«N’oublions pas nos patients» : l’appel de médecins pour les malades non-Covid

Face à la progression du Covid-19, des chirurgiens, cardiologues et autres médecins de toute la France appellent dans une tribune à s’organiser pour ne pas laisser de côté les autres malades et maintenir l’équité de l’accès aux soins. Plus question de revivre le même scénario qu’en mars.

 Des médecins s’inquiètent face à la hausse du nombre de patients Covid en réanimation (ici le service post-réanimation à la Pitié-Salpêtrière à Paris, le 28 avril).
Des médecins s’inquiètent face à la hausse du nombre de patients Covid en réanimation (ici le service post-réanimation à la Pitié-Salpêtrière à Paris, le 28 avril). LP/Guillaume Georges

Ils sont quinze. Hépatologues, chirurgiens, cardiologues, radiologues… Des quatre coins de la France, ils lancent aujourd'hui un cri d'alerte dans le Parisien - Aujourd'hui en France, appelant à ne plus sacrifier les patients cancéreux, en attente de greffe, les insuffisants rénaux, hépatiques, cardiaques… comme lors de la première vague du Covid-19. Ils n'ont qu'une crainte, que le flux de Covid oblige à vider à nouveau les hôpitaux, ce qui serait dramatique. Il faut à tout prix maintenir l'équilibre des soins, clament-ils, en jugeant notamment « impératif de créer des filières Covid et non Covid pour préserver certaines activités ».

Voici leur tribune :

« Ce printemps, submergé par la vague de patients atteints de Covid, le système de santé a trop négligé ses patients fragilisés par d'autres affections et qui auraient pu être guéris. Dans cette guerre, on a vu les cabinets de médecine générale désertés, des programmes opératoires annulés et des examens d'imagerie reportés.

Nous avons assisté à une avalanche de données scientifiques contradictoires, à des débats erratiques sur la prise en charge optimale du Covid. L'orientation systématique et parfois totale des moyens pose question au regard des risques imposés aux patients cancéreux ou atteints d'insuffisance cardiaque, hépatique, rénale ou pulmonaire terminale.

Il est étonnant de voir que l'on se félicite du faible taux de mortalité du Covid, en comparaison à d'autres pays, sans se poser la question d'une éventuelle perte de chance pour tous ces autres patients en France.

Etonnant parce que leur nombre dépasse peut-être largement le bilan du Covid, et qu'il reste à ce jour incalculable, et toujours en évolution, dans un silence médiatique assourdissant, à l'aube de la deuxième vague.

Parce que ce qui nous est inconnu et ce que l'on n'arrive pas à prédire effraye, l'aspect politique de la gestion d'une crise sanitaire a pris le pas sur l'aspect médical de la gestion des soins dans son ensemble, centrant le questionnement sur le Covid.

Cette deuxième vague sera certainement différente de la première, parce que l'on connaît mieux la maladie, que sa diffusion est différente, tant au niveau virologique qu'au plan géographique. Il nous semble important de préserver l'équilibre entre les patients atteints du Covid et les autres pour prévenir une rupture dans l'équité du système de soins. Il est temps d'agir pour ne pas reproduire ce scénario.

Maintenir l'équité du système, tant entre des régions diversement touchées par l'épidémie qu'entre des patients atteints de pathologies différentes, est, certes, complexe mais doit être la priorité de cette courte période de préparation qui est devant nous.

Préparer le système de soins ne consiste pas uniquement à augmenter le nombre de lits, de personnels, conditions nécessaires mais non suffisantes. Il est impératif de créer des filières Covid et non Covid pour préserver certaines activités. L'activation des réseaux ville-hôpital, l'implication plus large de l'ensemble des soignants, y compris de la médecine générale et des structures privées, parfois mises de côté, apparaît indispensable et urgente, pour permettre à tout prix, même en cas de saturation des hôpitaux, de pouvoir maintenir l'offre de soins pour un maximum de patients.

La circulation du virus, prétexte à un principe de précaution, ne peut être le seul facteur pour décider la déprogrammation des traitements et des examens concernant les autres maladies. En médecine plus qu'ailleurs, l'analyse du rapport bénéfice-risque d'une décision doit toujours prévaloir sur le principe de précaution. Cette réorganisation doit se faire en concertation avec l'ensemble des acteurs et, surtout, avec ceux de terrain, qui sauront au mieux orienter les décisions administratives, participer à hiérarchiser les priorités en fonction des réalités de chaque centre.

Nous ne sommes pas en guerre, mais nous devons nous organiser pour contenir l'épidémie jusqu'à l'obtention d'un vaccin sans oublier les autres priorités de santé. La mobilisation, la réactivité et l'engagement des hôpitaux ont permis de ne pas être débordés par le virus, au printemps, il faut être prêt, en cet automne qui débute, à assurer la prise en charge de tous les (autres) patients. Nous ne pouvons plus nous permettre de les laisser de côté. Ne les oublions pas ! »

Les signataires

Pr François Faitot, chirurgien, Strasbourg ; Dr Emilie Grégoire, chirurgienne, Marseille ; Pr Pascal Hammel, onco-gastroentérologue, Paris ; Pr Valérie Vilgrain, radiologue, Paris ; Dr Eric Epailly, cardiologue, Strasbourg ; Pr Filomena Conti, hépatologue, Paris ; Pr Mircea Chirica, chirurgien, Grenoble ; Dr Marianne Latournerie, hépatologue, Dijon, ; Pr Jean-Yves Mabrut, chirurgien, Lyon ; Dr Louise Barbier, chirurgien, Tours ; Pr Boris Guiu, radiologue, Montpellier ; Dr Pauline Houssel-Debry, hépatologue, Rennes ; Pr Sébastien Dharancy, hépatologue, Lille ; Pr Philippe Bachellier, chirurgien, Strasbourg ; Pr Lawrence Serfaty, hépatologue, Strasbourg.