Vaccins anti-Covid : «L’Europe va gagner le combat de la production», assure Thierry Breton

Thierry Breton, commissaire européen à l’Industrie, est chargé d’accélérer la production des doses de vaccins en Europe, afin de finaliser la première vague de vaccination du continent avant la fin de l’été et de s’adapter à la montée en puissance des variants.

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 Thierry Breton explique le retard pris par l’Union européenne sur la vaccination du fait «des exigences très strictes sur la sécurité sanitaire».
Thierry Breton explique le retard pris par l’Union européenne sur la vaccination du fait «des exigences très strictes sur la sécurité sanitaire». LP/Delphine Goldsztejn

Depuis sa nomination il y a dix jours à la tête d'une task force destinée à accélérer la production des vaccins en Europe, Thierry Breton se démultiplie. Après une visite chez un sous-traitant d'AstraZeneca, à Seneffe (Belgique) le 10 février, il était en cette fin de semaine à Viège (Suisse), dans l'usine de Lonza qui produit le vaccin de Moderna. « Je suis en contact plusieurs fois par jour avec les patrons des laboratoires, qui sont confinés dans leur pays respectif. J'ai la possibilité d'aller sur le terrain, en respectant les critères sanitaires », souligne-t-il.

Dans cet emploi du temps chargé, le commissaire européen chargé de la politique industrielle, ancien patron de France Télécom et ministre de l'Economie, a trouvé plus d'une heure pour évoquer l'impérative montée en puissance des outils de production afin de tenir un calendrier serré et encore incertain.

12% de la population des Etats Unis a déjà reçu au moins une dose de vaccin, 23% de celle du Royaume-Uni, et moins de 4% de celle de l'Union européenne. Est-ce un échec ?

THIERRY BRETON. Pour bien comprendre la situation, il faut parler du nombre de doses livrées. 178 millions ont été produites dans le monde. 53 millions ont été délivrées aux Etats-Unis, 41 millions à la Chine et 33 millions à l'Europe. La Chine et les Etats-Unis ont démarré un peu avant nous, parce qu'ils ont délivré les autorisations très rapidement. Du fait de nos exigences très strictes sur la sécurité sanitaire, nous avons débuté un peu après, fin décembre. A partir de ces dates, nous retrouvons à peu près la même cinétique.

Comment expliquez-vous le fossé entre le nombre de doses commandées par l'Europe et celui de doses reçues ?

Nous avons commandé 2,6 milliards de doses, ce qui dépasse significativement les 456 millions d'habitants en Europe. Mais nous sommes face à une situation inédite. En temps normal, il faut de cinq à dix ans pour trouver des vaccins qui fonctionnent. Cette fois, l'humanité a mis dix mois ! Une fois que nous les avons, il faut les produire en masse. Cela prend du temps ! Le problème, ce n'est donc plus d'avoir de nouveaux vaccins, c'est de les produire. Et ce combat dans lequel nous sommes engagés, nous allons le gagner, j'en suis persuadé.

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De nouveaux retards de livraison sont-ils à prévoir dans les trois prochains mois, alors que l'objectif est de vacciner tous les Européens qui le souhaitent d'ici à la fin de l'été ?

Les laboratoires se doivent de tenir le calendrier sur lequel ils se sont engagés. Ma priorité est de leur donner tous les moyens pour qu'ils y parviennent. J'observe déjà des progrès. L'usine d'AstraZeneca où je me suis rendu a réussi, par exemple, à augmenter de 40 à 50% le nombre de vaccins produits par cuve. J'ai confiance que nous rattraperons le retard.

Quel est l'état du tissu industriel en Europe en matière de production vaccins ?

Parmi les meilleurs au monde ! Seize usines composent le vaccin. Quatre autres le réalisent en intégrant le « fill and finish », l'assemblage et le remplissage des flacons. Enfin, vingt et une supplémentaires s'occupent uniquement de cette dernière phase. Les industriels ont créé des lignes de production pour les vaccins à ARN messager et à adénovirus qui n'avaient jamais été produits jusque-là. D'ordinaire, il faut environ deux ans. Là, nous allons le réaliser en cinq ou six mois.

Demain, combien de doses seront produites sur le sol européen ?

Nous voulons, d'ici à la fin de l'année, avoir la capacité de produire 2 ou 3 milliards de doses par an, réussir l'exploit de passer de quelques dizaines de millions de vaccins à quelques milliards ! Nous nous devons d'être autonomes pour vacciner nos concitoyens mais aussi pour les habitants des autres pays de la planète, particulièrement en Afrique.

Les vaccins produits en France seront-ils destinés au marché français ?

Aucun pays ne dispose à lui seul de l'ensemble des infrastructures nécessaires pour fabriquer le vaccin. La bonne échelle, c'est le continent. L'Union européenne a fixé les règles : la distribution des doses se fait au prorata de nos populations. Il n'y a pas de guerre commerciale chez nous.

Les vaccins déjà autorisés sont-ils efficaces face aux variants ?

Le variant anglais semble bien couvert par les vaccins existants. Les études sont en cours pour le sud-africain et le brésilien. Les laboratoires travaillent d'ores et déjà sur des évolutions pour mettre sur pied une dose supplémentaire, afin de maintenir et d'accroître l'immunité. En six semaines à deux mois, ils peuvent corriger l'ARN et l'encapsuler, sans changer la formule lipidique originelle.

La Commission européenne a annoncé un plan de 225 millions d'euros pour endiguer la propagation des variants…

Nous nous sommes organisés pour suivre de façon structurée les mutations du virus. L'incubateur Hera comporte d'abord un volet recherche, puis de séquençage — il sera obligatoire de séquencer au moins 5% des cas positifs dans chaque pays pour avoir une vision très précise de l'évolution génétique du virus. On va aussi créer un réseau d'essais cliniques, dont les données seront partagées en temps réel. Et s'assurer que l'outil industriel pourra répondre à la demande pour cette crise et aussi en cas de nouvelle pandémie. Nous maintiendrons notre outil de production en état pour qu'il soit opérationnel dès que nous en aurons besoin.

Les patrons de laboratoires sont-ils prêts à faire preuve de transparence sur les contrats et à donner accès à leurs brevets ?

Le secret des affaires existe, mais nous avons demandé que des parlementaires européens puissent avoir accès au contenu des contrats. Quant aux brevets, cela ne changerait rien dans l'immédiat car nous utilisons déjà toutes les bases industrielles qui existent, y compris en Inde ou en Chine. Si nous donnons accès à un brevet, il faudra quatre ou cinq ans pour ouvrir une usine. En revanche, une fois la pandémie jugulée, il faudra ouvrir ce dossier, sereinement et avec détermination. Je mène un combat à la fois.