«Docteur, j’ai une trouille pas possible» : un généraliste face au Covid

Depuis 43 ans, Pierre-Louis Druais recueille les confidences de ses patients, comme Ghislaine, effrayée par le virus. Nous avons suivi plusieurs heures ce médecin de famille des Yvelines, également membre du Conseil scientifique.

 Port-Marly (Yvelines), le 28 septembre 2020. Ce jour-là, le Professeur Pierre-Louis Druais, médecin généraliste et membre du conseil scientifique, ne croisera aucun cas suspect de Covid. Mais ces patients n’ont que ce sujet à la bouche.
Port-Marly (Yvelines), le 28 septembre 2020. Ce jour-là, le Professeur Pierre-Louis Druais, médecin généraliste et membre du conseil scientifique, ne croisera aucun cas suspect de Covid. Mais ces patients n’ont que ce sujet à la bouche. LP/Guillaume Georges

« Vous ne l'avez pas, j'espère? » À peine Pierre-Louis Druais a-t-il pénétré dans le pavillon, que Ghislaine s'enquiert de l'état de santé de son médecin. Se protéger du virus, c'est la priorité absolue de l'octogénaire et de son mari Fortuné, qui consulte aujourd'hui pour un pénible mal de dos. Des personnes infectées par le coronavirus, le généraliste de Port-Marly, dans les Yvelines, n'en examinera aucune ce lundi-là.

Un hasard du calendrier désarçonnant pour nous, qui avions décidé de suivre ce soignant à l'agenda bousculé par la reprise de l'épidémie. On se sent un peu comme le patient dont la rage de dent disparaît pile une fois installé dans la salle d'attente du dentiste… Et pourtant, de visite en visite, ce « l' » nommé Covid s'invite en toile de fond, fantôme impossible à chasser. Il est au cœur des discussions des malades, l'objet de leurs peurs, de leurs interrogations.

« On ne sait plus qui croire, qui écouter »

Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), le 28 septembre 2020. Fortuné et Ghislaine partagent leurs angoisses à propos du Covid avec Pierre-Louis Druais, leur médecin de famille./LP/Guillaume Georges
Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), le 28 septembre 2020. Fortuné et Ghislaine partagent leurs angoisses à propos du Covid avec Pierre-Louis Druais, leur médecin de famille./LP/Guillaume Georges  

Le sujet est d'ailleurs inscrit en toutes lettres sur le pense-bête jaune tenu par Fortuné. Après sa cruralgie, il veut évoquer avec son médecin traitant les précautions à prendre avec la dame qui vient faire le ménage. « Est-ce nécessaire de lui demander de porter un masque et des gants, docteur ? ». « J'ai une trouille pas possible », embraie Ghislaine, restée à bonne distance. Au fil des minutes, face au toubib qui les suit depuis quinze ans, les digues tombent : craindre de sortir mais s'ennuyer à l'intérieur, souffrir de l'absence des petits-enfants autant que redouter leur venue. Même le point suivant sur le post-it de Fortuné – la perte de quatre kilos en quelques semaines – trouve son écho dans l'épidémie. Le climat ambiant met son « moral dans les chaussettes » et coupe l'appétit. Ghislaine, elle, peine à trouver le sommeil après avoir regardé les médecins s'écharper sur les plateaux télé. « On ne sait plus qui croire, qui écouter », lâche-t-elle.

«Beaucoup de patients sont paumés»

Tous les patients que nous avons croisés au fil de cette journée le disent spontanément : la cacophonie politique et médicale leur pèse, et entame leur confiance. « En cette rentrée, on voit beaucoup de patients paumés », concède le médecin de famille « à l'ancienne » qui écoute plus qu'il ne parle et prend le temps de répondre minutieusement. Oui, un câlin avec les enfants est possible « par la taille et en portant le masque ». C'est à table qu'il faut être le plus prudent. Et pourquoi pas préférer un bon film aux chaînes d'information en continu ?

Barbe bien taillée, yeux bleus dissimulés sous ses lunettes, Pierre-Louis Druais, est bien connu dans le monde des médecins traitants. Dans les premiers à avoir reçu le titre de « professeur », il a fondé, en 2009, le Collège de médecine générale et officie à la Haute autorité de Santé sur les parcours de soins. Il est aussi le seul généraliste à faire partie du Conseil scientifique mis en place pour aiguiller le gouvernement sur le Covid, sous la présidence de Jean-François Delfraissy.

S'il garde secret leurs échanges, on sait qu'il a alerté sur les « autres » patients, ceux qui mouraient chez eux et dont l'état de santé se dégradait. Trois à quatre fois par semaine, leurs réunions s'ajoutent aux journées de travail déjà bien remplies. Au plus fort de la crise, elles ont fait 17 heures – Trop, surtout à 71 ans. Mais, même à Le Port-Marly, en bord de Seine et à 20 km de Paris, trouver un successeur est une gageure.

Le caducée chapardé parce qu'il permettait de circuler

« Allez, on repart dans ma Ferrari », lance-t-il, en quittant Fortuné et Ghislaine. En guise de gros bolide, une voiture rouge, deux portes. Sur le toit, un stylo bic remplace l'antenne qui a été volée ce week-end. Le caducée, lui, est bien protégé… son sésame de médecin, chapardé à plusieurs reprises pendant le confinement, parce qu'il permettait de circuler en toute liberté.

Marly-le-Roi (Yvelines), le 28 septembre 2020. Pierre-Louis Druais rappelle à ses patients âgés, comme Anne-Marie, l’importance de la vaccination contre la grippe./LP/Guillaume Georges
Marly-le-Roi (Yvelines), le 28 septembre 2020. Pierre-Louis Druais rappelle à ses patients âgés, comme Anne-Marie, l’importance de la vaccination contre la grippe./LP/Guillaume Georges  

Chez Josette, 85 ans, il est question de cette opération pour une prothèse de hanche repoussée à cause de l'épidémie. Chez Anne-Marie, de la vaccination contre la grippe, doublement importante cette année pour éviter la cohabitation des deux viru s. « C'est une dame très impliquée dans la vie de la commune, note-t-il en sortant de l'appartement. Ce que j'explique à Anne-Marie, elle va le rapporter à Henriette, qui va le dire à Madame S. Cela crée une chaîne de santé publique », relate-t-il, en frictionnant ses mains de gel hydroalcoolique.

De retour au centre de santé, il faut franchir « la barrière-Covid », bricolée avec de l'épais sparadrap pour limiter le nombre de personnes à l'intérieur. Corinne De Bortoli interpelle le professeur Druais. L'assistante a encore eu de nombreux appels d'employés ou de parents pour des « certificats » de non-contagiosité ou de « non-contre-indication au retour à l'école », réclamés par des entreprises ou des établissements scolaires. « C'est toujours non, tranche le médecin. Ça ne repose sur aucune recommandation », rappelle celui qui le sait d'autant plus qu'il a aidé à les établir !

Dans la salle d'attente, les sièges ont été distanciés, une salle spécifique sert à l'examen des personnes avec une suspicion de Covid. Furieux que les généralistes aient été « écartés » de la première vague, Pierre-Louis Druais entend bien marteler leur rôle « essentiel » dans la seconde. « On a aussi rappelé un par un les patients qui avaient déserté nos cabinets, alors que nous étions-là », souffle-t-il. Désormais, le mois de septembre est « rude », entre les rendez-vous habituels, les Covid, les personnes qui ont besoin d'être rassurées après cette période trouble.

«On va entrer dans une période plus chaude»

Les consultations de l'après-midi commencent, en chasuble de protection. Trente minutes minimum par patient. « Chacun a entre 2,2 et 2,7 problèmes à traiter, il faut leur laisser le temps de planter le décor », raconte-t-il, livrant une de ses astuces : la consultation poignée de porte. « Parfois, je me lève, je mets ma main dessus et c'est là que le patient dit : ah au fait, je ne vous ai pas dit… Là, on peut vraiment commencer. »

Port-Marly (Yvelines), le 28 septembre 2020. Pierre-Louis Druais contrôle, grâce à un oxymètre, la saturation en oxygène dans le sang de Claudette./LP/Guillaume Georges
Port-Marly (Yvelines), le 28 septembre 2020. Pierre-Louis Druais contrôle, grâce à un oxymètre, la saturation en oxygène dans le sang de Claudette./LP/Guillaume Georges  

Après 43 ans d'exercice, des familles suivies de génération en génération, on entend du « tu » résonner dans la salle d'examen et des discussions autour des petits-enfants de chacun. C'est cette proximité qui lui permet d'avoir une conversation à bâtons rompus avec Claudette, 78 ans et plusieurs facteurs de risque « que le Covid pourrait adorer ». « Il faut que vous marchiez, que vous fassiez un peu d'exercice physique, lui dit-il. J'insiste aujourd'hui car après je vais vous demander d'être encore plus vigilante et même de vous calfeutrer en décembre et janvier. » Car le membre du conseil scientifique n'est pas très optimiste pour la suite : « On va entrer dans une période plus chaude, lui explique-t-il, à mon avis pire encore que mars-avril. On n'est plus dans une tornade mais dans un orage qui va durer des semaines. Plus on sera prêts, plus ce sera facile de l'affronter. »

Brèves de consultations

Pendant ses visites à domicile ou dans son cabinet, les blagues fusent entre le médecin et ses patients, mais aussi des réflexions plus profondes sur son métier ou sur la période hors-norme.

- Oh, vous savez, la vie est une maladie sexuellement transmissible, mortelle à tous les coups.

- Ne vous en faites pas pour les gargouillis. Péter, c’est très important. C’est bon pour la vie !

- (Après plusieurs visites chez des personnes âgées) On a la patientèle de son âge…

- Je suis un vieux médecin de campagne (Silence) sauf que je ne suis pas à la campagne.

- Le médecin généraliste, c’est l’avocat du patient. On est là pour l’aider à progresser dans la connaissance de sa maladie. On le soigne. Mais guérir, c’est autre chose, ça, ça appartient au patient.

- (En écrivant minutieusement) L’ordonnance, c’est la seule trace que je laisse de moi-même. Elle doit éclairer le patient, pas l’embrouiller. Je m’applique systématiquement.

- Maintenant, on a l’équipement. Lors de la première vague, on y allait à poil et en sandales !

- Pour le Covid, on est emmerdé avec les enfants et les lycéens qui n’ont pas de symptômes. Pour savoir s’ils sont infectés, on compte sur le dépistage, pas sur le diagnostic.