Mesures anti-Covid : quinze jours pour inverser la tendance ?

L’avalanche de mesures dévoilée mercredi a soulevé une grogne sans précédent, notamment à Paris et Marseille, qui fragilise la stratégie du gouvernement. Des spécialistes appellent pourtant à aller plus loin.

 Un patient atteint par le Covid-19 en soins intensifs à l’hôpital militaire Laveran de Marseille (Bouches-du-Rhône), le 18 septembre.
Un patient atteint par le Covid-19 en soins intensifs à l’hôpital militaire Laveran de Marseille (Bouches-du-Rhône), le 18 septembre. REUTERS/Eric Gaillard

D'habitude, les nominations rendent heureux. Pas celle-ci. Le Pr Bruno Riou vient de reprendre la tête de la cellule de crise de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP). De son propre aveu, ce n'est « pas une bonne nouvelle », mais le signe que tous les indicateurs sur le Covid-19 sont au rouge. En Ile-de-France, comme ailleurs. Soixante-neuf départements sont en alerte, et même en alerte maximale pour certains territoires (Aix, Marseille dans les Bouches-du-Rhône, la Guadeloupe). Au point que les bars et les restaurants vont baisser le rideau à compter de ce samedi, et durant quinze jours.

Deux semaines pour infléchir la courbe, est-ce suffisant ? « Chaque semaine compte », répond le Pr Xavier Lescure, le numéro deux de l'infectiologie à l'hôpital parisien Bichat. Et pour cause, le temps d'incubation est d'environ sept jours et il en faut autant pour que la maladie amène le patient en réanimation. Les mesures prescrites aujourd'hui feront donc leurs premiers effets autour du 10 octobre : moins de gens touchés signifie moins de lits occupés à l'hôpital. « Inverser la tendance, ça ne veut pas dire que l'épidémie s'arrête, mais qu'on doit la ralentir », décrypte Renaud Piarroux, professeur à la Pitié-Salpêtrière.

Mesures anti-Covid : quinze jours pour inverser la tendance ?

Des déprogrammations de soins hors-Covid déjà prévues

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Le 1er septembre, 150 patients Covid à l'AP-HP, le 23 septembre, 330. Fin du mois : 600 attendus. Un doublement des admissions en une semaine qui laisse craindre une explosion imminente. « On est proche de la saturation », souffle Rémi Salomon, le représentant des médecins de l'institution francilienne. Une crainte partagée à Marseille, Bordeaux et Lyon. « Si on extrapole, on voit que l'on a jusqu'à mi-octobre pour contrôler l'épidémie, sinon, ce n'est plus 5000 lits en réanimation dont nous aurons besoin, mais 12000 mi-novembre », analyse Mircea Sofonea, maître de conférences en épidémiologie, à l'université de Montpellier (Hérault).

Oui, mais les cas ne sont-ils pas moins sévères que lors de la première vague ? Là, encore les bonnes nouvelles de l'été se dissipent. De « plus faible » en août, le niveau de gravité est de nouveau « élevé », prévient la professeure Catherine Paugam-Burtz, anesthésiste-réanimatrice. Car, ça y est, les jeunes contaminés ont transmis le virus à leurs aînés, moins armés pour se défendre. Conséquence : les durées d'hospitalisation, ramenées à 13 jours cet été, s'allongent : 16 à 18 jours, en moyenne. Et pour la première fois depuis le déconfinement, les hôpitaux de Paris l'annoncent : les déprogrammations de soins hors-Covid, « que l'on voulait à tout prix éviter », auront lieu à compter de ce week-end. L'enjeu pour les quinze prochains jours : ne pas reporter plus de 20 % des opérations chirurgicales.

« La situation se tend dans tous les secteurs. La croissance est plus lente, mais inexorable et tout aussi inquiétante qu'en mars », prévient Bruno Riou, chef de la cellule de crise. Tout est donc perdu ? « Ce n'est pas irréversible, rassure Mircea Sofonea. Le virus circule quatre fois plus lentement que lors de la première vague. » Au plus fort de la pandémie, une personne en contaminait trois autres dans les sept jours. Aujourd'hui, c'est autour de 1,3. Sans doute, en partie, grâce à la généralisation du masque.

« Si on ne fait rien de plus, on va dans le mur »

Regroupements limités, grands événements interdits, fermeture d'établissements… la riposte monte d'un cran. « Ça ne fait pas plaisir, mais des données américaines prouvent que le risque d'être contaminé est multiplié par trois à quatre dans un bar, par deux dans un restaurant », argumente l'infectiologue Xavier Lescure. Et ce, même si on trinque sans fièvre, ni toux. « On est tous des asymptomatiques en puissance », rétorque-t-il, rappelant que l'on est contagieux avant d'être malade.

Mesures anti-Covid : quinze jours pour inverser la tendance ?

« Rien n'est fichu, mais si on ne fait rien de plus, on va dans le mur », alerte pourtant Rémi Salomon. Encore plus que tout ça? Oui, il reste selon le médecin à améliorer d'urgence la politique de dépistage, pierre angulaire de lutte contre le Covid. Or, aujourd'hui, se faire tester relève du parcours du combattant et les résultats arrivent parfois quatorze jours après le prélèvement. « Engorgement des tests égale difficulté pour tracer les contacts, et donc pour s'isoler. C'est un cercle vicieux qui se met en place », rebondit l'épidémiologiste Renaud Piarroux. Pire, les délais d'accès aux résultats empêchent les scientifiques de connaître en temps réel le nombre de contaminés et d'avoir ainsi une juste photographie de l'épidémie.

Au-delà de ces marges de progression propres aux autorités sanitaires, les Français, eux, vont-ils tenir le cap des mesures ? « C'est dur, hyperdur, concède Rémi Salomon, mais il faut que les gens adhèrent ». A Marseille, la classe politique est déjà vent debout contre la mise à la diète de ses commerces. Au point que Renaud Muselier, le président (LR) de la région Provence-Alpes-Côte-d'Azur, va déposer ce vendredi 25 septembre un référé pour empêcher la fermeture des bars et restaurants de la métropole Aix-Marseille.

Autre coup d'éclat : le réalisateur Nicolas Bedos, qui a exhorté sur Twitter la population à se révolter contre « les directives gouvernementales ». « Vivons à fond, embrassons-nous, crevons, ayons de la fièvre, toussons, la vie est une parenthèse trop courte pour se goûter à reculons ». Réponse sèche du ministre de la Santé, Olivier Véran : « Ce n'est pas à nous, à moi, de décider qui mérite d'être protégé et qui peut mourir. »