Variants californien, britannique, sud-africain... ce coronavirus est-il vraiment «intelligent» ?

La capacité du SARS-CoV-2 à déjouer les stratégies mises en place pour l’éliminer peut impressionner. Mais n’est-ce pas faire trop d’honneur à ce virus que de le qualifier de «diabolique», comme l’a fait le président du Conseil scientifique ?

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 Avec ses différents variants, le nouveau coronavirus bouscule les certitudes des scientifiques.
Avec ses différents variants, le nouveau coronavirus bouscule les certitudes des scientifiques. LP/Jean-Baptiste Quentin

Il y avait le variant britannique, le sud-africain, puis le brésilien, et maintenant le californien. « On a affaire à un virus diabolique et beaucoup plus intelligent qu'on ne le pense. » Sur le plateau de BFMTV, le professeur Jean-François Delfraissy a attribué dimanche soir au SARS-CoV-2 des qualités insoupçonnées. Celles d'un virus aussi méchant qu'astucieux, ayant trouvé, moins d'un an après son apparition, les clés pour ouvrir les verrous qu'on lui oppose. Une phrase, prononcée par le médiatique président du Conseil scientifique, qui a suffi à embraser les réseaux sociaux et à susciter l'émoi chez les scientifiques.

Parmi les oreilles qui ont bourdonné, celles de la docteure en biologie, Tania Louis, qui a signé « la Folle Histoire des virus » chez HumenSciences. « L'image est pratique, mais elle n'est ni juste, ni pertinente. Si on pousse ce raisonnement, on peut tout imaginer, y compris qu'il se mette à sauter sur nous ou à résister aux gestes barrière. Or, les virus ne sont pas des entités conscientes, leur phénomène d'évolution n'est pas volontairement dirigé, contrairement à ce qui est suggéré ici. »

La faute au hasard

Difficile à se le figurer, pour nous les humains qui détestons le vide et l'absence d'explications, mais les mutations ne sont pas le fruit d'une stratégie mise en place par le coronavirus pour assurer sa survie, mais du… hasard. « Dites-vous que son génome est une succession de lettres qui se reproduisent encore et encore, simplifie Tania Louis. Parfois l'enzyme — à voir comme un moine copiste — se trompe, et des coquilles apparaissent. C'est aléatoire, rien à voir avec de l'intelligence. »

« Aléatoire », la formule nous est familière. Il y a deux semaines, le virologue Bruno Lina, collègue de Jean-François Delfraissy au Conseil scientifique, nous recevait dans son bureau à Lyon (Rhône) pour nous expliquer comment son laboratoire, référence en la matière, traque les variants et le mécanisme d'apparition de ces derniers : « En se répliquant, le virus fait des erreurs aléatoires », lançait-il. Alors que nous insistions : « S'agit-il vraiment d'erreurs, n'est-ce pas plutôt pour le virus une ultime manière de sauver sa peau? », le scientifique nous rétorquait, cash : « Les virus nous surprennent mais s'il y a bien une chose dont je suis sûr, c'est qu'ils n'ont pas de neurone! »

Faculté d'adaptation

Astrid Vabret ne dit évidemment pas le contraire. Mais pour la cheffe de la virologie au CHU de Caen (Calvados), le débat mérite d'être posé, ne serait-ce que d'un point de vue anthropomorphique, cette tendance à attribuer aux choses des réactions humaines. « Delfraissy ne fait rien d'autre que de les identifier pour nous aider à les comprendre. Ils n'ont pas d'intelligence au sens strict, mais une forme d'intelligence qui réside dans leur capacité à s'adapter », résume-t-elle.

Variants californien, britannique, sud-africain... ce coronavirus est-il vraiment «intelligent» ?

Une faculté à laquelle la professeure aurait aimé qu'on s'intéresse beaucoup plus, pour éviter les déconvenues. « Au départ, c'était le contraire, on entendait que le SARS-CoV-2 était sympa, presque neuneu, parce que contrairement à la grippe ou au VIH, il variait peu ou sans conséquence, lance la chercheuse. Ça m'énervait, car c'est mal connaître les autres coronavirus ! Certains sont en circulation dans la population depuis des siècles. Ils résistent, s'en sortent plutôt bien malgré l'immunité que l'on développe pour y faire face. »

Le cas Manaus

L'immunité, un point troublant soulevé dimanche soir par Jean-François Delfraissy et qui interroge sur l'efficacité à long terme des vaccins. « Manaus au Brésil et le Cap en Afrique du Sud étaient considérés comme des villes ayant atteint un niveau d'immunité collective, respectivement 70 et 45 %. Or, les mutants surviennent dans ces deux villes ! Comme s'il y avait une sorte d'échappement par rapport à une pression de sélection », a lancé l'immunologiste, « frappé » par cette coïncidence qu'il refuse d'attribuer au seul hasard.

« La mutation est aléatoire, mais plus on laisse un virus circuler à l'air libre, plus il va statistiquement muter. C'est normal, car il a moins de contrainte », soulève la docteure Tania Louis, qui voit là un « contexte favorable » mais toujours pas de malice. Avec ses vingt-cinq ans de virologie au compteur, Astrid Vabret rappelle, elle, que les virus n'en sont pas à leur coup d'essai sur les débats à caractère philosophique !

L'un d'entre eux, ranimé en 2013 lors de la codécouverte par Didier Raoult et Jean-Michel Claverie de virus géants contenant des milliers de gènes, sépare la communauté scientifique en deux groupes presque égaux : sont-ils, oui ou non des organismes vivants? Pour Vabret, à partir du moment où ils se reproduisent, c'est oui! D'autres pointent qu'il est incapable de se multiplier sans cellule pour l'héberger.

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Quoi qu'il en soit, la chercheuse en est sûre : ce coronavirus doit nous réinterroger, bousculer nos certitudes « y compris sur les modes de transmission des infections respiratoires. L'erreur serait de ne pas tirer de leçon, d'avoir la mémoire courte. » A défaut de celle du virus, mobiliser l'intelligence de l'Homme.