Tests Covid-19 : les pratiques douteuses de certaines pharmacies

Des officines affirment que leur test, à partir d’une gouttelette de sang, appelé «Trod», permet de savoir si on a le Covid-19. En réalité, ils sont seulement capables de dire si vous avez eu le virus dans le passé.

 Certaines pharmacies affirment que ce test sanguin rapide permet de dire si on a été en contact avec le virus et si l’on est actuellement malade. (Illustration)
Certaines pharmacies affirment que ce test sanguin rapide permet de dire si on a été en contact avec le virus et si l’on est actuellement malade. (Illustration) LP/Aurélie Audureau

Puis-je savoir si j'ai le Covid-19, en faisant le test en pharmacie? C'est en tout cas la promesse alléchante de certaines officines, affirmant proposer une alternative aux files d'attente monstres devant les labos. Mardi, 11h30. Pour le vérifier, on passe la porte d'une première enseigne à la croix verte, dans le centre de Paris, en prétextant être cas contact depuis six jours. « Ah non! nous répond-on, d'emblée au comptoir. Le test rapide que nous faisons, permet de savoir si vous avez été en contact avec le virus ces dernières semaines. » Il s'explique : « Vous pouvez savoir si vous avez déjà eu le virus, mais pas si vous êtes positive à l'heure actuelle. Pour ça, allez dans un labo! » Le message est clair.

Quelques rues plus loin, près du Louvre, on interroge une autre pharmacie aux pratiques plus douteuses. Cette fois-ci, le discours change radicalement. « En effet, le test permet de voir si vous avez des anticorps, mais il peut aussi dire si vous avez le Covid », répond la pharmacienne, avant de s'éclipser, le temps de préparer son matériel.

Quelques minutes plus tard, elle revient un plateau, à la main, avec des compresses, du gel hydroalcoolique, une lotion désinfectante. A l'aide d'un autopiqueur, elle prélève une goutte de sang au bout de mon doigt et la dépose sur un kit, contenant un réactif. « Plusieurs fois par jour », nous dit-elle, des patients avec des symptômes du Covid, des cas contacts viennent ici, découragés par la foule amassée devant les centres médicaux et les délais de résultats allant jusqu'à 10 jours. « Alors, il est 12h10, on aura la réponse à 12h20, donnez-moi votre email, vous aurez aussi également une trace par écrit. Voilà c'est 20 euros. »

Il n'y a plus qu'à patienter. Deux minutes plus tard, sa collègue fait la moue, en scrutant le boîtier aux allures de test de grossesse. « Vous avez été en contact avec un malade, madame ? Vous avez des symptômes ? Non, parce que j'ai l'impression que vous êtes possiblement positive, regardez… Si c'est le cas, il faudra confirmer le résultat dans un labo », me prévient-elle. Surprenant… Quelques jours plus tôt, un dépistage PCR, plus fiable, a relevé que je n'avais pas le virus. Huit minutes plus tard, fausse alerte, verdict : négative.

«Nous on a pris de la vitamine C, c'est le top !»

Je peux reprendre une vie normale? « Oui, si vous n'avez pas de symptômes! Protégez-vous bien », me lance-t-elle. « Il faut renforcer votre système immunitaire contre le Covid », reprend la pharmacienne qui vient de me tester. Ah bon? « Nous, on a pris de la vitamine C, D, du zinc, ça… c'est le top, je vous le conseille, grâce à ça, on ne l'a pas eu alors qu'on a vu plein de malades depuis mars. » Pourtant, rien ne prouve que c'est efficace contre le virus.

Sur le trottoir d'en face, à quelques numéros de là, je réitère ma question dans une autre enseigne. Puis-je faire un test rapide à la place de l'écouvillon dans le nez en labo si je suis cas contact depuis six jours ? « Attendez un ou deux jours de plus », me conseille-t-on. Je pourrais savoir si je suis contaminée ? Le résultat est fiable ? Oui, toujours oui, me répètent, en chœur, les blouses blanches. Et visiblement, cette (fausse) nouvelle des dépistages ultrarapides au bout de la rue semble s'être répandue.

« Il y a trois semaines, notre direction nous a vivement encouragés à aller faire un test, raconte Laura, la trentaine, qui travaille dans une institution culturelle à Paris. On nous a dit qu'il y en avait de nouveaux, en pharmacie à seulement 15 euros et mon entreprise me le remboursait. Je me suis dit, parfait, je le fais ! »

«C'est bon, vous ne l'avez pas»

Aussitôt, elle passe la porte d'une officine avec son collègue. En cinq minutes, la pharmacienne lui pique le doigt dans l'arrière-boutique – « c'était totalement indolore » – et quelques minutes plus tard, un ticket sort. « Elle m'a dit : C'est bon, vous ne l'avez pas et vous n'avez pas été en contact avec le virus. » Un soulagement pour Laura qui n'avait jusqu'alors jamais été dépistée. « J'étais un peu guillerette, ça m'a apporté une certaine tranquillité d'esprit. »

Ces tests permettent de détecter des anticorps contre le Sars-Cov-2... Et encore, tous les patients n’en produisent pas, même s’ils ont été infectés./LP/Aurélie Audureau
Ces tests permettent de détecter des anticorps contre le Sars-Cov-2... Et encore, tous les patients n’en produisent pas, même s’ils ont été infectés./LP/Aurélie Audureau  

Au tour de son collègue. Même verdict, pas de virus en vue ni de trace d'infection selon le test réalisé en pharmacie. Les deux amis tiquent. Pourtant, lui a bien eu le Covid-19, un dépistage en labo et une prise de sang l'ont confirmé. « La pharmacienne a rétorqué, en disant : Quand ? Au début du confinement ? Ah, c'était il y a longtemps, c'est pour ça, vous n'avez donc plus d'anticorps ». L'expérience laisse Laura perplexe. « Comme on ne connaît rien de cette maladie, on est un peu crédule et on veut bien croire notre pharmacien, lâche-t-elle. Pour autant, ce test, je ne le recommanderai pas. »

«Un risque pour le patient qui n'ira pas se faire détecter»

La Haute Autorité de la Santé, elle, est formelle. « Très clairement, ces tests répondent à une seule question : Est-ce que vous avez développé des anticorps contre le Sars-Cov-2 ? Et encore, tous les patients n'en produisent pas, même s'ils ont été infectés », tranche la présidente Dominique Le Guludec.

En somme, ils permettent de savoir si j'ai déjà attrapé le virus depuis le début de l'épidémie, même sans avoir eu de symptômes. Attention, si c'est le cas, cela ne veut pas dire qu'on est définitivement immunisé. « Mais en aucun cas, ces tests rapides ne peuvent dire si je suis actuellement malade ou contagieux », poursuit la présidente. Aujourd'hui, c'est le prélèvement nasal, l'examen de référence, appelé PCR, qui donne cette réponse. Même discours de la part de la direction générale de la Santé qui conclut : « Les Trod sérologiques ne peuvent donc en aucun cas se substituer à la PCR, réalisée en laboratoire. »

Le ministère de la Santé va plus loin et « encourage les usagers à faire remonter ces pratiques au Conseil de l'ordre », nous dit-on par écrit. « Outre des poursuites, elles sont constitutives de manquements déontologiques et plus largement, disciplinaires : elles peuvent être qualifiées de faute engageant la responsabilité civile des professionnels concernés. »

Contactée, la présidente de l'Ordre des pharmaciens l'affirme : « Dire que le test permet de savoir si on a le virus ou non est trompeur, reconnaît Carine Wolf-Thal. C'est faire prendre un risque à un patient qui n'ira pas se faire détecter. Le Trod ne donne qu'une orientation de diagnostic, leur intérêt est limité. » En cas de remontées de pratiques douteuses, la présidente rappellera aux pharmaciens le cadre de leur utilisation. Même si, explique-t-elle, la situation actuelle est « extrêmement compliquée », marquée par un accès difficile aux labos, une forte demande et la pression des patients. « Parfois ils nous supplient de leur faire le test, on a beau leur expliquer que ça ne servira pas à dire s'ils sont positifs ou non, ils le veulent, ça les rassure ! »