Deuxième vague de Covid-19 : à l’hôpital Bichat, on s’attend à voir la «foudre» tomber

Plus de 1500 patients Covid sont désormais hospitalisés en réanimation. L’arrivée de nouveaux malades fait craindre que la situation ne devienne intenable d’ici 15 jours, comme à l’hôpital Bichat à Paris, où nous avons pu rencontrer soignants et malades.

 Vendredi 9 octobre : sur 20 lits du service de réanimation de l’hôpital Bichat (Paris, XVIIIe), 16 étaient occupés par des patients atteints par le Covid-19.
Vendredi 9 octobre : sur 20 lits du service de réanimation de l’hôpital Bichat (Paris, XVIIIe), 16 étaient occupés par des patients atteints par le Covid-19. LP/Arnaud Dumontier

La lame vient lentement se poser sur sa joue, emportant plusieurs jours d'une barbe drue. Jan tient lui-même le manche du rasoir. Aujourd'hui, il s'en sent capable, même s'il sait qu'il doit ménager ses efforts. Dans ses narines, un tuyau délivre toujours l'oxygène qui manque à ses poumons. Des fils le relient à des machines au bip-bip incessant.

Depuis une semaine, ce directeur commercial est hospitalisé ici, dans le service de réanimation de l'hôpital Bichat à Paris (XVIIIe arrondissement), une référence dans la prise en charge des maladies infectieuses. Jan a 46 ans, il est svelte, sportif et très prudent. Un « bon citoyen », dit-il, qui applique les consignes à la lettre et ne sait pas comment le virus du Covid-19 a pénétré dans son foyer, et si lourdement dans son corps. De l'école de ses deux filles? Du bureau?

Sur les vingt lits de ce service de réanimation aux murs fatigués, seize étaient occupés par des patients atteints par le coronavirus lorsque nous y avons passé plusieurs heures ce vendredi 9 octobre. Quatre jours plus tôt, c'était onze. Au fur et à mesure, la dégradation de la situation sanitaire en France – plus de 16 000 nouveaux cas enregistrés en 24 heures dimanche puis 8505 ce lundi − se fait sentir sur le système de soin. Le nombre de personnes en réanimation (1539 ce lundi) est proche de celui du 21 mars, quelques jours après l'entrée en vigueur du confinement.

Hospitalisé en réa à Bichat depuis une semaine, Jan, un patient Covid de 46 ans, reprend des forces, mais « chaque jour est une nouvelle étape à ne pas griller »./LP/Arnaud Dumontier
Hospitalisé en réa à Bichat depuis une semaine, Jan, un patient Covid de 46 ans, reprend des forces, mais « chaque jour est une nouvelle étape à ne pas griller »./LP/Arnaud Dumontier  

Dans les quinze prochains jours, « les soignants vont être mis à rude épreuve », a prévenu Jean Castex ce lundi 12 octobre dans la matinée, avant l'annonce probable de nouvelles restrictions par le président Emmanuel Macron qui doit s'exprimer mercredi lors d'un entretien télévisé sur TF 1 et France 2. Le Premier ministre prêche un convaincu : « L'étau se resserre, la foudre va bientôt nous tomber sur la figure », craint le professeur Jean-François Timsit. Le patron de la réa à Bichat a déjà commencé à pousser les murs, en composant avec les lits disponibles dans l'unité de soins continus, qui prend en charge des malades un peu moins critiques. Il a aussi demandé des transferts vers des établissements moins « tendus » au sud de Paris, mais ces derniers aussi voient leur jauge se remplir. Désormais, le taux de positivité en Ile-de-France atteint 17 %, 11,8 % sur l'ensemble du territoire.

« Si la courbe ne s'aplatit pas, on ne tiendra pas le coup »

Dans les chambres desservies par un couloir tout en longueur, on croise (encore) des malades non-Covid, comme Philippe, un Normand de 62 ans qui vient de recevoir un nouveau poumon et affiche un sourire reconnaissant. « Heureusement, l'opération a eu lieu maintenant, et pas dans quelques semaines quand le virus sera partout et que des soins seront déprogrammés », lance, soulagée, son épouse Véronique.

D'autres, comme cet homme au regard dans le vide, ont été admis pour un problème cardiaque, mais le test PCR s'est révélé positif. « Ça complique les choses », reconnaît Brigitte Tétard. Comme ses collègues, cette infirmière expérimentée en est consciente : contrairement à ce qui s'était passé lors de la première vague épidémique, il n'y aura pas de renforts d'autres régions, occupées à leur tour à contrer la course folle du coronavirus. Après Marseille, Paris, Lille, ou encore Lyon, ce sont Toulouse et Montpellier qui basculent ce mardi en zone d'alerte maximale.

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« On part sur une guerre larvée qui va durer six mois et beaucoup y vont à reculons. Le personnel est épuisé, il n'a pas la même fougue, constate le Pr Jean-François Timsit, 57 ans, « voire plus » depuis que la crise a ajouté à son air bonhomme du souci et du poids. Si la courbe épidémique ne s'aplatit pas, reprend-il, on ne tiendra pas le coup, on fera au mieux avec les moyens du bord, ce qui veut probablement dire pas très bien. La population nous voit maintenant comme des casse-pieds, mais on fait cela pour elle. Moi non plus, cela ne me fait pas plaisir d'annuler les fêtes d'anniversaire de ma famille. »

Une mortalité moindre par rapport au printemps

Que ce soit dans les unités 1, 2 ou 3, les soignants évoquent leur désarroi face aux gestes barrière « qui se délitent », comme le dit Fatiha Essardy, la cadre de santé. Trouve-t-elle « vraiment » que les gens ne font pas attention ? C'est Florence, l'infirmière aux 27 ans de service qui répond : « Venez avec moi faire un tour aux abords de l'hôpital, vous verrez, défie-t-elle, j'en deviendrais sociopathe, moi qui vis comme une nonne depuis mars. » Elle, aime plus que tout son métier, mais sa hantise s'invite dans ses pires cauchemars : oublier son masque en allant soigner un malade. Les coups de mou, Fatiha Essardy en connaît aussi : elle va alors jeter un coup d'œil sur un tableau rempli de photos de patients guéris.

Comme Florence, nombre de soignants s’inquiètent d’un relâchement des gestes barrière./LP/Arnaud Dumontier
Comme Florence, nombre de soignants s’inquiètent d’un relâchement des gestes barrière./LP/Arnaud Dumontier  

Il est 17h32, un homme décompense, les équipes réunissent le matériel pour procéder à son intubation. Cet acte invasif n'est pourtant plus légion. Si l'on compare avec la situation en mars-avril, le contraste dans les réanimations est saisissant. A l'époque, nous y avions vu une majorité de patients placés en coma artificiel, intubés, retournés sur le ventre pour soulager la pression pulmonaire. Cette fois, ils sont pour la plupart conscients, peuvent parfois parler ou se raser − comme Jan − sont moins dépendants d'équipements lourds. Et ce, notamment, grâce aux corticoïdes et à une meilleure connaissance de la maladie. Le résultat est bluffant, ici la mortalité est passée de « 35-38 % à 10-15 % » selon le chef de service. Revers de la médaille, pointe une soignante : « Plus éveillés, les patients ressentent davantage l'angoisse de l'enfermement, de l'incertitude quant à l'évolution de leur maladie. »

« Je suis perdue, c'est dur », balbutie Sandra, tremblante et sanglotante, en sortant de la chambre de Claudine, sa maman de 85 ans, probablement infectée lors d'un cours de gymnastique. « Elle est hypercostaud, mais le combat est inégal contre le virus », nous confie-t-elle. Son père a lui aussi été contaminé, et est hospitalisé dans un autre service, en infectiologie.

« Mon boulot à moi est de ne pas me laisser abattre »

La première semaine de la maladie, Jan avait seulement ressenti une légère fatigue − pas de quoi stopper le télétravail. Au septième jour, la fièvre est tant montée que son cerveau « ne percutait » plus rien. La suite, un appel au Samu, une arrivée aux urgences, une admission en réanimation. « Tout de suite, j'ai pensé intubation, mais heureusement, les soignants la pratiquent moins », se rassure le quadragénaire.

Doucement, il reprend des forces, mais aller de son lit au fauteuil reste « un calvaire ». « Chaque jour est une nouvelle étape à ne pas griller, note-t-il. Mon boulot à moi est de ne pas me laisser abattre. » Alors à ceux qui relativisent la situation, Jan répond en pointant du menton sa chambre d'hôpital : « On ne vit visiblement pas sur la même planète. »

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