Crise sanitaire : dans le Finistère, la vie (presque) sans le Covid

A Brest, métropole la moins touchée par le virus, rares sont les habitants qui connaissent des cas de Covid-19 dans leur entourage. Pour autant, ils appliquent avec vigilance le port du masque et les gestes barrière.

AbonnésCet article est réservé aux abonnés.
 Mêmes seules sur la plage, Morgane et Loète portent scrupuleusement leur masque.
Mêmes seules sur la plage, Morgane et Loète portent scrupuleusement leur masque. LP/Dominique Leroux

Une fois la porte franchie, un doute s'installe. Les chaises sont vides, les patients absents, le calme étonnant. C'est pourtant l'un des plus grands laboratoires de Brest, au bout du Finistère, en pleine épidémie de Covid. Est-il ouvert? Il est déjà 8h30, ce jeudi. « Oui, depuis une heure, confirme Patricia, l'infirmière à l'accueil. Aujourd'hui, c'est calme. D'habitude, on n'est pas submergés mais tous les créneaux sont pris. ».

Seulement huit personnes depuis l'ouverture. La neuvième, Vanessa, une aide-soignante, toux sèche et fébrile, passe une tête, se fait dépister et repart illico avec un rendez-vous pour son mari, le lendemain matin. Où sont les files interminables? « Vous verrez rarement deux à trois personnes attendre », sourit Patricia, soulagée d'avoir quitté Paris, après la première vague, pour suivre son mari muté ici. « Au labo, où je travaillais, il avait fallu embaucher un vigile. Les queues étaient tellement épouvantables que les gens se battaient. »

Une exception dans l'Hexagone

C'est donc à ça que ressemble le dépistage à Brest, l'agglomération la moins touchée de l'Hexagone par le Covid. Dans le Finistère, le taux d'incidence est quatre fois inférieur à la moyenne nationale. Sur 100 000 habitants, seuls 43 ont le virus contre 107 au niveau régional. Et seuls 34 patients sont hospitalisés dans le CHU de la ville. Une exception française qui s'explique par la situation géographique de ce département entouré d'eau à l'ouest, là où se finit la terre comme l'indique son nom.

« Le Finistère, qui est quasi une presqu'île, a toujours été préservé du Covid, même s'il y a eu quelques clusters », résume Alain Le Tertre, responsable de la cellule Bretagne de Santé publique France. Ses habitants, croisés, le résument en une formule : « Ici, on ne passe pas, on y vient. » Et les chiffres, en baisse ces derniers jours, laissent rêveur. Patricia nous tend son tableau. Le 6 février, zéro cas, le 8, deux, le 9, un seul et le 10, encore zéro sur une centaine de dépistages quotidiens. On est bien loin des 6,1 % de taux de positivité à l'échelle nationale.

Un peu plus loin, dans son officine, Magali pratique deux tests antigéniques par jour depuis décembre. Pour combien de positifs ? « Aucun », dit-elle. Même constat pour Benoît, dans une autre pharmacie. Pas un seul cas sur soixante dépistés. Et lorsqu'on interroge les passants, rare sont ceux qui peuvent citer un cas de contamination autour d'eux. « Un oncle éloigné à Paris », « un cousin à Marseille », disent-ils. « Je ne vois pas… Ni mes enfants, ni mes petits-enfants n'ont eu le virus », réfléchit Marie-Louise, 77 ans. « Et personne dans notre quartier », abonde son mari André, en s'éloignant sur sa béquille.

Mais ce jour-là, ce qui intéresse les habitants, c'est plutôt la neige inhabituelle qui s'est mise à tomber après 9 heures sur la cité portuaire. Les voitures hésitent et le sable de la plage du centre-ville, émergeant de la brume, a blanchi. Aussitôt quelques promeneurs, le bonnet pailleté de flocons, ont bravé le froid glacé, admirant ce paysage de fin du monde. Une balade interdite lors du premier confinement qui avait sacrément mis en colère les Brestois.

Les Parisiens ? «On les reconnaît tout de suite, ils n'ont pas le masque»

Même seules, le long de la mer, Loète et Morgane, deux amies de 45 et 36 ans, portent le masque bien pincé sur le nez. « Peu importe l'endroit, on fait toujours attention », lancent les filles, engoncées dans leur doudoune, précisant que ce n'est pas le cas de tout le monde, surtout des Parisiens, qui affluent déjà pour les vacances. « On les reconnaît tout de suite, ils n'ont pas le masque, déplore Morgane. Comme il n'y a pas trop de Covid, ils ont l'impression qu'ils peuvent faire ce qu'ils veulent. »

Newsletter L'essentiel du matin
Un tour de l'actualité pour commencer la journée
Toutes les newsletters

L'auxiliaire de vie se ravise, soudain compréhensive : « En même temps, ça doit pas être facile de vivre enfermé dans de petits appartements. » Malgré le faible taux de contaminations, elles ne considèrent pas le couvre-feu comme une injustice. Et seraient contre le lever dans le Finistère. « Ah non, on ferait des jaloux », rétorque Loète. Son amie acquiesce : « Bien que nos commerces en pâtissent, on est solidaires. »

Crise sanitaire : dans le Finistère, la vie (presque) sans le Covid

Quelques pas derrière, deux joggeurs, Jean-Jacques et Danielle, la soixantaine, sont, eux aussi, très prudents. « Les Bretons sont respectueux, c'est dans leur caractère », énonce le premier. Alors ils s'adaptent comme tout le monde. « Je ne suis pas pour les privilèges », prévient Danielle, se dépêchant d'arriver au Trimaran commander un café fumant. Et même lorsque des copains les rejoignent devant le bar-tabac, c'est à un mètre de distance qu'ils se tiennent.

Derrière le comptoir, Sophie, la gérante et sa fille Karen remarquent que les clients parlent de moins en moins du virus. « Ils se demandent plutôt quand tout ça va s'arrêter », détaille la mère. Un habitué, inquiet des variants, s'en mêle : « Moi, je suis pour fermer les frontières entre les régions, lâche-t-il, malgré les protestations. A la Toussaint, on a vu plein de voitures avec des immatriculations étrangères… Enfin, je m'entends. » « Oh! Le chauvin », le tacle Sophie. Eclats de rire dans le bar.

«Si ce qu'on lui dit de faire est raisonnable, le Breton obéit»

Un peu plus haut dans la ville, Catherine confie ses doutes à un commerçant pendant qu'il emballe son paleron de bœuf. Ses trois enfants et ses deux petits-enfants qui arrivent le lendemain de la capitale seront accueillis avec un pot-au-feu. « J'ai quand même peur qu'ils ramènent le virus, de toute façon, ils sont prévenus, s'ils n'ont pas fait leur test, ils ne rentrent pas dans la maison. » La porte est donc ouverte, à condition de se plier aux règles.

Au marché, tout le monde s'y soumet, sans broncher. Masque, gel… Christine, charcutière-traiteure, tient à ce que le niveau des contaminations reste bas. « Voilà pourquoi il faut bien respecter les mesures et le couvre-feu, même si je perds une heure et demie d'ouverture par jour, on n'est pas les plus à plaindre. » D'ailleurs, la mairie de Brest le confirme, « il y a un vrai respect des gestes barrière et après 18 heures, les rues sont désertes. »

Dans une ville qui enregistre peu de cas de contamination, Youna admet vivre loin de la réalité du Covid. LP/Dominique Leroux
Dans une ville qui enregistre peu de cas de contamination, Youna admet vivre loin de la réalité du Covid. LP/Dominique Leroux  

Si la ville ne possède pas de police municipale, une équipe de dix médiateurs, qui œuvraient déjà dans l'espace public, se concentre sur le rappel des bonnes pratiques depuis le début de l'épidémie. « Votre café est fini, remettez le masque », « il est mal porté », répètent-ils avec pédagogie. Les récalcitrants sont rares. « Si ce qu'on lui dit de faire est raisonnable, le Breton obéit », glisse Luc, la cinquantaine, repartant avec une macédoine de chez Christine.

Derrière son étal de légumes, Youna aussi n'est pas d'une nature contestataire. Même si elle admet se sentir moins concernée par le Covid. Sans cas autour d'elle, cette commerçante ne vit l'épidémie qu'à travers ses restrictions sans connaître, dit-elle, la réalité de la maladie. « C'est comme lorsque vous voyez des inondations à la télé. Tant que vous n'avez pas les pieds dans l'eau, vous ne savez pas ce que c'est. »