent un renouveau, notamment grâce à une jeune génération qui y intègre les codes des réseaux sociaux, et un mouvement marketing qui semble suivre le pas - les motifs liés aux signes astrologiques, aux yeux ou encore des représentations de la galaxie sont en effet partout dans le prêt-à-porter et les accessoires.

En dix ans, les croyances dans les signes astrologiques, par exemple, ont progressé de 8 %, souligne un sondage Ifop avec la Fondation Jean Jaurès. Et les jeunes sont plus nombreux à joindre le mouvement. « 40 % des moins de 35 ans croient en la sorcellerie contre 25 % des plus de 35 ans », y apprend-on également.

Les recettes de « la sorcière de TikTok »

Dans la vie de tous les jours, Sarah suit une formation d’auxiliaire vétérinaire pour travailler auprès des animaux. Sur Internet, elle est plutôt connue pour être « la sorcière de TikTok » - elle s’y affiche d’ailleurs affublée d’un chapeau noir, de lunettes rondes, près d’une bougie noire.

« Petite, j’avais déjà des ressentis sur des entités. Ma famille, très scientifique, me disait que c’était des hallucinations, des peurs d’enfants. Quand j’ai eu des informations sur ma famille que je n’aurais pas dû connaître, j’ai compris que ce n’était pas que du hasard. Je me suis donc intéressée au spiritisme, puis à la mythologie, et à la sorcellerie », explique la jeune femme de 18 ans.

Sur les réseaux sociaux, elle parle « d’occulte, de sorcellerie moderne », c’est-à-dire « essayer de comprendre les énergies qui nous entourent et de les manipuler en notre faveur ». Cela passe par des rituels, des cérémonies, ou encore des sortilèges de prospérité ou d’amour - qui attirent, parfois, des moqueries et des questionnements en commentaires. « Mais les gens qui croient à ces trucs… Vous avez été à l’école ? Appris la méthode scientifique ? L’esprit critique ? La science quoi… », peut-on notamment lire. Sarah, de son côté, prône la bienveillance. Son travail, c’est de faire le bien, promet-elle. « Non, la sorcière, ce n’est pas une vieille dame qui vit dans une grotte et lance des malédictions pour faire du mal. Ça peut être une sorcière verte, qui aide les gens grâce à la nature, ou blanche (qui fait le bien, selon la mythologie, NDLR) », décrit-elle.

L’astrologie au service du développement personnel

On est donc loin des images de sorcières sombres, de démons menaçants et de médiums aux prédictions inquiétantes. Aujourd’hui, les jeunes qui y adhèrent - des jeunes femmes, surtout -, malgré l’absence de fondement scientifique, plongent dans ce milieu pour mieux se connaître. Les moins extrêmes, elles, se cantonnent à l’astrologie, devenue, en quelques années, un domaine également pris au sérieux par la presse féminine. « Je suis arrivée à l’astrologie par le biais de la psychanalyse et du développement personnel », confie Maria, 27 ans.

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La jeune artiste avoue avoir « eu envie de comprendre » qui elle était, et « par extension, comprendre les autres aussi » : « Je vois la charte astrale comme une liste d’ingrédients, une recette. » Exemple : « Je suis ascendant scorpion, et avoir cette info m’a encouragée à me teindre les cheveux en noir sans avoir peur de regretter. » (Le signe Scorpion est un signe d’indépendance et de force de caractère, apprend-on sur les comptes dédiés à ce sujet, NDLR.) « Rencontrer des gens du même signe que moi avec des placements similaires me permet de les observer, et de voir ce qui me plaît dans leur attitude ou non, pour travailler dessus, de mon côté, par la suite », ajoute Maria.

« Pallier mon manque d’accompagnement psy »

Pour les partisanes de l’astrologie, ces signes constituent des moyens d’expliquer le quotidien, « pas parce qu’ils apportent une vérité totale et indéboulonnable, mais parce que l’éclairage proposé permet de se poser des questions », explique Mathilde Fachan, astrologue, restauratrice et animatrice d’un podcast intitulé Z comme Zodiaque. « Si je vois que, pendant une période donnée, arrive une série de mauvais événements, personnels ou mondiaux, je vais me demander quelles combinaisons de planètes en sont la cause », explique quant à elle Charlotte, graphiste parisienne de 28 ans. Souvent, les fans d’astrologie expliquent des grands bouleversements par la position de la planète Mercure, qui « rétrograde », et, selon la croyance, remet en cause toutes les communications du monde.

L’astrologie permet également à certaines d’avoir un coup de pouce pour agir dans la vie de tous les jours. « Ça m’est déjà arrivé d’avoir peur de prendre une décision, ou de faire un acte courageux (dire à quelqu’un que je l’aime, par exemple), et les « parasciences » m’ont aidées à franchir ces caps », confie, de son côté, Bénédicte*, scénariste de 27 ans. Même le tarot, qui traditionnellement, constitue un outil pour les voyantes qui veulent appréhender le futur, a bénéficié d’un coup de jeune. Pour Leïla*, étudiante qui a vécu une première année en médecine « difficile émotionnellement », ce jeu de cartes divinatoires a été salvateur. « C’était une sorte d’introspection, de travail personnel sur moi-même. C’était pour pallier mon manque d’accompagnement psychologique. J’avais beaucoup de stress, je faisais beaucoup de paralysie du sommeil, des crises d’angoisse », se rappelle-t-elle. Avec le temps, l’étudiante s’est perfectionnée dans l’art du tirage de cartes. A tel point qu’aujourd’hui, elle crée ses propres jeux, propose des tirages à ses camarades étudiants, et travaille sur une chaîne YouTube dédiée, intitulée Guidances nocturnes.

Stars sur les réseaux sociaux

Parmi les jeunes interrogées, presque toutes suivent des comptes ésotériques via les réseaux sociaux, ou en animent elles-mêmes. Grâce à Internet, plus besoin de pousser les portes d’une boutique de curiosités intimidantes pour se familiariser avec le genre. Ces croyances se mettent désormais en scène sous des formes plus esthétiques, et plus « pop », notamment via des memes (des images à caractère viral, populaires en ligne, NDLR), ou encore avec des références culturelles fortes pour cette génération, comme des personnages de Disney, des Simpsons, ou encore de Miyazaki. C’est la méthode notamment employée par Thomas, dont le compte Instagram, @astrxtrinity, est suivi par 300 000 personnes. « Pour moi, les memes sont une façon ludique de faire découvrir les choses avec humour, et l’esthétique, c’est super important pour un post. De belles couleurs donnent plus envie aux abonnés de lire », constate l’étudiant belge.

La culture populaire aurait aussi permis d’ouvrir les esprits plus jeunes à ces mondes alternatifs. Selon la philosophe Catherine Clément, autrice du « Musée des sorcières », tout viendrait des Etats-Unis, et de la comédie musicale « Wicked », devenue populaire dans les années 2000. Inspirée de l’histoire du magicien d’Oz, la pièce, une des plus connues de Broadway et exportée à l’international, raconte l’histoire d’Elphaba, une sorcière malmenée car dotée d’une peau verte, victime d’un magicien d’Oz manipulateur mais tout puissant. Dans le sondage Ifop sur le sujet, et de nombreux articles de presse sur le sujet, on retrouve aussi des références plus récentes, comme les séries « Charmed » (et son remake des années 2020), « Sabrina » (là encore, un remake par Netflix), ou encore la saga Harry Potter. Des créations qui ont permis de rendre l’esthétique de la magie plus plaisante, et de créer un référentiel accessible, même si les sorcières autoproclamées l’assurent : leur pratique n’a pas grand chose à voir avec celle de Harry, Ron et Hermione à Poudlard.

Féminisme, écologie et… magie

Cette pratique s’inscrit même, pour certaines, dans des courants plus engagés, comme le féminisme, et l’écologie. « La sorcellerie, c’est en apprendre sur le monde qui nous entoure, tel que la nature et ses bienfaits. En se penchant d’un peu plus près, on se rend compte des dégâts que l’on cause à notre planète, apprendre à respecter notre Terre Mère. Des petites choses importantes comme ramasser les déchets, éviter les plastiques, demander à la plante son accord pour l’arracher, ou lui prendre quelques feuilles, puis la remercier », développe Manon, une sorcière de 20 ans connue sous le pseudo @little_witchyy sur TikTok, qui se forme également à la lithothérapie, une parascience qui vante le « soin » par les pierres.

S’identifier à un tel mouvement, de nos jours, c’est aussi se revendiquer héritière d’une place « en marge » de la société. « On apprend à s’accepter et à développer notre féminin sacré. Beaucoup de sorcières sont ou deviennent féministes », ajoute Manon. « Ces thèmes sont issus d’une colère, qui elle-même, sans doute, est en partie issue de toutes ces destructions, envers ces femmes, tuées pour ne pas avoir été dans les normes de l’époque, et envers la Nature », complète Charlotte.

C’est peut-être cette colère qui a poussé des sorcières américaines à lancer un mouvement général contre l’extrême droite, outre Atlantique. Après l’élection de Donald Trump en 2016, celles-ci se sont unies sous le hashtag #magicresistance pour lancer un « sort massif » contre celui qui était le symbole d’un pouvoir (entre autres) sexiste. En janvier, leurs incantations ont aussi visé les sympathisants de Trump qui ont attaqué le Capitole, afin de s’assurer que le mandat du président contesté allait atteindre son terme - chose qui était déjà garantie par la victoire de Joe Biden aux élections de novembre. Il n’empêche, aux yeux de ces sorcières, la mobilisation a porté ses fruits, puisque le candidat démocrate est entré en fonction à la mi-janvier sans encombre.

« Un thème mainstream »

Aux Etats-Unis, justement, les maisons d’éditions avaient déjà flairé le bon filon. Fin 2019, le New York Times, voyant les ouvrages spécialisés se multiplier en librairie, se posait la question suivante en titre : « Depuis quand tout le monde était-il devenu une sorcière ? ». En France, la tendance est aussi là. « Cela fait deux-trois ans que ça a envahi le marché grand public, c’est devenu un thème mainstream », constate Joanne Mirailles, directrice éditoriale adjointe à Eyrolles, et passée par la maison d’édition Trédaniel, spécialiste du genre. « L’ésotérisme, ce n’est plus un truc de folle dingue, c’est accepté. Et c’est le même lectorat que le développement personnel. »

Même constat chez Rustica Editions, déjà friand d’ouvrages sur le thème, comme le « Grimoire de Sorcières », ou « Sortilèges et nœuds magiques ». « C’est quelque chose qu’on traite depuis plusieurs années, notamment via le thème de la guérison par les plantes, et des traditions », confirme Elisabeth Pegeon, directrice éditoriale chez Rustica. « Il y a une appétence pour la nature, le sens profond des choses (qu’on a perdu dans nos sociétés matérialistes), le secret et le sacré. » L’appétence est telle que la maison d’édition compte lancer, en mars, une nouvelle marque, « Secret d’étoiles », entièrement dédiée à ces thèmes.

Une esthétique à la mode

La mode aussi s’en est emparée : astres, lunes, tarot, signes astrologiques… Graphiquement, les parasciences se déclinent à l’infini, aussi bien dans la haute couture que dans le prêt-à-porter. En 2016, Dior a affiché, sur les podiums, des robes aux imprimés mystiques et célestes. Hors des défilés, on retrouve aussi bien des t-shirts aux signes astrologiques chez Sézane, marque chérie des modeuses dotées d’un bon portefeuille, que chez Urban Outfitters, enseigne prisée des ados et des vingtenaires. Cette dernière propose, aussi, des objets de décoration (bougies, affiches de tarot…) et de l’ameublement dans le genre, ainsi que des cristaux, pour pratiquer de la lithothérapie. Les bijoux Lou Yetu, inspirés par la vague, ont eux aussi créé une collection consacrée à l’astrologie. De quoi confirmer l’effet de mode, parfois dénoncé par les adeptes de ce mouvement.

Car pour elles, pratiquer l’astrologie ou la sorcellerie, c’est du sérieux. Cela relève de la croyance, un peu comme une religion, en moins contraignant. Et en plus satisfaisant. « Les parasciences, c’est beaucoup plus épanouissant que la religion, qui est plus dans le jugement, le punitif », analyse Mélanie, une graphiste lyonnaise de 26 ans, férue d’ésotérisme. « La religion, qui avait autrefois une grosse influence sur la population et qui interdit formellement ce genre de pratiques, ne répond plus aux besoins et questions des gens », abonde Charlotte. « De même, la logique et la raison qui sont tant valorisées en Occident, notamment dans le système éducatif, ne sont plus suffisantes pour se sentir apaisé dans le monde dans lequel on vit. »

Recherche de sens

C’est bien connu : en temps de grands bouleversements, on s’accroche souvent aux concepts qui font encore sens. Et des bouleversements, cette génération de jeunes en a vu passer : crise financière de 2008, attentats de 2015, et puis, évidemment, la pandémie de 2020. Là encore, chez de nombreuses adeptes de l’ésotérisme interrogées, l’année 2020 a fait naître ces intérêts, ou les a renforcés. « Le confinement, ça a fait exploser mon audience », assure Sarah, la jeune sorcière sur TikTok. « Les gens enfermés chez eux, ça les a poussés à se questionner sur des choses qu’ils ne prenaient pas le temps de réfléchir », analyse-t-elle.

Les statistiques le montrent aussi : le nombre de téléchargements de l’application Co-Star, qui fournit quotidiennement des bilans horoscopiques et dessine des cartes astrales personnalisées, a augmenté de 56 % « entre le début de la pandémie et décembre 2020 ». Même phénomène dans les librairies. « A la fin du confinement, on a eu des ventes énormes sur le secteur de l’ésotérisme, mais pas sur des ouvrages plus classiques de développement personnel, comme ceux sur comment gérer son anxiété », ajoute Joanne Mirailles, aux éditions Eyrolles.

Plus sensible au complotisme ?

L’efficacité de ces parasciences - un terme qui fait grincer des dents Mathilde, l’astrologue et podcasteuse - reste toujours à prouver. Et leur progression peut inquiéter : une part considérable de ces adeptes de l’ésotérisme peut aussi basculer dans le complotisme, ou le déni de la science. Un sondage Ifop de 2017 pour Conspiracy Watch soulignait que « la croyance dans les parasciences s’avère corrélée à une plus grande disposition aux visions complotistes ». « La proportion de personnes adhérant à la thèse d’une collusion entre le ministère de la Santé et l’industrie pharmaceutique sur la nocivité des vaccins était nettement plus élevée chez les adeptes des horoscopes : 73 % contre 51 % chez les Français ne consultant jamais leur horoscope », pouvait-on notamment lire. Sarah, la jeune sorcière sur TikTok, s’inquiète également de dérives sectaires. « Beaucoup de personnes profitent de la communauté très jeune pour s’immiscer dans les groupes de pratiquantes pour parler de leur secte, et faire des recrutements », déplore-t-elle. « J’ai eu des jeunes de 10 ou 11 ans qui m’ont demandé des conseils, alors qu’ils n’ont pas l’âge de se soucier de telles choses. »

Le risque d’arnaques est aussi très présent. « Beaucoup de jeunes touchent à ça, et voient que ça devient un business », constate Cindy, elle aussi cartomancienne sur les réseaux sociaux sous le pseudo @cindyenoel_cartomancie, qui refuse de faire payer ses consultations. « Certains voient qu’avec deux cartes, ils peuvent donner des réponses et que les gens paient pour ça, par désespoir », dit-elle.

Mais Mathilde, l’astrologue, veut rassurer : « Je ne suis pas perchée, je suis pour la science, pour les vaccins, pour le droit à l’IVG, je m’informe toujours autant sur le monde », dit-elle. Pour Leïla*, étudiante et cartomancienne de 19 ans en kinésithérapie, sciences et parasciences sont mêmes complémentaires. « Certes, la science est géniale, elle est humble, c’est un bel outil pour être rigoureux et pour donner des solutions concrètes », juge la jeune femme. « Mais la guérison, ça peut aussi se faire au niveau psychique, ésotérique, matériel… C’est à tous les niveaux. »

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Sarah, elle, campe sur ses positions. « C’est comme être chrétien, ou musulman, de croire en certaines choses. Ce n’est pas prouvé par la communauté scientifique, mais ça ne me dérange pas », assume-t-elle. « Je travaille avec des vétérinaires, des docteurs, beaucoup de personnes qui croient à ces choses-là, et me demandent des conseils en astrologie, en lithothérapie, sur des magnétiseurs… En fait, pas mal de gens y croient, mais ils n’en parlent pas forcément. »

*Le prénom a été modifié.